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🔊 “KĂĄroly Ferenczy” ModernitĂ© hongroise, au Petit Palais, du 14 avril au 6 septembre 2026

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“KĂĄroly Ferenczy” ModernitĂ© hongroise

au Petit Palais, Paris

du 14 avril au 6 septembre 2026

Petit Palais


Entretien avec Baptiste Roelly, conservateur du patrimoine en charge des dessins, estampes, manuscrits et livres anciens au Petit Palais et co-commissaire scientifique de l’exposition, par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 13 avril 2026, durĂ©e 19’23, © FranceFineArt.

PODCAST –  Entretien avec
Baptiste Roelly,
conservateur du parimoine en charge des dessins, estampes et livres anciens au Petit Palais,
et co-commissaire scientifique de l’exposition,


par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 13 avril 2026, durĂ©e 19’23,
© FranceFineArt.


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©Anne-Frédérique Fer, vernissage presse avec les commissaires, le 13 avril 2026.


Extrait du communiqué de presse :


KĂĄroly Ferenczy, Le Mur rouge IV, 1910. Huile sur toile, 31 x 31 cm. Collection particuliĂšre / Photo Tibor Mester.

KĂĄroly Ferenczy, Le Mur rouge IV, 1910. Huile sur toile, 31 x 31 cm. Collection particuliĂšre / Photo Tibor Mester.

KĂĄroly Ferenczy, Chant d’oiseau, 1893. Huile sur toile, 106 x 78 cm. MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - MusĂ©e des Beaux-Arts, Budapest, 2026.

KĂĄroly Ferenczy, Chant d’oiseau, 1893. Huile sur toile, 106 x 78 cm. MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise – MusĂ©e des Beaux-Arts, Budapest, 2026.

KĂĄroly Ferenczy, Double portrait (NoĂ©mi et Beni Ferenczy),1908. Huile sur toile, 142 x 155 cm. MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - MusĂ©e des Beaux-Arts, Budapest, 2026.

KĂĄroly Ferenczy, Double portrait (NoĂ©mi et Beni Ferenczy),1908. Huile sur toile, 142 x 155 cm. MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise – MusĂ©e des Beaux-Arts, Budapest, 2026.

Károly Ferenczy, Chevaux dans l’eau, 1896. Huile sur toile, 116 x 97 cm. Collection particuliùre / Courtesy Ernst Gallery, Budapest. Photo Tibor Mester.

Károly Ferenczy, Chevaux dans l’eau, 1896. Huile sur toile, 116 x 97 cm. Collection particuliùre / Courtesy Ernst Gallery, Budapest. Photo Tibor Mester.

Commissariat général :
Annick Lemoine, prĂ©sidente de l’établissement public des musĂ©es d’Orsay et de l’Orangerie
Commissariat scientifique :
Ferenc Gosztonyi, conservateur en chef au MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Institut de recherche en histoire de l’art d’Europe centrale (KEMKI)
RĂ©ka Krasznai, conservatrice en chef, directrice du dĂ©partement des peintures, MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise,
Edit Plesznivy, conservatrice en chef, chargĂ©e des peintures hongroises des XIXe et XXe siĂšcles, MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise,
Baptiste Roelly, conservateur du patrimoine en charge des dessins, estampes, manuscrits et livres anciens au Petit Palais.
L’exposition a Ă©tĂ© conçue en collaboration avec le musĂ©e des Beaux-Arts de Budapest et la Galerie nationale hongroise.



