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“Jean Painlevé“
Les pieds dans l’eau

au Jeu de Paume, Paris

du 8 juin au 18 septembre 2022

Jeu de Paume



Interview de Pia Viewing, historienne de l'art, chercheuse / commissaire d'expositions au Jeu de Paume, et commissaire de l'exposition consacrée à Jean Painlevé, par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 7 juin 2022, durée 22’37.© FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Pia Viewing, historienne de l’art, chercheuse / commissaire d’expositions au Jeu de Paume, et commissaire de l’exposition consacrée à Jean Painlevé,


par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 7 juin 2022, durée 22’37.
© FranceFineArt.

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©Anne-Fréderique Fer, vernissage presse, le 7 juin 2022.

Jean PAINLEVÉ assisté d’Eli LOTAR, Détail de la pale d’une queue de crevette, 1929. Épreuve gélatinoargentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ assisté d’Eli LOTAR, Détail de la pale d’une queue de crevette, 1929. Épreuve gélatinoargentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ assisté d’Eli LOTAR, Pince de homard ou Charles de Gaulle, vers 1929. Épreuve gélatinoargentique d’époque. Fonds photographique Bouqueret-Rémy.
Jean PAINLEVÉ assisté d’Eli LOTAR, Pince de homard ou Charles de Gaulle, vers 1929. Épreuve gélatinoargentique d’époque. Fonds photographique Bouqueret-Rémy.
Jean PAINLEVÉ, Buste d’hippocampe, vers 1931. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Buste d’hippocampe, vers 1931. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.

Extrait du communiqué de presse :



Jean PAINLEVÉ, Effets photoniques : Photons patriotiques [Énergie et dynamique des photons], détail, 1974. Épreuve couleur d’époque. Photogramme. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Effets photoniques : Photons patriotiques [Énergie et dynamique des photons], détail, 1974. Épreuve couleur d’époque. Photogramme. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Acera dansant ou Femme à la fraise Renaissance [Acera ou le bal des sorcières], vers 1972. Photogramme Épreuve couleur d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Acera dansant ou Femme à la fraise Renaissance [Acera ou le bal des sorcières], vers 1972. Photogramme Épreuve couleur d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Photogrammes du film Méduses hydrozoaires d’espèce différentes, s. d. Recherche scientifique : Georges Tessier.Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Photogrammes du film Méduses hydrozoaires d’espèce différentes, s. d. Recherche scientifique : Georges Tessier.Les Documents Cinématographiques/ Archives Jean Painlevé.

Commissariat :

Pia Viewing, en partenariat avec Brigitte Berg, directrice des Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé, Paris




« Vérité de subtilité, voici ce que nous apporte le cinéma dans le domaine de la science : le cinéma est un œil grand ouvert sur la vie, oeil plus puissant que le nôtre, et qui voit ce que nous ne voyons pas. »
Germaine Dulac, « Esthétiques et entraves du cinéma », 1926



Cinéaste de réputation internationale, Jean Painlevé (1902-1989) est un spécialiste du documentaire scientifique et des techniques cinématographiques. Associé à l’avant-garde, il utilise le cinéma comme un outil d’exploration pour révéler des aspects inconnus et mystérieux d’organismes vivants. Painlevé accompagne le spectateur avec un récit descriptif et informatif sur les sujets étudiés, tandis que, dans la plupart de ses films, les images alternes continuellement entre observations à l’échelle réelle et analyses à l’échelle microscopique.

Durant l’entre-deux-guerres, son oeuvre est diffusée hors du champ scientifique, dans des salles de cinéma d’avant-garde et dans les cinéclubs. Painlevé est rapidement reconnu et ses publications dans la presse illustrée des années 1930 contribuent à sa notoriété. Son attitude non conformiste et ses affinités avec l’esprit surréaliste sont sans aucun doute à l’origine du lien privilégié qu’il entretient avec le cinéma documentaire indépendant. L’aisance avec laquelle il traverse les frontières entre science et art prend source dans ses fréquentations artistiques : Jacques-André Boiffard, Alexander Calder, Ivan Goll, Fernand Léger, Éli Lotar, Pierre Naville, Pierre Prévert, Jean Vigo…

À partir des années 1950, Painlevé et Geneviève Hamon, sa compagne et collaboratrice, réalisent un nombre important de films de recherche alors que leur oeuvre personnelle se poursuit, nourrie par les études des zoologistes et biologistes pour lesquels ils travaillent.

