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“Notre monde brûle”

au Palais de Tokyo, Paris 

du 21 février au 17 mai 2020

www.palaisdetokyo.com

Interview de Fabien Danesi, co-commissaire de l'exposition

PODCAST Interview de Fabien Danesi, co-commissaire de l’exposition

par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 20 février 2020, durée 13’13. © FranceFineArt.

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©Anne-Fréderique Fer, à Paris, le 20 février 2020, durée 13’13 ». © FranceFineArt.

Wael Shawky, Al Araba Al Madfuna III, 2016. Installation vidéo, 27’02’’. Courtesy de l’artiste.
Wael Shawky, Al Araba Al Madfuna III, 2016. Installation vidéo, 27’02’’. Courtesy de l’artiste.
Basim Magdy, No Shooting Stars, 2016. Super 16mm and GIF animations transferred to Full HD. 14 min. 25 sec. (co-commissioned by Jeu de Paume, Paris, Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques and CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux).
Basim Magdy, No Shooting Stars, 2016. Super 16mm and GIF animations transferred to Full HD. 14 min. 25 sec. (co-commissioned by Jeu de Paume, Paris, Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques and CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux).
Aslı Çavuşoğlu, The Place of Stone, 2018. Fresque de 22 panneaux aerolam, 125 x 125 cm chacun. Détail du panneau n°5. © photo : Can Küçük. Courtesy de l’artiste.

texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

Des mots sculptés dans du béton par Mustapha Akrim : « droit », « liberté », « égalité » piégés dans une armature de fers de chantier de construction. On dirait une cage emprisonnant ces beaux et nobles concepts, attendant de les noyer définitivement dans un mur ou un poteau comme un témoin gênant dans un film de mafia new yorkaise. Notre monde brûle et tout est tiède, l’information continue de circuler dans un écheveau de fibre optique se fondant dans une table de Mounir Fatmi. Les obus de la guerre de 14 servant de pots pour des plantes du Katanga d’ou a été extrait leur cuivre forment un petit jardin un peu rachitique. Si Sammy Baloji interroge par là la colonisation, son installation mériterait beaucoup plus de surface et d’ampleur pour être un tant soit peu efficace.

Younès Rahmoun remplit des sacs poubelles de son propre souffle d’artiste, souffle divin, spirituel. Ces sacs alignés par 5, orientés vers la Mecque et leurs opposés, sacs roulés et ficelés bien serré, vides de tout air, sont l’aboutissement de l’engagement spirituel et écologique de l’artiste. Plus beau, les têtes de forage pétrolier en impression 3d de Monira Al Qadiri ressemblent à de la céramique irisée, cassante, précieuse comme des perles, scintillante d’étoiles. Mandibules d’insectes géants, pièces de robots de science-fiction, ces sculptures racontent la croissance fulgurante du Koweit passé grâce au pétrole de villages de pécheurs et marché de perles à l’opulence; et annoncent l’inévitable fin de cette euphorie. Au Qatar, Sophia Al Maria lutte également contre cette accélération du temps. reprenant la forme des tétrapodes, blocs de béton brise -vagues, symboles du développement portuaire, des échanges et du marché du pétrole. Son tétrapode lumineux en fibre de verre sort de Blade Runner, il est joli comme un luminaire de salon.

Retrouvons un peu d’humanité avec Mounira Al Solh. Ses portraits de réfugiés, dessins plutôt naïfs et enfantins sur papier bon marché, feuilles de bloc-notes jaune à lignes sont simples et émouvants. On retrouve un art vernaculaire, un art sans artiste qui parle de vraies personnes, de leur expérience, avec parfois un peu de couleur, des paillettes de collégienne, du feutre d’écolière. Né en France, Bady Dalloul regarde la Syrie d’où sont venus ses parents et son histoire non pas comme quelque chose de personnel puisqu’il n’y a jamais vécu, mais comme une construction publique, une mémoire commune à tous par le récit médiatique. Ses minuscules dessins dans des tiroirs de boites d’allumettes sont une bande dessinée peuplée de tyrans ou de héros moustachus, de mitraillettes et de lances roquettes, on dirait un film d’action, une série B des années 80… on attend que Chuck Norris vienne sauver ce monde en flammes.

Dans le musée de Michael Rakowitz, les œuvres volées ou disparues des musées d’Irak lors des guerres américains et de l’Etat Islamique sont remplacées par des artefacts de papier, de carton d’emballage de biscuits, de thé, de dattes. Le patrimoine culturel refabriqué à partir de l’archéologie de l’épicerie du coin de la rue prend une dimension nouvelle, vive et joyeuse. L’histoire, l’identité peuvent enfin être réappropriés par tous.

La très impressionnante cabane faite de bonbonnes de gaz prêtes, sans doute, à exploser de Amal Kenawy fait peser un danger sur toute la pièce, une tension qui se fait encore plus palpable par la bande son de bonbonnes roulant sur le sol. L’artiste égyptienne montre un réel courage artistique lorsqu’elle est prise à partie lors d’une performance dans la rue par une foule haineuse, prête à la lyncher. Notre monde brûle aussi des allumettes des crétins et des censeurs.