Aussi cĂ©lĂšbre en Hongrie qu’il est mĂ©connu en France, KĂĄroly Ferenczy (1862-1917) est une figure majeure de la modernitĂ© en Europe centrale. Son oeuvre profondĂ©ment singulier l’impose comme l’un des grands peintres du tournant des XIXe et XXe siĂšcles. Par cette premiĂšre rĂ©trospective française, le Petit Palais entend mettre en lumiĂšre son originalitĂ© fondamentale. Ni naturaliste, ni symboliste, ni impressionniste, ni nabi, mais un peu tout cela Ă  la fois, il incarne le cosmopolitisme de la fin-de-siĂšcle dans toute l’étendue de sa culture. Membre fondateur d’une colonie d’artistes installĂ©e au coeur de la nature, Ferenczy fait de la peinture de plein air l’une de ses pratiques les plus emblĂ©matiques. Il cherche dans la nature l’expression d’une spiritualitĂ© syncrĂ©tique. Sous son pinceau, le soleil apparaĂźt souvent comme un protagoniste central dans des paysages d’une lumiĂšre sans Ă©quivalent.

Avec prĂšs de 140 oeuvres, le parcours met en Ă©vidence les multiples facettes de sa dĂ©marche − paysages, portraits, scĂšnes familiales, sujets bibliques, nus ou caricatures − et rĂ©vĂšle son rĂŽle fondamental dans l’émergence d’une Ă©cole artistique proprement moderne en Hongrie. L’exposition a Ă©tĂ© conçue en collaboration avec le MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest et la Galerie nationale hongroise.

Conçue comme un parcours principalement chronologique ponctuĂ© de sections thĂ©matiques, l’exposition retrace l’évolution stylistique de Ferenczy, depuis ses oeuvres de jeunesse marquĂ©es par ses voyages en Italie et en France jusqu’à ses derniĂšres annĂ©es.

Le visiteur est accueilli par un autoportrait entourĂ© de deux oeuvres prĂ©sentant l’artiste dirigeant la pose de son modĂšle. Cette entrĂ©e en matiĂšre introduit d’emblĂ©e les deux pĂŽles structurants de son travail qui irriguent l’ensemble de sa carriĂšre : la peinture de plein air et le travail en atelier. Les premiĂšres salles prĂ©sentent ensuite ses oeuvres de jeunesse, rĂ©alisĂ©es Ă  l’issue de ses voyages de formation, notamment en Italie, ainsi que ses premiĂšres annĂ©es passĂ©es Ă  Szentendre, en Hongrie. Ces tableaux tĂ©moignent de la culture visuelle acquise au contact des grands maĂźtres europĂ©ens et de l’influence durable de son sĂ©jour parisien Ă  l’AcadĂ©mie Julian.

L’exposition se poursuit par un ensemble thĂ©matique consacrĂ© aux portraits de ses proches : son Ă©pouse, son pĂšre, ses enfants et rĂ©vĂšle un regard intime et attentif. Cette dimension personnelle entre en rĂ©sonance avec une pĂ©riode dĂ©cisive de sa formation : son sĂ©jour Ă  Munich. L’oeuvre de Ferenczy y Ă©volue vers un langage plus symboliste, Ă©troitement liĂ© Ă  la nature, oĂč la forĂȘt devient un motif central. Plusieurs tableaux majeurs comme Le Chant d’oiseau (1893) ou OrphĂ©e (1894) illustrent cette transformation, affirmant une nouvelle profondeur narrative et spirituelle.

L’installation de Ferenczy dans la colonie artistique de NagybĂĄnya marque un tournant essentiel dans sa carriĂšre. Il y atteint une maturitĂ© artistique pleine et durable. Des oeuvres emblĂ©matiques de cette pĂ©riode tĂ©moignent de son originalitĂ© : sujets religieux transposĂ©s dans des paysages contemporains, coexistence de temporalitĂ©s multiples et inscription d’une spiritualitĂ© diffuse au coeur de la vie quotidienne. Les thĂšmes bibliques, abordĂ©s Ă  plusieurs reprises au fil du parcours, y trouvent une expression singuliĂšre, mĂȘlant iconographie sacrĂ©e, observation de la nature et rĂ©fĂ©rences au monde moderne.

