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“Gustave Moreau“ Les Fables de La Fontaine

au Musée national Gustave Moreau, Paris

du 27 octobre 2021 au 28 février 2022

Musée national Gustave Moreau


Interview de Dominique Lobstein, historien de l’art et co-commissaire de l'exposition, 
par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 25 octobre 2021, durée 15’31. © FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Dominique Lobstein, historien de l’art et co-commissaire de l’exposition,

par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 25 octobre 2021, durée 15’31.
© FranceFineArt.

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Gustave Moreau
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©Anne-Fréderique Fer, présentation presse, le 25 octobre 2021.

Texte de Sylvain Silleran :


Gustave Moreau (1826-1898), Le Chêne et le Roseau, 1883. Aquarelle, dim. 29,3 x 23,4 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Chêne et le Roseau, 1883. Aquarelle, dim. 29,3 x 23,4 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues, 1880. Aquarelle, dim. 28,4 x 21,9 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues, 1880. Aquarelle, dim. 28,4 x 21,9 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau, Le Loup et l’Agneau, 1882. Graphite, gouache, aquarelle, dim. 28,5 x 19,5 cm. Paris, musée Gustave Moreau, Cat. 300. © RMN-GP / René-Gabriel Ojéda.
Gustave Moreau, Le Loup et l’Agneau, 1882. Graphite, gouache, aquarelle, dim. 28,5 x 19,5 cm. Paris, musée Gustave Moreau, Cat. 300. © RMN-GP / René-Gabriel Ojéda.

Après avoir admiré depuis juin les études, les esquisses, les animaux croqués au jardin des Plantes, notre patience est enfin récompensée par la deuxième partie de cette exposition : les aquarelles de Gustave Moreau illustrant, pour Anthony Roux, les Fables de La Fontaine. Et quelles aquarelles ! Légères et aériennes, floues et poudreuses, d’une transparence de voile, elles deviennent denses, d’une noirceur d’orage, lourdes comme de l’huile. La lumière qui fait étinceler les ors façonne la glaise sanguine, terrienne, finit absorbée par des silhouettes d’encre noire et grasse.

Moreau mélange tout, les époques et les influences. Les fantasmes indolents de l’Orient, les toits d’une ville des Mille et une nuits rencontrent les mythes indiens, ses princes à dos d’éléphant. Au loin des pics rocheux bleutés se perdent dans un sfumato toscan. Des héros rembrandtiens émergent dans des intérieurs sombres, des pièces sans fond. Ici, une fenêtre ouverte laisse entrer la lumière et la vie, le divin comme chez Vermeer. Le renard et ses raisins trop verts se trouvent dans la campagne anglaise, celle si charmante, délicatement gravée par George Morland. Le gai monde rural si sensuel du XVIIIème siècle du coche et de la mouche devient une terre grave et orageuse, biblique, celle qui emporte les rêves de Perrette et de son pot au lait.

Au-dessus du paysan du Danube la statue de Romulus et Rémus, la louve de Rome est tigrée d’or et de bleu. Sa gueule ouverte et grimaçante ressemble à la Bocca della Verità, défiant le lecteur d’y glisser sa main. Il y a dans ces illustrations mille références, mille petits éléments livrant à qui le veut leurs secrets plus ou moins dissimulés. Au dessus d’une ruine romantique, d’un étang ou d’un paysage de la Renaissance, les ciels offrent une diversité musicale d’humeurs, de sentiments. Celui du Lion et du Moucheron est un feu doré menaçant de consumer un arbre de rouille. Un autre est un drapé turquoise ; celui-ci est gris de bord de mer flamand, celui-là est un crépuscule sinistre annonciateur de peste. Le rose se reflète sur la mer, en fait une plaine que contemple un berger. Des sommets alpins se découpent au loin sur un firmament bleuté, animal.

Moreau, plus qu’il n’interprète, se place dans une temporalité, choisit non la morale mais le récit, se place au centre des vers de La Fontaine. Le coq dans l’encadrement de la porte se retrouve hors de la scène qui se joue, il s’éloigne déjà, droit et fier, sort de l’histoire du coq et la perle au moment où se joue son deuxième acte. Les chevaux de l’attelage de Phoebus, transpirants, furieux, les yeux exorbités, sont bien ceux qui racontent la fable. Le drame de Perrette se déroule sur le paysage derrière elle, l’horizon assombri par l’adieu aux veaux, vache, cochons. Le rat des villes gras et repu, appuyé à une aiguière d’or, oppose sa fastueuse et opulente insouciance à la vivacité de son cousin des champs.

C’est dans ces petits détails que vivent les fables : dans ce héron s’enfuyant au ras de l’étang dans le Chêne et le Roseau qui souligne la violence de l’orage, dans cette minuscule souris grise fuyant la Femme métamorphosée en Chatte. Gustave Moreau livre de merveilleux petits tableaux. Les fables deviennent des pièces de théâtre, des opéras. La plume, la mine, le pinceau lui offrent plus qu’ailleurs une liberté, et l’ivresse qui l’accompagne.