Quatre aspects majeurs soulignent la spécificité de cette oeuvre : le littoral comme terrain de prédilection ; l’approche scientifique et pédagogique ; les relations avec le mouvement surréaliste ; enfin, la dynamique du montage cinématographique et le rôle du mouvement, du rythme et de la danse comme caractéristiques et motifs.

Cette exposition situe le travail de Painlevé dans le contexte historique et scientifique de sa réalisation, mettant en lumière l’importance de la recherche dans son oeuvre. Inspirant encore maints artistes, il trouve sa résonance actuelle dans la manière dont les films immergent le spectateur dans un espace mental indéfini qui, entre expériences familières et dérive onirique, est à même de déstabiliser notre sens de la réalité.



Pia Viewing
, commissaire

Jean PAINLEVÉ, Anémone de mer, 1929. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Anémone de mer, 1929. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, La Pieuvre [La Pieuvre], 1928. Photogramme. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, La Pieuvre [La Pieuvre], 1928. Photogramme. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Hippocampe dans les algues, vers 1934. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Jean PAINLEVÉ, Hippocampe dans les algues, vers 1934. Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.

L’exposition

Geneviève HAMON, Jean Painlevé avec la Cameflex tenue par harnais conçu par Geneviève Hamon, Roscoff, vers 1958.Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.
Geneviève HAMON, Jean Painlevé avec la Cameflex tenue par harnais conçu par Geneviève Hamon, Roscoff, vers 1958.Épreuve gélatino-argentique d’époque. Les Documents Cinématographiques/Archives Jean Painlevé.

# Le littoral

Frange entre terre et mer, alternativement couverte et découverte par la marée, le littoral appartient à notre mémoire collective. Terrain de jeu familial et populaire, identifié au XVIIIe siècle comme lieu de plaisir et de loisir par le mouvement romantique, cette zone du bord de mer a offert à Painlevé son premier champ d’exploration. Avec les modestes moyens d’un studio cinématographique improvisé dans la maison familiale des Hamon, Ty an Diaoul (« La Maison du diable ») à Port-Blanc, en Bretagne, Jean Painlevé, assisté de Geneviève Hamon et d’opérateurs comme André Raymond ou Éli Lotar, tourne ses dix premiers films consacrés à la faune marine. Son oeuvre est composée de plus de deux cents films, dont une vingtaine de films documentaires pour tous publics dans lesquels figure toute une ménagerie de créatures familières – crabes, crevettes, étoiles de mer, oursins et bernard-l’ermite -, qui peuplent les eaux peu profondes de la côte rocheuse bretonne. Le style du cinéma documentaire de Painlevé est empreint d’une vitalité organique manifestement inspirée de films scientifiques. Produits en toute indépendance, ses films publics, à mi-chemin entre art et science, mettent en lumière un ensemble de qualités présentées comme autant d’aspects complémentaires et interpénétrés d’une même réalité : le visible et l’imaginaire, l’inconnu et l’intelligible, le reconnaissable et microscopique, le détail photographique fixe et l’image animée d’organismes macroscopiques. Ces éléments sont tous abordés dans une perpétuelle osmose visuelle.



Crabes et crevettes
, 1931

[35 mm, noir et blanc, sonore avec intertitres, 14 min 23 s. Réalisation : Jean Painlevé, assisté de Geneviève Hamon. Opérateur : Éli Lotar. Version muette produite en 1929.] 

Les films Crabes et Crevettes ont été réalisés en 1929 à Port-Blanc avec Éli Lotar en qualité d’opérateur. Ils sont projetés en avant-première sous forme de deux courts-métrages muets en janvier 1930, avant d’être sonorisés en 1931 dans le cadre d’une série intitulée « La Faune sousmarine » et distribuée par la Gaumont-Franco-Film-Aubert. Ils sont remontés en un seul film, Crabes et crevettes, premier court-métrage de Painlevé à disposer d’une musique originale. Aucun commentaire oral ne vient compléter les courts intertitres. Après une séquence introductive faite de vues ludiques de crabes et de crevettes, un tirage photographique de l’estran à marée basse illustre leur habitat dans les bassins de marée de la côte rocheuse. Suivent deux chapitres distincts détaillant la morphologie et le comportement de deux espèces de crevettes et de deux espèces de crabes. Des sujets apparaissent dans la lumière sur un fond noir, témoignant de la maîtrise technique du cinéaste, qui travaille en studio, et confirmant un véritable style personnel. Comme dans les autres films de Painlevé, les animaux sont étudiés de près, des prises de vues en gros plan dans l’aquarium alternant avec des observations particulièrement saisissantes et abstraites de matière organique vue au microscope. Le film est un succès : plusieurs publications de l’époque sont illustrées d’images impressionnantes extraites du film.