L’exposition met Ă©galement en lumiĂšre le dialogue Ă©troit entre peinture et littĂ©rature au sein du cercle de NagybĂĄnya, notamment Ă  travers les illustrations rĂ©alisĂ©es par Ferenczy pour les poĂšmes de JĂłzsef Kiss. Ce lien souligne le caractĂšre profondĂ©ment intellectuel de l’artiste, lecteur passionnĂ© et fin connaisseur de la littĂ©rature europĂ©enne. Son ouverture sur le monde se prolonge dans l’attention qu’il porte aux scĂšnes de la vie quotidienne et aux figures observĂ©es dans les environs de NagybĂĄnya : paysans, bĂ»cherons, bohĂ©miens, cavaliers et petits mĂ©tiers. PrĂ©sentĂ©es en regard d’oeuvres d’artistes hongrois contemporains, ces peintures mettent en Ă©vidence la singularitĂ© de son regard et son rĂŽle moteur dans l’émergence d’une modernitĂ© hongroise.

AprĂšs 1900, la peinture de Ferenczy s’ouvre Ă  une pĂ©riode de grande luminositĂ©. Paysages, scĂšnes de baignade, riviĂšres et chaumiĂšres traduisent une sĂ©rĂ©nitĂ© nouvelle et une maĂźtrise accomplie de la couleur et de la composition. Dans le mĂȘme temps, Ferenczy poursuit son travail de portraitiste, Ă©largissant son attention au milieu intellectuel et artistique qu’il frĂ©quente, tout en dĂ©veloppant une pratique plus libre et satirique Ă  travers des caricatures qui rĂ©vĂšlent une facette plus intime et humoristique de son oeuvre.

Les derniĂšres annĂ©es de sa carriĂšre sont marquĂ©es par une exploration renouvelĂ©e de la reprĂ©sentation du corps. Les nus fĂ©minins, traitĂ©s dans une approche classique en atelier, dialoguent avec des figures masculines saisies dans des contextes dynamiques, telles que le cirque ou l’athlĂ©tisme, oĂč la mise en scĂšne du mouvement occupe une place centrale. Cette rĂ©flexion trouve un prolongement majeur dans le vaste projet de La PietĂ , auquel Ferenczy se consacre longuement entre 1913 et 1916. Cette oeuvre situĂ©e au croisement de la peinture religieuse et d’histoire apparaĂźt comme l’ultime et insolite chef-d’oeuvre du peintre, qui meurt avant que ne s’achĂšve la PremiĂšre Guerre mondiale.

Le parcours s’achĂšve sur une sĂ©rie de paysages tardifs d’une intensitĂ© chromatique exceptionnelle. Dans ces oeuvres, la nature devient vibrante et presque mĂ©ditative, tĂ©moignant de la pleine maĂźtrise picturale de Ferenczy. L’exposition se conclut avec Le Mur rouge IV (1910), tableau emblĂ©matique tant par la force de sa couleur que par l’atmosphĂšre contemplative qui s’en dĂ©gage, laissant au visiteur un souvenir durable de l’art d’un peintre majeur de la modernitĂ© en Europe centrale.

KĂĄroly Ferenczy, SoirĂ©e d’étĂ©, 1904-1905. Huile sur toile, 102,5 x 135,5 cm. Collection particuliĂšre / Courtesy Judit VirĂĄg Gallery, Budapest. Photo Tobor Master.

KĂĄroly Ferenczy, SoirĂ©e d’étĂ©, 1904-1905. Huile sur toile, 102,5 x 135,5 cm. Collection particuliĂšre / Courtesy Judit VirĂĄg Gallery, Budapest. Photo Tobor Master.

KĂĄroly Ferenczy, Le Sermon sur la montagne I, 1896. Huile sur toile, 135 x 201 cm. MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - MusĂ©e des BeauxArts, Budapest, 2026.

KĂĄroly Ferenczy, Le Sermon sur la montagne I, 1896. Huile sur toile, 135 x 201 cm. MusĂ©e des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise – MusĂ©e des BeauxArts, Budapest, 2026.


