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“STORMY WEATHER”

au Centre culturel Suisse, Paris

du 14 février au 18 avril 2021

Centre culturel Suisse

PODCAST - Interview de Claire Hoffmann, responsable de la programmation arts visuels du Centre culturel suisse et co-commissaire de l'exposition, par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 17 mars 2021, durée 11’48. © FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Claire Hoffmann, responsable de la programmation arts visuels du Centre culturel suisse et co-commissaire de l’exposition,

par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 17 mars 2021, durĂ©e 11’48, © FranceFineArt.


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© Anne-Frédérique Fer, visite de l’exposition avec Claire Hoffmann, le 17 mars 2021.

Total Refusal (Robin Klengel, Leonhard Müllner, Michael Stumpf) Money is a Form of Speech, 2020. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Total Refusal (Robin Klengel, Leonhard Müllner, Michael Stumpf) Money is a Form of Speech, 2020. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Till Langschied, Palm Reading of Tumaroh, depuis 2019. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Till Langschied, Palm Reading of Tumaroh, depuis 2019. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Christiane Peschek, Cloud No. 2, de la série Velvet Fields 2020. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Christiane Peschek, Cloud No. 2, de la série Velvet Fields 2020. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Yein Lee, glitches' lacemaking 1-VI 2020. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Yein Lee, glitches’ lacemaking 1-VI, 2020. Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.
Vue de l’exposition Stormy Weather, Centre culturel suisse, 2021 © Margot Montigny. cur. Claire Hoffmann et Katharina Brandle.

Extrait du communiquĂ© de presse :


commissaires : Katharina Brandl (Kunstraum Niederoesterreich) et Claire Hoffmann (CCS)



Avec : Susanna Flock & Leonhard MĂĽllner, Fragmentin, Stefan Karrer, Till Langschied, Yein Lee, Marc Lee, Christiane Peschek, Total Refusal, Christoph Wachter & Mathias Jud.


L’exposition STORMY WEATHER s’intĂ©resse Ă  l’infrastructure du « Cloud Â». La mĂ©taphore du nuage laisse imaginer des donnĂ©es stockĂ©es dans un ciel virtuel et « immatĂ©riel Â». Ceci occulte les manifestations concrètes de ces infrastructures lourdes dirigĂ©es par des entreprises prĂ©tendument incontournables, et leurs rĂ©percussions sur le climat — politique et Ă©cologique.



STORMY WEATHER. Nuages fabriqués et art contemporain par Katharina Brandl & Claire Hoffmann [extrait]

« Tiens, je vois un avion dans le ciel. Je n’ai pas vu d’avion depuis des  semaines ! Â» Ces mots, prononcĂ©s lors d’un Ă©change tĂ©lĂ©phonique pendant la prĂ©paration de l’exposition, expriment un Ă©tonnement sans prĂ©cĂ©dent au cours des dernières dĂ©cennies. Pendant des semaines, le ciel fut dĂ©gagĂ© des traĂ®nĂ©es de condensation aux allures de nuages mais marquĂ© par la prĂ©sence agressive, voire par la dĂ©pendance d’autres clouds : avec la pandĂ©mie due au coronavirus, certains nuages dus Ă  l’homme avaient soudain disparu, dans d’autres nous avions Ă©lu domicile. Tout d’un coup, le trafic aĂ©rien Ă©tant Ă  l’arrĂŞt, les traĂ®nĂ©es de condensation, que certains complotistes se plaisent Ă  appeler chemtrails, ne structuraient plus la vue du ciel. Dans le mĂŞme temps, nos ordinateurs nous demandaient plusieurs fois par jour si nous voulions « nous connecter Ă  l’audio Â» et notre communication quotidienne se dĂ©plaçait vers le cloud vidĂ©o ; avec des services de streaming basĂ©s sur le cloud et des plateformes de distribution de jeux (1), nous Ă©tions assurĂ©s de nous divertir.