L’Hippocampe
, 1931-1934

[35 mm, noir et blanc, muet, 19 min 5 s. Réalisation : Jean Painlevé, assisté de Geneviève Hamon. Opérateur : André Raymond.]

L’Hippocampe, produit en version muette (1931) et en version sonorisée (1934), est le film le plus réputé de Painlevé. Dans « Comment fut réalisé L’Hippocampe », l’un des nombreux articles que Painlevé consacre à l’animal, le cinéaste évoque les difficultés techniques qu’il lui fallut surmonter pour filmer une population d’hippocampes avec le mouvement des algues dans les eaux chaudes, troubles et ensoleillées du bassin d’Arcachon à marée basse. Il revient donc dans le studio de l’Institut de cinématographie scientifique, à Montparnasse, et filme en aquarium. Painlevé utilise la puissance métaphorique de l’hippocampe pour faire une œuvre cinématographique emblématique de son époque et, dans une certaine mesure, de l’ensemble de sa filmographie. « La vision des inversions biologiques représentées par les hippocampes mâles qui accouchent, note l’historien du cinéma James Leo Cahill en 2019, a rencontré un écho auprès d’un public varié et suscité l’enthousiasme dans toutes les franges du spectre idéologique. Les surréalistes étaient fascinés par l’étrange érotisme, les anomalies zoologiques et la beauté convulsive du film ; certaines féministes y ont reconnu un autre modèle de division sexuelle du travail, tandis que les tenants de la tradition et les conservateurs y ont vu une célébration de la maternité et de la paternité. »



# L’objectivité scientifique

Dès ses débuts, le cinématographe fut utilisé comme outil d’exploration et d’observation, enregistrant sous forme d’images animées le mouvement et l’évolution des organismes vivants à différentes échelles, du domaine de la microscopie jusqu’à celui de l’astrophysique. Cette instructive vision macro et microscopique divulguée par le cinéma stimule irrévocablement l’intérêt pour le cinéma documentaire. À mesure que le grand public se familiarise avec les sciences et les techniques, notamment en raison du phénomène de l’industrialisation qui touche toutes les couches de la société au cours du XXe siècle, l’image animée devient elle aussi un outil pédagogique essentiel. Filmant au ralenti, en accéléré, et recourant à diverses techniques, notamment microcinématographiques, Painlevé et Hamon plongent le spectateur dans un univers peuplé d’organismes étranges. L’exploitation de la lumière, des variations d’échelle, du rythme et de formes abstraites en perpétuel mouvement constituent autant de caractéristiques saillantes d’un travail qui reflète leur insatiable curiosité et leurs expérimentations cinématographiques continues. Cette section met en lumière les films de recherche ainsi que des films d’enseignement. Commandes de zoologistes, de mathématiciens, de physiciens et de médecins, ces travaux traitent d’un large éventail de sujets qui reflètent les progrès rapides de la recherche et de la technologie scientifiques à partir de 1927 et jusqu’aux années 1970.



Énergie et dynamique des photons,
1974

[16 mm, noir et blanc et couleur, sonore, 21 min. Réalisation : Jean Painlevé et Geneviève Hamon. Recherche scientifique : professeur Louis Duchon.]

Photographie et cinéma procèdent tous deux de l’enregistrement, instantané ou dans le temps, de phénomènes lumineux sur une surface photosensible. C’est cette lumière qui, formée de particules élémentaires que sont les photons, devient le sujet de ce film fondé sur les recherches du professeur Louis Duchon. Sur la base des manipulations, suggérées par le scientifique, Painlevé démontre les effets de la lumière sur l’huile de cèdre. L’observation des photons sous un microscope à fond noir évoque, selon le commentaire de Painlevé, les objets célestes que sont les trous noirs, terme présenté par John Wheeler en 1969. Cette relation entre échelles macroscopique et microscopique rappelle l’intérêt que Painlevé porte à l’oeuvre de l’astronome Bernard Lyot, inventeur du coronographe, en résonance avec sa passion pour l’observation de l’infiniment petit. Ce film s’inscrit dans un ensemble d’études effectuées sur la matière – comme Électrolyse du nitrate d’argent (1930), Évolution du grain d’argent (1930) ou encore ses travaux sur les cristaux liquides (1972-1978) – et montre les variations induites par certaines modifications de l’environnement et leur évolution au fil du temps.