Parcours de l’exposition


Introduction
Aussi cĂ©lĂšbre dans sa Hongrie d’origine qu’il est mĂ©connu en France, KĂĄroly Ferenczy est un peintre parmi les plus singuliers du XIXe siĂšcle et du dĂ©but du XXe siĂšcle. Ni naturaliste, ni symboliste, ni nabi, ni impressionniste, mais un peu tout cela Ă  la fois, il impose son originalitĂ© profonde Ă  l’école hongroise et s’affirme comme une figure de proue de sa modernitĂ©. Issu d’une famille aisĂ©e, il voyage en Italie, en France, en Allemagne et se forge une solide culture europĂ©enne. Trop cosmopolite pour ne retenir que le folklore et le pittoresque hongrois dans ses oeuvres, Ferenczy est aussi trop indĂ©pendant pour n’ĂȘtre qu’un suiveur des courants modernes qui se dĂ©veloppent dans les capitales de l’art. Tout en Ă©tant solitaire dans sa dĂ©marche artistique, il contribue de maniĂšre dĂ©cisive Ă  crĂ©er, Ă  NagybĂĄnya, une colonie d’artistes qui placent la nature au centre de leur philosophie et dont le quotidien est rythmĂ© par des excursions pour peindre en plein air. L’AntiquitĂ© et les maĂźtres anciens que le peintre dĂ©couvre en Italie demeurent des rĂ©fĂ©rences essentielles tout au long de sa carriĂšre, de mĂȘme qu’il conserve toujours quelque chose du naturalisme auquel il s’est rompu Ă  l’acadĂ©mie Julian Ă  Paris et du symbolisme, caractĂ©ristique de l’Europe centrale, qu’il assimile Ă  Munich. Si ses styles Ă©voluent Ă  mesure que son mĂ©tier s’affine, certaines thĂ©matiques traversent sa carriĂšre de part en part : la famille, le sacrĂ©, la nature
 SophistiquĂ© et exigeant, Ferenczy sait aussi se concentrer sur les enjeux proprement picturaux de son mĂ©tier et livre des morceaux de peinture parmi les plus Ă©blouissants de son temps.

Faire de son image un manifeste
RĂ©unies autour d’un autoportrait, deux oeuvres montrent KĂĄroly Ferenczy ajustant la pose de son modĂšle dans des environnements diffĂ©rents. Le peintre se met en scĂšne dans un geste d’intimitĂ© crĂ©atrice et livre une part essentielle de sa dĂ©marche artistique. Les traits de l’artiste s’y rĂ©vĂšlent par lĂ  entre deux de ses chefs-d’oeuvre, qui se rĂ©pondent Ă  la maniĂšre de pendants pour Ă©voquer les deux principaux versants de son activitĂ©. Infatigable promeneur qui fait de la reprĂ©sentation du paysage en plein air l’une de ses pratiques d’élection, Ferenczy s’impose aussi comme un peintre de l’intimitĂ© familiale, des vues d’intĂ©rieur et du travail en atelier. Dans un cas comme dans l’autre, l’artiste Ă©tudie soigneusement ses cadrages et veille Ă  ne laisser aucune pose au hasard. Le tableau reprĂ©sentant l’atelier de Ferenczy est Ă  l’origine de l’un de ses plus grands succĂšs internationaux : il lui a valu de recevoir une mĂ©daille d’or lors de la 6e Biennale de Venise en 1905.