Des motifs de nuages aux couleurs pastel sur fond rose pâle, tous a priori identiques, forment sur la couverture du catalogue, une voĂ»te cĂ©leste, romantique. Il ne s’agit pas d’un ciel rococo, mais du travail de l’artiste Christiane Peschek, dont la sĂ©rie de nuages artificiels et naturels Velvet Fields (depuis 2017) donne de manière condensĂ©e son fond sonore Ă  l’exposition STORMY WEATHER. Les nuages de Peschek n’attestent pas de phĂ©nomènes naturels ; ils ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©s avec des outils numĂ©riques : tout comme le travail mentionnĂ© ci-dessus, le projet STORMY WEATHER traite de nuages factices, dĂ»s Ă  l’humain, et notamment de la rĂ©alitĂ© et de la mĂ©taphore du « cloud technologique Â». La relation entre l’humain, la technologie et le nuage est complexe. Dans le cas d’un rĂ©seau de cloud, le nuage est plus qu’un simple symbole. Lorsque l’on parle de cloud, les mĂ©taphores et la rĂ©alitĂ© concrète se chevauchent. STORMY WEATHER opère entre deux pĂ´les : d’une part, entre le cloud, symbole des rĂ©seaux technologiques lesquels, par leur nature apparemment Ă©phĂ©mère, dissimulent souvent leurs consĂ©quences rĂ©elles, et d’autre part, l’intervention humaine via la technologie dans la mĂ©tĂ©o et le climat. Les principaux aspects du projet s’articulent en trois points : le cloud comme dĂ©fi et mĂ©canisme de consolidation du pouvoir souverain (Marc Lee, Total Refusal, Christoph Wachter & Mathias Jud) ; les interactions entre cloud, mĂ©tĂ©o et climat (Fragmentin, Yein Lee) ; les affects et dĂ©sirs qui vont de pair avec les nuages artificiels (Christiane Peschek, Susanna Flock & Leonhard MĂĽllner, Stefan Karrer, Till Langschied).



UNE PETITE HISTOIRE DU NUAGE COMME SYMBOLE

« Le cloud n’existe pas. C’est juste l’ordinateur de quelqu’un d’autre Â» – ce mème qui circule dans la sphère informatique vise d’une part Ă  rĂ©vĂ©ler l’infrastructure matĂ©rielle derrière l’image du cloud, mais il traite aussi et surtout de la perte de contrĂ´le sur les donnĂ©es externalisĂ©es qui sont stockĂ©es dans « l’ordinateur de quelqu’un d’autre Â», anonyme, et possiblement observĂ©es, analysĂ©es, retransmises. Certes, l’idĂ©e d’un nuage est prĂ©sentĂ©e ici comme trompeuse et donc dĂ©sarçonnĂ©e, certes la confiance aveugle dans l’infrastructure est montrĂ©e dans les risques qu’elle comporte, mais cette mĂ©taphore technologique en lien avec la nature doit ĂŞtre prise au sĂ©rieux. Le cloud technologique, autrement dit l’endroit oĂą non seulement nous sauvegardons nos donnĂ©es par un simple clic, mais oĂą nous avons aussi transfĂ©rĂ© une grande partie de nos performances informatiques, a pris très tĂ´t dans l’histoire de la technologie (au sens d’un diagramme de rĂ©seau) la forme d’un nuage.

Dans son essai On Distributed Communication Systems, écrit en 1962 sur fond de Guerre Froide, Paul Baran décrivait déjà la différence entre les réseaux centralisés, décentralisés et distribués(2). Tandis que les deux premiers peuvent facilement être arrêtés en cas d’attaque militaire, le réseau distribué a ça pour lui que la destruction d’un ou plusieurs noeuds ne stoppe pas complètement le réseau d’information. La manière dont il a présenté ce réseau dans un graphique a été perçue par beaucoup comme la forme originale de la notion de cloud. Reste à savoir si ce quadrillage donne effectivement à voir un nuage. Quoi qu’il en soit, Baran posait ainsi la manière élémentaire de penser le réseau distribué, dont le mécanisme correspond aussi à celui de nos clouds actuels.