# Un surréalisme politique

Au sein du réseau d’artistes d’avant-garde, de photographes et de cinéastes proches de Painlevé dans les années 1920 et 1930, quelques-uns sont des membres de la branche dissidente du mouvement surréaliste, contrairement à Painlevé, qui n’y prend pas une part active. À l’instar d’autres artistes de l’époque, c’est avec son oeuvre cinématographique qu’il exprime son engagement artistique et cerne les enjeux de son temps. Outre son opposition à un certain cinéma commercial, son travail trouve, dans les milieux de l’avant-garde, un écho qui a pour origine sa capacité à déformer le dispositif technique, à recueillir une forme d’abstraction et à investir ses créatures d’un « réalisme fantastique » et poétique. Filmant des animaux macro et microscopiques placés hors de leur environnement naturel, Painlevé crée une forme d’abstraction cinématographique : son documentaire hybride s’oppose délibérément à la fiction narrative en associant des informations pédagogiques aux images de ses « protagonistes », ces organismes vivants impossibles à mettre en scène et à diriger. C’est ce point de friction qui a probablement captivé l’avant-garde, et les surréalistes en particulier. Painlevé justifie son travail par le rôle crucial qu’il assigne au film dans l’expérimentation et l’enseignement scientifiques, souhaitant ainsi que son oeuvre soit « conforme à la vie » ou , comme le rapporte Patrick de Haas dans Cinéma absolu, qu’elle atteste de la réalité : « Le film est l’art le plus réaliste qui soit, l’art pur… Le film travaille avec une matière première : les choses réelles. »



La Pieuvre,
1928

[35 mm, noir et blanc, séquence teintée, muet, 12 min 51 s. Réalisation : Jean Painlevé, assisté de Geneviève Hamon. Opérateur : André Raymond.]

Ce court-métrage, tourné dans un studio improvisé, aménagé dans la maison de famille des Hamon à Port-Blanc, est le premier de plusieurs films consacrés à la pieuvre entre 1927 et 1968. Ils révèlent différents aspects du comportement et du cycle de vie du céphalopode. Ici, la caméra s’attarde sur les détails du corps du poulpe, l’une des plus grosses créatures jamais filmées par Painlevé ; plongé dans un aquarium, l’animal s’agrippe frénétiquement aux parois transparentes. Ses ondulations fluides hypnotisent le spectateur : la tension est de plus en plus perceptible à mesure que les tentacules de la pieuvre, stressée, se cramponnent et balaient le premier plan de l’aquarium en autant de tentatives répétées d’échapper à la cruelle maîtrise de l’homme. Dans un entretien, Painlevé précise que Jacques-André Boiffard, l’un de ses plus proches amis surréalistes, pressait la pieuvre contre la vitre de l’aquarium et l’obligeait ainsi à garder l’oeil ouvert. La tension permanente causée par le montage ne reflète pas seulement les difficultés rencontrées par Painlevé et Hamon pour maintenir en vie leur faune dans l’environnement artificiel de l’aquarium, mais pourrait également faire allusion à la montée du fascisme et aux tensions de l’entre-deuxguerres.