Temps 1 – un artiste en devenir (1884-1896)

Des racines européennes
Issu d’une famille originaire de Vienne et installĂ©e Ă  Budapest, KĂĄroly Ferenczy baigne dĂšs son plus jeune Ăąge dans le cosmopolitisme caractĂ©ristique des Ă©lites de l’Europe centrale au XIXe siĂšcle. Outre le hongrois, il lit aussi bien l’allemand, le français et l’anglais que l’italien. Entre Vienne et Rome, Naples et Paris, Munich et Budapest, les voyages qu’il entreprend pour se former dans les principales capitales de l’art lui permettent de dĂ©velopper un ancrage europĂ©en et une culture particuliĂšrement large, sur les plans littĂ©raire et visuel aussi bien que philosophique et historique. Ferenczy Ă©tudie les paysages, les vestiges antiques et les maĂźtres anciens en Italie, baigne dans le symbolisme Ă  Munich, se laisse subjuguer par un naturalisme quasi photographique inspirĂ© du peintre Jules Bastien-Lepage Ă  Paris. Ces expĂ©riences et stimulis cumulĂ©s se dĂ©cantent une premiĂšre fois dans les oeuvres qu’il rĂ©alise Ă  Szentendre, une ville situĂ©e aux abords de Budapest, sur les rives du Danube, et dans laquelle il s’installe au terme de ses voyages.

Visages familiers
La cellule familiale joue un rĂŽle essentiel dans la vie et dans l’oeuvre de KĂĄroly Ferenczy, qui dĂ©peint les diffĂ©rents membres de sa famille tout au long de sa carriĂšre. Son pĂšre, collectionneur de tableaux, fut l’un des membres fondateurs de la SociĂ©tĂ© nationale hongroise des beaux-arts (OMKT). Son frĂšre aĂźnĂ©, Ferenc s’illustre dans l’écriture de piĂšces de théùtre et son Ă©pouse, Olga Fialka, est elle-mĂȘme artiste avant de renoncer Ă  sa carriĂšre pour Ă©lever leurs trois enfants et assurer le quotidien familial. Leur fils aĂźnĂ©, ValĂ©r, est destinĂ© par son pĂšre Ă  devenir peintre Ă  son tour. Son autre fils, BĂ©ni, se forme Ă  la sculpture et sa jumelle, NoĂ©mi, se tourne quant Ă  elle vers les arts textiles. Tous trois bĂ©nĂ©ficieront d’une grande reconnaissance et seront considĂ©rĂ©s comme des artistes de premier rang. Les voyages, les visites de musĂ©es et les conversations esthĂ©tiques font partie de la vie familiale. Les enfants effectuent leurs Ă©tudes Ă  Munich, Paris, Vienne et Florence. En 1916, une exposition « familiale » est conjointement consacrĂ©e aux oeuvres du pĂšre et de ses trois enfants au musĂ©e Ernst de Budapest.

Munich : l’Ă©veil symboliste
KĂĄroly Ferenczy quitte Szentendre en 1893 pour Munich, oĂč il rĂ©side avec sa famille jusqu’en 1896. Ce sĂ©jour est un tournant dans l’oeuvre du peintre, qui s’ouvre aux inspirations bibliques et mythologiques. Il modifie sa technique et s’éloigne de la facture minutieuse des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes. À la lumiĂšre unifiĂ©e des toiles naturalistes succĂšdent l’ombre et l’incertitude du crĂ©puscule. Le paysage prend une place de plus en plus importante : Ferenczy fait de la forĂȘt son nouveau terrain d’expĂ©rimentation. Plus grande que nature, la reprĂ©sentation d’Adam frappe par sa frontalitĂ©. EntourĂ© d’animaux sauvages, le premier homme selon la tradition biblique s’éveille Ă  la conscience et Ă  la beautĂ© de la CrĂ©ation. Dans la monographie qu’il consacre Ă  son pĂšre, ValĂ©r Ferenczy dĂ©crit cette oeuvre comme l’image du propre Ă©veil du peintre Ă  la nature. Cette communion avec le paysage est au coeur de son Autoportrait et du Chant d’oiseau. MystĂ©rieuses et sensorielles, ces oeuvres convoquent l’ouĂŻe, mais aussi la vue. Le nouveau regard que Ferenczy porte sur le monde est celui d’un symbolisme aussi envoĂ»tant qu’énigmatique.


