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“Georges Bruyer” Graver la guerre

au musée de la Grande Guerre, Meaux

du 21 mars au 22 août 2021

Musée de la Grande Guerre


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© Sylvain Silleran, voyage et visite presse de l’exposition, le 18 mars 2021.

Georges Bruyer, sans titre, dessin à l'encre noir sur calque, 1917.
Georges Bruyer, sans titre, dessin à l’encre noir sur calque, 1917.
Georges Bruyer, Un poilu debout dans la tranchée, huile sur toile, 1917.
Georges Bruyer, Un poilu debout dans la tranchée, huile sur toile, 1917.
Georges Bruyer, Attaque d'artillerie allemande, aquarelle, 1915
Georges Bruyer, Attaque d’artillerie allemande, aquarelle, 1915
Georges Bruyer, Dans la tranchée, le Guet, aquarelle, mars 1915.
Georges Bruyer, Dans la tranchée, le Guet, aquarelle, mars 1915.
Georges Bruyer, La Sape, dessin à l'encre noire, 1915.
Georges Bruyer, La Sape, dessin à l’encre noire, 1915.
Georges Bruyer, Un gourbi dans la nuit bleue, aquarelle, 1915.
Georges Bruyer, Un gourbi dans la nuit bleue, aquarelle, 1915.

Texte de Sylvain Silleran



24 estampes racontent la vie de soldats sur le front, 24 images simples et belles comme des bons points pour enfant sage. Ces hommes vêtus de bleu traversent un quotidien répétitif et banal, sauf qu’il s’agit de la guerre. Des journées interminables d’une terrible guerre qui n’en finit jamais. La tension de l’attente, l’épuisement, le repos, la corvée de soupe, la charge… voici une normalité comme l’est ailleurs le travail à la ferme. Un homme écrit une lettre à la lumière d’une bougie ficelée à une baïonnette plantée dans le sol, un autre se lance à l’assaut des lignes ennemies, le corps tendu, tordu comme un animal, pantin obéissant aux ordres.



Le dessin gravé sur bois est simplifié en une ligne claire qui s’enroule en volutes. Georges Bruyer atteint une maitrise de l’art traditionnel de l’estampe, il tutoie les maitres japonais dans le trait libre et synthétique. Il sait tout dire avec peu de moyens tout en conservant une élégance, une sensibilité douce. Son dessin est moderne, il tient de la réclame, des illustrés, d’une culture populaire, c’est un art profondément humaniste. Ses personnages deviennent un, leurs visages, jeunes ou vieux se fondent en un seul : un homme, un héros. Le soldat de 14-18 disparait dans de larges ombres, de grandes silhouettes noires de foules, l’humanité broyée par la guerre.



L’homme courbé en deux pour éviter les balles ennemies qui sifflent au-dessus de sa tête l’est aussi par le poids du cataclysme qu’il traverse, la faucheuse qui emporte tout sur son passage. Il marche malgré tout, et son héroïsme n’est pas tant de vaincre l’ennemi mais de survivre à l’absurde et à la folie, à la dégeulasserie de tout ça, et garder son humanité. Les poilus de Georges Bruyer ont l’air d’enfants parfois, des enfants perdus dans un enfer de boue et de pierres. Un jour, devenu adulte, le soldat fêtera la fin de tout ça en soulevant une demoiselle de ses bras victorieux comme d’autres lèvent leur verre.



Ses eaux-fortes ont un trait large, insistant. Les silhouettes sont rudes et alourdies par les combats. Le gris des uniformes, le gros drap épais des capotes militaires est crayonné, griffé, martelé à coups de burin sur la plaque de cuivre. Une corvée funèbre dans un champ de betteraves comme cimetière, des hommes servant la soupe tandis qu’un camarade surveille tout de même l’ennemi : la mort est partout, quotidienne, banale. Le gris des habits se confond avec celui des ombres, comme si la terre appelait déjà ses futurs invités. Dans les aquarelles, les bleus horizon et les ocres se mélangent. La terre tache tout, colore tout, jaunâtre comme empoisonnée, malade. Les hommes courbés sous le fardeau et le poids de la mort deviennent des ombres, Ils s’affairent à réparer, faucher l’herbe, être et vivre dans ce paysage irréel. Ils se fondent dans la boue et les ténèbres de la nuit. Le ciel aussi sombre et sale que la terre n’offre aucun répit.



La guerre détruit aussi le pays. Maison, usine, église sont réduites à des tas de briques et de gravats hérissés de pointes de ferraille ou de fonte comme les ossements d’un cadavre. Les orangés, roses, violets, couleurs de fleurs dans une lumière dorée font de ces ruines une nouvelle nature, une étrange normalité. Les quelques soldats qui s’y tiennent debout projettent une ombre aussi bleue que leur habit. Le bleu de l’uniforme, le bleu-gris de la nuit désormais couleur de l’horreur avec le glaçant les récalcitrants. Dans ce dessin, les hommes montent à l’assaut d’une tranchée, ils s’entretuent dans un corps-à-corps à la baïonnette.