Ă€ la question de savoir quand le nuage lui-mĂŞme, et pas seulement un quadrillage en forme de nuage comme chez Baran, est devenu la reprĂ©sentation symbolique des rĂ©seaux informatiques dans leur ensemble, les rĂ©ponses varient : Tung-Hui Hu trouve des exemples convaincants dans les figurations schĂ©matiques des rĂ©seaux des annĂ©es 1970, oĂą les informaticiens, selon lui, utilisaient « le symbole du nuage pour reprĂ©senter n’importe quel rĂ©seau inspĂ©cifiable ou imprĂ©visible (3)». Ce que nous constatons ici, c’est que le terme « cloud Â» n’a pas seulement Ă©tĂ© employĂ© pour les rĂ©seaux simples, autrement dit pour un rĂ©seau entre appareils prĂ©sents chez soi, mais pour des rĂ©seaux de rĂ©seaux : on pourrait dire que le degrĂ© d’abstraction de ces rĂ©seaux auto-connectĂ©s est donc accru. C’est lĂ  que Tung-Hui Hu voit aussi l’ancrage Ă©pistĂ©mique du symbole du nuage dans les annĂ©es 1970 : « L’icĂ´ne du nuage sur une carte permettait Ă  un administrateur de placer un rĂ©seau dont il/elle avait directement connaissance – les ordinateurs dans sa sociĂ©tĂ©, par exemple â€“ au sein du mĂŞme espace Ă©pistĂ©mique que quelque chose qui fluctue constamment et qu’il est impossible de connaĂ®tre : le mĂ©lange sans forme de rĂ©seau tĂ©lĂ©phonique, de rĂ©seau câblĂ© et d’internet (4). Â» Ce mĂ©lange de savoir et de non-savoir caractĂ©rise nos rapports quotidiens avec les infrastructures et services du cloud. Nous savons que nos donnĂ©es ne sont pas stockĂ©es localement, mais par des grappes de serveurs dont nous ne connaissons pas l’emplacement. Nous savons peut-ĂŞtre aussi que nos donnĂ©es sont soumises Ă  la juridiction amĂ©ricaine, dans le cas oĂą les serveurs sont situĂ©s sur le territoire amĂ©ricain. Mais nous ne savons pas pourquoi ni comment des donnĂ©es peuvent ĂŞtre interceptĂ©es sur des territoires nationaux. Le nuage s’offre dĂ©sormais pour symboliser ce mĂ©ta-rĂ©seau, car le nuage, en tant que phĂ©nomène atmosphĂ©rique naturel, est lui aussi Ă©phĂ©mère et volatile : les nuages passent, ils changent constamment, ils sont insaisissables. Bref : le nuage se prĂŞte Ă  symboliser l’insaisissabilitĂ© de nos boĂ®tes noires contemporaines.


Pour le collectif Metahaven (Vinca Kruk et Daniel van der Velden), l’origine du symbole du nuage en informatique se situe plus tard dans le temps : dans les annĂ©es 1990, plus prĂ©cisĂ©ment dans les reprĂ©sentations qui accompagnaient une confĂ©rence du MIT en 1996. Au plus tard Ă  partir de 1996, selon les auteurs.trices, le terme de cloud Ă©tait utilisĂ© concrètement en rapport avec internet et compris comme « […] une “confĂ©dĂ©ration” de rĂ©seaux rĂ©gis par un protocole commun ». La notion de « Cloud Computing » date de 2004 (5).