Temps 2 – un artiste accompli (1896-1900)

Nagybånya, les premiÚres années (1896-1900) : un atelier à ciel ouvert
Dans les annĂ©es 1890, de nombreux artistes d’Europe centrale rompent avec les circuits officiels des acadĂ©mies et salons pour s’installer Ă  la campagne et pratiquer leur art plus librement. Pris dans cette tendance, KĂĄroly Ferenczy s’installe Ă  NagybĂĄnya avec ses amis Simon HollĂłsy, IstvĂĄn RĂ©ti, BĂ©la IvĂĄnyi GrĂŒnwald ou JĂĄnos Thorma. Dans cette petite ville miniĂšre qui se trouve aujourd’hui en Roumanie, ils fondent une colonie d’artistes placĂ©e sous le signe du travail en plein air, de la vie collective et de la rupture avec la tradition. Le mouvement prend de l’ampleur, jusqu’à compter une cinquantaine de membres. OpĂ©rant un parallĂšle avec l’école française, un journal hongrois s’interroge en 1896 : « Et si Millet, Corot et Manet, peintres français mondialement connus, ont rĂ©pandu grĂące Ă  leur art une lumiĂšre somptueuse sur toute la grande France depuis la petite ville de Barbizon, pourquoi une peinture belle, forte, saine et en tout point hongroise mais toujours de qualitĂ© europĂ©enne ne pourrait-elle pas se dĂ©velopper Ă  NagybĂĄnya ! ».

Sacré
PrĂ©sente dans l’oeuvre de Ferenczy dĂšs sa pĂ©riode munichoise, l’iconographie sacrĂ©e prend de l’importance aprĂšs son installation Ă  NagybĂĄnya. Selon les tĂ©moignages de ses contemporains, Ferenczy n’était pas croyant. Son intĂ©rĂȘt pour les sujets bibliques s’explique sans doute par son approche singuliĂšre de l’art, situĂ©e Ă  la jonction du naturalisme et du symbolisme. Le soleil ou le paysage se voient investis de connotations sacrĂ©es par les rĂ©cits qu’ils accompagnent et la synthĂšse de ces diffĂ©rents registres n’est pas sans Ă©voquer une conception panthĂ©iste de la nature qui est largement rĂ©pandue en Europe centrale Ă  la fin-de-siĂšcle. Le sacrĂ© serait ainsi partout dans la nature et il ne serait pas plus Ă©tonnant de voir les rois mages cheminer dans les forĂȘts de NagybĂĄnya que d’y assister au sermon de JĂ©sus sur le flanc d’un vallon. L’intensitĂ© des drames humains qui se jouent dans la Bible semble avoir particuliĂšrement intĂ©ressĂ© Ferenczy. Dans plusieurs oeuvres, il traite des relations familiales, le plus souvent des relations pĂšre-fils ou de la complexitĂ© des liens fraternels.

JĂłzsef Kiss, un poĂšte Ă  NagybĂĄnya
Aujourd’hui peu connu, JĂłzsef Kiss (1843-1921) est un poĂšte hongrois dont l’oeuvre est parcourue par les thĂ©matiques de l’amour, du voyage, de l’histoire hongroise et de l’identitĂ© juive. En 1896, Kiss se rend Ă  NagybĂĄnya afin de proposer aux artistes qui s’y trouvent de participer Ă  l’illustration d’une Ă©dition particuliĂšrement luxueuse de ses poĂšmes. KĂĄroly Ferenczy, Simon HollĂłsy, BĂ©la IvĂĄnyi GrĂŒnwald, JĂĄnos Thorma et IstvĂĄn RĂ©ti acceptent. Ferenczy retient douze poĂšmes, pour lesquels il rĂ©alise quatorze dessins et peintures. Dans ses illustrations, trĂšs graphiques par leur esthĂ©tique, l’expression naturaliste et tonale des scĂšnes de la vie quotidienne se combine avec des accents dĂ©coratifs propres Ă  l’Art nouveau (formes vĂ©gĂ©tales, courbes, etc.). IvĂĄnyi Grünwald rĂ©alise vingt-deux illustrations pour le recueil, HollĂłsy en livre cinq, RĂ©ti seize et Thorma quatre. La prĂ©sentation de l’ouvrage en novembre 1897 est Ă  l’origine de la premiĂšre exposition publique du collectif de NagybĂĄnya Ă  Budapest.