# Dynamiques étonnantes

« Il est évident, écrit Jean Painlevé dans le texte non daté “Formes et mouvements dans le cinéma scientifique” conservé aux Archives du cinéaste, que le mouvement, spécifique au cinéma, ajoute une grâce ou une puissance étonnante aux formes… Simples ou compliqués, les lignes et les rythmes s’enregistrent comme une forme d’éternel. C’est une mission du cinéma de transmettre à l’homme cette évocation de la Nature dans ce qu’elle a de plus inéluctable, de plus cosmique. » (Extrait de Jean Painlevé, « Formes et mouvements dans le cinéma scientifique », tapuscrit, non-daté). Outre la recherche scientifique elle-même, l’étude et l’enregistrement du mouvement au moyen du film cinématographique furent probablement la source d’inspiration majeure de Painlevé. Durant l’entre-deux-guerres, la vitesse commence à faire partie de la société (avec les voyages en automobile et en avion). À cette époque, le cinéma fascine l’avant-garde en raison de son aptitude à convertir les différentes échelles de temps et d’espace afin de les rendre perceptibles à l’œil humain. Après la Seconde Guerre mondiale, Painlevé étend son travail à de nouveaux domaines : il filme des oeuvres d’artistes, dont son ami Alexander Calder, donne des conférences dans le monde entier et, tout en poursuivant ses travaux sur les organismes microscopiques et la faune aquatique, il épaule le travail de plus d’une vingtaine de chercheurs. Ses films publics en couleurs de la fin des années 1950 et des années 1960 s’inspirent de ses premiers courts-métrages et mêlent des séquences anciennes et récentes consacrées aux oursins, méduses, crevettes et étoiles de mer. Dans les années 1970, parallèlement à son travail de cinéaste scientifique, il réalise notamment un film sur les cristaux liquides, qui, avec ses formes abstraites en perpétuel mouvement, s’apparente au cinéma expérimental de l’époque.



Acera ou le bal des sorcières,
1978

[35 mm, couleur, sonore, 14 min 59 s. Réalisation : Jean Painlevé et Geneviève Hamon.]

C’est en 1969 à Carantec, en Bretagne, que Jean Painlevé réalise les premières images d’Acera ou le bal des sorcières, qu’il reprend et achève avec Geneviève Hamon en 1977. Le film porte sur le cycle de la vie des acera ou Philinopsis, gastéropodes vivant dans la vase du littoral. Alors qu’il avait imaginé une chanson pour accompagner les images, Painlevé choisit finalement de recourir à la musique instrumentale et à la sobriété des commentaires. La composition aux accents jazz de Pierre Jansen donne une tonalité surréaliste et expérimentale au film : composée à partir des images, elle alterne rythmes lents et saccadés pour souligner les mouvements étranges des mollusques et la dramaturgie du film. Painlevé transforme les mouvements des acera en chorégraphie : les ondulations et le tournoiement de leurs parapodes, appendices nécessaires à leur locomotion, sont comparés à la danse serpentine de Loïe Fuller interprétée ici par l’actrice et danseuse Michelle Nadal. L’utilisation de filtres de couleur fait référence aux projections lumineuses que la danseuse utilisait pour composer des formes abstraites pendant ses performances et qui ont engendré la colorisation des films dès la fin du XIXe siècle. Les scènes de parades amoureuses mettent en évidence le sujet de la reproduction de ces curiosités hermaphrodites. Le mélange que le spectacle produit, entre fascination et répulsion, explique sans doute la référence du titre au bal des sorcières.



Transition de phase dans les cristaux liquides,
1978

[16 mm, couleur, sonore, 6 min 8 s. Réalisation : Jean Painlevé. Musique : L’Antarctique de François de Roubaix.]

Plusieurs films dédiés aux cristaux liquides sont basés sur les recherches d’Yves Bouligand, normalien et professeur à l’École pratique des hautes études, spécialisé dans l’étude des structures organisées de la matière vivante. Le scientifique, motivé par son intérêt pluridisciplinaire pour la biologie cellulaire, la physique et la géométrie, trouve un lien structurel entre la trame organique de la carapace des crabes et les formes qu’adoptent les cristaux liquides dans certaines conditions spécifiques. Plusieurs films consacrés aux cristaux liquides sont issus de ces investigations au microscope polarisant, dont un film d’enseignement, destiné aux scientifiques, et celui-ci, une création énigmatique et envoûtante qui met à l’honneur la dernière oeuvre de musique électronique de François de Roubaix, L’Antarctique (1974). En évoquant cette composition, Painlevé affirme que ce film est le fruit d’un « hasard cosmique » où son et image se rencontrent dans une belle conjonction. Cette formule renvoie aux affinités surréalistes qui accompagnent Painlevé depuis sa jeunesse. Le film, qui rappelle les microphotographies de diatomées et de minéraux de Laure Albin- Guillot des années 1920, s’inscrit dans une esthétique proche du cinéma expérimental de l’époque.