Si avec Tung-Hui Hu, c’est prĂ©cisĂ©ment l’opacitĂ© des processus du cloud qui en constituait le contexte sĂ©mantique, on pourrait se poser avec Metahaven la question suivante : ne parlons-nous pas simplement des profondeurs opaques d’internet lorsque, dans le cadre de ce projet, nous utilisons le terme de cloud ? La distinction entre cloud et internet n’est pas seulement importante pour nous sur le plan rhĂ©torique, elle souligne aussi la spĂ©cificitĂ© de ce rĂ©seau de rĂ©seaux Ă  partir des annĂ©es 2000 : par clouds, nous entendons aujourd’hui, au quotidien, les offres d’entreprises privĂ©es. Nous connaissons et utilisons l’iCloud, nous chargeons nos donnĂ©es sur Google Drive ou nous renouvelons l’abonnement cloud d’un logiciel. Le cloud n’est pas seulement le symbole d’une infrastructure technologique de l’information, que nous ne saisissons pas complètement ; il illustre aussi les rapports privĂ©s de propriĂ©tĂ© de cette infrastructure, organisĂ©e de manière presque oligarchique. Si les annĂ©es 1990 escomptaient encore un affranchissement grâce Ă  internet – par exemple sous la forme de manifestes comme la cĂ©lèbre Declaration of the Independence of Cyberspace (1996) de John P. Barlow –, soulignant ainsi surtout la libertĂ© de ce nouvel espace, depuis les annĂ©es 2000, ces espaces ont Ă©tĂ© façonnĂ©s principalement par des entreprises multimilliardaires. Selon Tung-Hui Hu, si l’on voulait se reprĂ©senter le cloud comme un espace, il serait assez comparable aux espaces pseudo-publics de propriĂ©tĂ© privĂ©e que l’on trouve dans les quartiers financiers des villes amĂ©ricaines. De l’extĂ©rieur, ils ressemblent Ă  des parcs, or ils sont exploitĂ©s par des compagnies d’assurances et des banques : « […] la mĂ©taphore dominante de l’espace numĂ©rique d’aujourd’hui, le “nuage”, est en fait une mĂ©taphore de la propriĂ©tĂ© privĂ©e (6). » Les artistes Christoph Wachter & Mathias Jud abordent ce problème Ă  travers leur travail qaul.net (depuis 2012). Avec des activistes, migrant.e.s ou des communautĂ©s qui sont interdites d’accès aux infrastructures de tĂ©lĂ©communication, ils crĂ©ent un rĂ©seau spontanĂ© entre appareils qui s’oppose Ă  la fois Ă  la dĂ©pendance vis-Ă -vis des fournisseurs privĂ©s et Ă  une Ă©ventuelle surveillance au sein des rĂ©seaux. Le logiciel de qaul.net peut ĂŞtre tĂ©lĂ©chargĂ© et utilisĂ© par les visiteurs.ses sur leurs propres appareils dans l’espace d’exposition.

[…]


(1) La fragilité de l’infrastructure du cloud est devenue encore plus évidente au cours de cette période. Lorsque des millions de personnes streament en même temps, l’offre doit être amoindrie – Facebook, YouTube, Google et Netflix, par exemple, fixent une qualité vidéo légèrement inférieure pour réduire la charge sur le réseau. Cf : « Coronavirus : Facebook cuts video quality to ease net strain. » BBC News, 23 mars 2020, www.bbc.com/news/technology-52003035 (consulté le 12 juin 2020).
(2) Paul Baran, On Distributed Communication Networks (P-2626), The Rand Corporation, septembre 1962, www.rand.org/content/dam/rand/pubs/papers/2005/P2626.pdf (consulté le 12 juin 2020).
(3) Tung-Hui Hu, A Prehistory of the Cloud, Cambridge, MA/Londres, 2016, (notre traduction).
(4) Ibid.
(5) Metahaven, « Captives of the Cloud : Part I », e-flux Journal, 37, septembre 2012, www.e-flux.com/journal/37/61232/captives-of-the-cloud-part-i (consulté le 12 juin 2020).
(6) Tung-Hui Hu, op. cit., p. 147.