Le peuple de NagybĂĄnya
KĂĄroly Ferenczy rĂ©alise plusieurs toiles qui montrent les habitants de NagybĂĄnya et leurs traditions populaires, sans pour autant tomber dans l’illustration anecdotique du folklore hongrois. Il inscrit dans le paysage des paysans, des bĂ»cherons ou des tziganes saisis dans leurs activitĂ©s quotidiennes. Ses confrĂšres nagybaniens BĂ©la IvĂĄnyi GrĂŒnwald, OszkĂĄr Glatz ou JĂĄnos Thorma font de mĂȘme. Lorsqu’ils s’installent dans la ville, le travail dans les mines reprĂ©sente la principale source d’emploi pour les habitants. Ils font aussi bien poser ces derniers que les membres de leur propre famille pour rĂ©aliser leurs plus grandes compositions, mais se servent aussi mutuellement de modĂšles. Les artistes qui sĂ©journent Ă  NagybĂĄnya et y prennent leurs habitudes, conservent leur rĂ©sidence principale Ă  Budapest et demeurent des citadins « Ă©trangers » aux yeux de la population locale.

Peindre au soleil
A rebours du naturalisme ou des notes de symbolisme qui teintent sa premiĂšre pĂ©riode, KĂĄroly Ferenczy Ă©volue vers un chromatisme puissant et une touche simplifiĂ©e qui atteignent leur aboutissement dans son travail de plein-air Ă  NagybĂĄnya. Ce pan de sa carriĂšre est appelĂ© pĂ©riode « plein soleil ». Les tableaux que rĂ©alise alors l’artiste rĂ©servent un rĂŽle clef Ă  la lumiĂšre solaire. La meilleure maniĂšre de reprĂ©senter l’effet du soleil sur un paysage devient la problĂ©matique centrale de son art, qui se concentre sur des sujets d’extĂ©rieurs tels des baigneurs, des paysages purs ou des loisirs de plein-air. Il expĂ©rimente beaucoup Ă  cette fin, alternant les formats de ses toiles pour retenir des proportions de support qui lui semblent idĂ©ales et pratiquant tant la peinture Ă  l’huile que la tempera pour envisager diffĂ©rents effets de matiĂšre. C’est en dĂ©clinant cette question de la lumiĂšre solaire que Ferenczy rĂ©alise certains de ses principaux chefs-d’oeuvre, tels Au sommet de la colline (1901) et La Peintre (1903).



Temps 3 – ultimes expĂ©rimentations (1906-1917)

Le corps en scĂšne
À partir de 1906, aprĂšs avoir obtenu un poste de professeur Ă  l’École supĂ©rieure des beaux-arts de Budapest, Ferenczy revient au travail en atelier pour rĂ©aliser des nus ou des sujets urbains, comme ses tableaux reprĂ©sentant le monde du cirque (acrobates, lutteurs
). Les sĂ©ries des nus et du cirque s’articulent autour du mĂȘme problĂšme artistique sĂ©culaire qu’est la reprĂ©sentation des corps. Alors mĂȘme que cette facette de son travail est souvent nĂ©gligĂ©e au profit de ses seuls paysages, la beautĂ© et le corps humain en tant que sujets de peinture ont jouĂ© un rĂŽle important dans l’art de Ferenczy. À mesure qu’il avance en Ăąge, il se concentre de plus en plus sur l’interprĂ©tation et le renouvellement de traditions picturales remontant Ă  la Renaissance. Ses nus engagent ainsi un dialogue avec Titien, VĂ©lasquez ou Courbet. En tant que familier du monde du théùtre, du cirque, du musichall et du sport, Ferenczy Ă©tudie particuliĂšrement les corps et mouvements des athlĂštes aprĂšs 1910.