Au sous-sol, dans une pénombre propice aux mystères et aux illusions, une construction jaune émerge d’une dune de sable. Invités à marcher dans ce petit bout de désert, on quitte le palais de Tokyo pour une planète de Star Wars, une architecture nous regardant de ses yeux de poteries incrustées dans les murs, un yellow submarine psychédélique des Beatles. Wael Shawky crée des légendes, des histoires où les mythes mêlent le vrai et le faux : des projections en négatif se reflètent dans un bassin, des cruches cassées sont un cimetière et ce jaune trop jaune, si jaune qu’il ne faut pas le toucher se met à rayonner dans l’obscurité comme si il était radioactif. Un terrier d’Alice orientale loin des vanités qui se consument, c’est plutôt sympathique.

Sylvain Silleran


extrait du communiqué de presse :

Exposition conçue en collaboration avec le MATHAF (Arab Museum of Modern Art)
Commissaire : Abdellah Karroum
Co-commissaire : Fabien Danesi




L’exposition Notre monde brûle propose un regard engagé sur la création contemporaine depuis le Golfe Persique où les guerres et les tensions diplomatiques n’ont cessé de déterminer l’histoire de ce début de XXIe siècle. Le titre fait explicitement référence aux drames humains que génèrent les conflits successifs dans cette région tout en intégrant de manière plus large les catastrophes écologiques incarnées par les immenses feux de forêt destructeurs de l’Amazonie à la Sibérie en passant par la Californie. Mais le feu n’est pas uniquement l’affirmation d’un péril. De façon ambivalente, il est aussi le symbole du formidable élan démocratique que connaît cette même région à travers les Printemps arabes.

De la destruction des trésors irakiens (Michael Rakowitz) au sort des réfugiés syriens (Monira Al Solh) en passant par le financement des Talibans à travers l’exploitation du lapis lazuli en Afghanistan (Asli Cavusoglu), Notre monde brûle présente un maillage complexe d’évènements auxquels les oeuvres d’art se réfèrent tout en offrant de multiples échappées poétiques. L’exposition ouvre d’ailleurs sa réflexion à la problématique de l’Anthropocène (John Akomfrah, Yto Barrada, Raqs Media Collective) et à la question de l’usage des ressources naturelles (Monira Al Qadiri, Sammy Baloji, Fabrice Hyber) afin de participer au débat sur la nécessité de changer notre rapport exclusivement utilitariste à l’environnement.

Elle affirme justement que les oeuvres ont une puissance d’intervention en prenant position face aux désordres du monde. Le feu revient alors à l’intensité de la création artistique – à l’image des oeuvres qui s’inscrivent dans la lignée des soulèvements populaires du monde arabe (Shirin Neshat, Amal Kenawy, Bady Dalloul) et témoignent d’un profond désir de justice sociale (Mustapha Akrim, Danh Vo, Faraj Daham, Kader Attia). Dans une visée post-coloniale, la démultiplication des récits historiques (Amina Menia, Bouthayna Al Muftha, Wael Shawky, Dominique Hurth) est alors une façon d’affirmer des narrations alternatives et par là même de tracer les prémisses d’une société pluraliste, aux structures moins hiérarchiques et plus horizontales.

Notre monde brûle est une exposition d’Abdellah Karroum, fondateur de l’Appartement 22 à Rabat en 2002, curateur de la Triennale aux côtés d’Okwui Enwezor en 2012, et actuellement directeur du Musée Arabe d’Art moderne et contemporain (MATHAF) à Doha. Fondé en 2010 à partir de la collection privée du Sheikh Hassan Bin Mohamed bin Ali Al Thani, le MATHAF se concentre plus particulièrement sur les pratiques artistiques du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et de sa diaspora en présentant une écriture de l’histoire de l’art polyphonique qui propose une autre lecture que celle déterminée par le point de vue occidental. Engagé dans une approche post-coloniale, le MATHAF insiste sur les échanges culturels et interroge l’héritage artistique du Qatar en lien avec la globalisation. Prônant l’essor de la modernité dans les pays arabes, il développe ses activités dans le domaine éducatif et se veut une institution à la fois localisée et ouverte dans un monde aux multiples centres. Le MATHAF se définit ainsi comme un musée non hégémonique et non normatif qui appelle de « nouvelles relations de pouvoir et des traductions culturelles » dans la lignée de la pensée d’Okwui Enwezor.


Les artistes :
John Akomfrah, Mustapha Akrim, Francis Alÿs, Kader Attia, Mounira Al Solh, Bouthayna Al Muftah, Monira Al Qadiri, Sophia Al Maria, Sammy Baloji, Yto Barrada, Aslı Çavuşoğlu, Faraj Daham, Bady Dalloul, Inji Efflatoun, Khalil El Ghrib, Mounir Fatmi, Fabrice Hyber, Dominique Hurth, Amal Kenawy, Amina Menia, Shirin Neshat, Otobong Nkanga, Sara O’Haddou, Michael Rakowitz, Younes Rahmoun, Wael Shawky, Oriol Vilanova, Danh Vo, Raqs Media Collective.