Le long du parcours l’accent a été mis sur la pédagogie en exposant des plaques de cuivre et de bois originales. A la fin, un mini atelier permet d’imprimer sa propre estampe en deux couleurs. Le petit soldat avec lequel on repartira est une part de nous, il est notre parent. Ces quelques traits d’encre qui suffisent à Georges Bruyer pour donner vie sur un calque bruni à une fierté ou un épuisement nous touchent et nous émeuvent. Ce n’est pas tant le moustachu bien droit ou le soldat roulé en boule à même le sol qui sont le sujet, mais bien l’humanité commune de tous. Et le courage.



Sylvain Silleran


Extrait du communiqué de presse :

 

 

commissariat :
Aurélie Perreten – Directrice Musée de la Grande Guerre
Johanne Berlemont – Responsable du service de la Conservation
Charlotte Delory – Régisseur des collections et des expositions

 

 

Le musée de la Grande Guerre propose dans une exposition inédite, une découverte de l’oeuvre de Georges Bruyer (1883-1962), soldat-artiste, en traitant de ses orientations artistiques durant la Première Guerre mondiale à travers 130 oeuvres (huiles sur toile, dessins et croquis, gravures (eau-forte et bois gravés) et matrices de gravures).

Peintre, graveur et céramiste, Bruyer a déjà acquis une certaine notoriété lorsque la guerre éclate. Mobilisé, il est alors l’un de ces milliers de soldats-artistes jetés dans la guerre. Il combat sur le front jusqu’en juillet 1915, où blessé puis évacué, il devient ensuite peintre missionné aux armées en 1917.

Cette exposition donnera à voir un ensemble d’images du front ainsi que des figures de combattants où la dureté du conflit est tamisée par des compositions d’un artiste au trait accessible et par son empathie à l’égard de ses contemporains.

L’évolution du travail de Bruyer, en parallèle de son parcours d’homme et de combattant au coeur du conflit, est un exemple de la façon dont un artiste, tout en restant descriptif, s’éloigne du simple récit du quotidien des soldats pour proposer une recherche plus importante d’effets décoratifs et une volonté plus marquée pour la construction graphique.

L’exposition entend également valoriser l’enrichissement important des collections du musée que constitue le don par sa famille, de l’ensemble des « oeuvres de guerre », qui étaient conservées dans son atelier historique à Asnières-sur-Seine, soit plus de 400 dessins, estampes (bois gravés ou eau-fortes) ou huiles sur toile.

Ce corpus, peu connu voire en grande partie inédit – Bruyer a, semble-t-il, peu cherché à le valoriser hors la parution d’un album d’estampes intitulé 24 estampes de la guerre édité à 175 exemplaires en 1917 – a amené l’équipe du musée à étudier de manière approfondie l’oeuvre de cet artiste qui travaille de nombreuses techniques, utilise de multiples supports et fait évoluer les représentations au cours du conflit.



1914

Dans les premiers mois de la guerre, Bruyer produit une oeuvre graphique dessinée ou aquarellée qui retrace les combats de l’été 1914, saisissant les silhouettes de camarades et décrivant, souvent avec ironie, la vie misérable des hommes dans les premières tranchées, marquée par l’improvisation et le manque de tout.

Des indications de localisations apparaissent : Bucy-Crouy, Vic-sur-Aisne… révélant la volonté de Georges Bruyer de fixer les moments et les lieux de sa guerre, d’établir des repères au sein du chaos et également d’informer sa femme, surnommée Criquette, de son quotidien de combattant.



1915

Bruyer est blessé et évacué du front en juillet 1915. En convalescence, il produit plusieurs gravures monochromes, réalisées en taille-douce directe dont l’inspiration est plus angoissée. Il joue avec la densité et la finesse des traits de la gravure pour évoquer les espaces plus ou moins sombres du sol, du ciel ou des paysages dévastés. L’essentiel du travail graphique porte sur les corps pathétiques des morts et des combattants fatigués, usés, blessés par la dureté du conflit.



1917

En juin 1917, Bruyer fait partie, à sa demande, de la 5e mission des artistes aux armées. Des peintres sont chargés par le ministère des Beaux-arts de se rendre sur le front pour documenter la guerre. De retour, il travaille en peinture en représentant les bâtiments en ruines des localités visitées dans le cadre de la mission, dans lesquelles apparaissent rarement les hommes. Après 1917, le style et la technique évoluent : après avoir réalisé sur le vif de nombreux croquis, Bruyer en travaille les motifs particulièrement en gravure sur bois en proposant un dessin simplifié marqué par un épais cerne noir. Tout en restant figuratives et descriptives, les estampes colorisées avec des aplats de bleus de l’album 24 estampes de la guerre montrent de sa part une recherche plus importante d’effets décoratifs et une volonté plus marquée pour la construction graphique. D’autres gravures sur bois révèlent une inspiration plus combattante et plus détachée de la souffrance des hommes, comme Départ d’attaque de l’arbre mort, Colonne en marche, L’Alerte…