La Pietà, dernier tableau sacré
Sa PietĂ  est le dernier tableau religieux de KĂĄroly Ferenczy. L’artiste le prĂ©sente Ă  la 11Ăšme Biennale de Venise, en 1914, ainsi qu’à Budapest, au palais des Expositions, en 1915. Il la considĂšre comme l’une de ses oeuvres les plus importantes, avant de la dĂ©couper pour une raison inconnue. Il n’en demeure que trois fragments, une photographie d’archive et des Ă©tudes prĂ©paratoires. Le naturalisme extrĂȘme du corps du Christ et le fond sombre et homogĂšne, caractĂ©ristique de la derniĂšre pĂ©riode de l’artiste, forment un contraste saisissant. En 1915-1916, Ferenczy lutte contre la maladie et projette une seconde PietĂ , qui restera inachevĂ©e. Les dessins rĂ©alisĂ©s par l’artiste pour cet autre tableau montre qu’il se distinguait principalement de la premiĂšre version par la prĂ©sence d’un ange qui tient une palme.

Ferenczy portraitiste
Le portrait occupe une place prĂ©pondĂ©rante dans la production de KĂĄroly Ferenczy : il correspond Ă  plus d’un cinquiĂšme de son oeuvre, qui compte environ quatre cents tableaux dans l’ensemble. Outre ses cĂ©lĂšbres autoportraits, les portraits de Ferenczy les plus connus sont ceux des membres de sa famille ou de ses amis. Ces tableaux Ă  l’atmosphĂšre intime tĂ©moignent d’un intĂ©rĂȘt profond pour les subtilitĂ©s de la nature humaine. Le cercle d’amis de l’artiste est notamment reprĂ©sentĂ© ici par le double portrait du peintre de NagybĂĄnya d’origine espagnole CĂ©zĂĄr Herrer et son Ă©pouse. Il a aussi rĂ©pondu Ă  des commandes de nombreuses personnalitĂ©s hongroises, Ă©crivains, journalistes ou collectionneurs et c’est ainsi tout le milieu dans lequel il baigne qui ressort de cette galerie de portraits. Ses dessins et caricatures comptent Ă©galement certains des portraits les plus virtuoses ou drĂŽles qu’il ait rĂ©alisĂ©.

Derniers paysages
Bien qu’installĂ© principalement Ă  Budapest Ă  compter de 1906, KĂĄroly Ferenczy conserve sa maison et son atelier Ă  NagybĂĄnya, oĂč il continue d’effectuer des sĂ©jours rĂ©guliers. Ferenczy, qui pratique plusieurs sports, partage son amour de l’équitation avec sa famille et peint, Ă  plusieurs reprises, ses enfants Ă  cheval. Si l’on se rĂ©fĂšre Ă  sa correspondance, le tir Ă  l’arc fait partie de leurs activitĂ©s sportives Ă  partir de 1905. Les paysages qu’il rĂ©alise dans ce dernier temps de sa carriĂšre se dĂ©marquent des prĂ©cĂ©dents par une nouvelle palette et une attĂ©nuation de la lumiĂšre solaire. Il continue Ă  effectuer de longues excursions ou des chevauchĂ©es familiales et s’emploie dorĂ©navant surtout Ă  restituer les couleurs dĂ©licates des variations d’une atmosphĂšre tantĂŽt couverte, tantĂŽt ensoleillĂ©e. Cette subtilitĂ© nouvelle, proche des recherches des peintres nabis, tranche avec ses oeuvres prĂ©cĂ©dentes et joue de vibrations chromatiques aux tonalitĂ©s sourdes pour mieux apprivoiser les couleurs les plus vives.