Sylvain Silleran

Georg Baselitz, Die große Nacht im Eimer [La Grande Nuit foutue], 1962-1963. Huile sur toile, 250 × 180 cm, Museum Ludwig, Cologne. Don de la collection Ludwig, 1976. © Georg Baselitz, 2021. Photo Jochen Littkemann, Berlin.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Rat de ville et le Rat des champs, 1881. Aquarelle, dim. 30,7 x 23,4 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau, Le Renard et la Cigogne, n. d. Graphite, aquarelle, gouache sur papier beige, dim. 29 x 20 cm. Paris, musée Gustave Moreau, Cat. 446. © RMN-GP / René-Gabriel Ojéda.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Renard et la Cigogne, n. d. Graphite, aquarelle, gouache sur papier beige, dim. 29 x 20 cm. Paris, musée Gustave Moreau, Cat. 446. © RMN-GP / René-Gabriel Ojéda.

Extrait du communiqué de presse :



Gustave Moreau (1826-1898), Le Renard et les Raisins, n. d. Aquarelle, dim. 23,5 x 18,9 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Renard et les Raisins, n. d. Aquarelle, dim. 23,5 x 18,9 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Savetier et le Financier, 1882. Aquarelle, dim. 30,7 x 23 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Savetier et le Financier, 1882. Aquarelle, dim. 30,7 x 23 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Les Grenouilles qui demandent un Roi, 1884. Aquarelle, dim. 32 x 20,7 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Les Grenouilles qui demandent un Roi, 1884. Aquarelle, dim. 32 x 20,7 cm. Collection particulière. © Jean-Yves Lacôte.

Commissariat :

Marie-Cécile Forest, directrice des musées Gustave Moreau et Jean-Jacques Henner
Dominique Lobstein, historien de l’art
Samuel Mandin, documentaliste au musée Gustave Moreau





L’exposition
Pour la première fois depuis l’exposition monographique posthume de Gustave Moreau organisée par la comtesse Greffulhe et le comte Robert de Montesquiou, en 1906, les visiteurs sont donc appelés à contempler trente-cinq des aquarelles réalisées pour Antony Roux. Elles sont présentées avec une quarantaine d’études préparatoires (qui ont été préférées aux photographies en noir et blanc des oeuvres manquantes) pour rendre compte de la totalité de la commande.

Cette exposition a fait l’objet de nombreuses recherches. Elles ont porté sur le collectionneur dont la biographie et la personnalité sont désormais mieux connues, sur la réalisation et la réception de ces oeuvres qui ont pu être mises en rapport avec près de deux cents dessins et aquarelles du musée national Gustave Moreau dont une partie est présente dans l’exposition et l’intégralité présentée dans le catalogue.


Avant-propos par Marie-Cécile Forest
Cette exposition est l’aboutissement d’un rêve longtemps caressé et qui semblait jusqu’ici inaccessible. Son objet est l’étude des soixante-quatre aquarelles illustrant les Fables de La Fontaine par Gustave Moreau (1826-1898) à la demande d’Antony Roux (1833-1913), l’un de ses principaux collectionneurs. Réservés, à l’origine, à la seule jouissance du commanditaire désireux d’en faire un unique livre, ces chefs-d’oeuvre virent le jour à Paris, au 14, rue de La Rochefoucauld, entre 1879 et 1884. Exposées, pour vingt-cinq d’entre elles, en 1881 dans le salon particulier que la Société d’Aquarellistes français occupait chez Durand-Ruel, au 16, rue Laffitte, puis, dans leur ensemble, à la galerie Boussod et Valadon (ancienne maison Goupil), au 9, rue Chaptal et à Londres en 1886, ces aquarelles furent réunies dans leur quasi-totalité une ultime fois en 1906 sous l’égide de Robert de Montesquiou et de la comtesse Greffulhe. À la mort d’Antony Roux, le 14 octobre 1913, soixante-trois aquarelles sur les soixante-quatre de la série sont acquises par Miriam-Alexandrine de Goldschmidt-Rothschild, qui offrira, en 1936, Le Paon se plaignant à Junon au musée Gustave Moreau. Trente-quatre d’entre elles reviennent aujourd’hui, à l’occasion de l’exposition qui leur est dédiée, au musée national Gustave Moreau, autrefois atelier qui les vit naître.

Seuls quelques spécialistes savaient, avant cette exposition, que les Fables de La Fontaine – ce sommet de la langue française – avaient trouvé un écho chez Gustave Moreau. On connaissait, du XIXe siècle, les illustrations de Jean-Jacques Grandville, de Gustave Doré, mais de Gustave Moreau très peu. Autant dire que cette exposition est un événement. Elle participe d’un rare bonheur : celui de découvrir des chefs-d’oeuvre de l’aquarelle jamais exposés depuis 1906 et de se remémorer des chefs-d’oeuvre de la littérature appris par coeur durant l’enfance. C’est à de véritables transports – mélange de joie et d’émotion – dus à une conjonction heureuse entre le style limpide de La Fontaine et la vision poétique du peintre que chacun d’entre nous est convié. Peut-être même la contemplation de ces œuvres exercera-t-elle une action thérapeutique sur le spectateur, comme, en son temps, sur leur commanditaire, Antony Roux.

À la différence des expositions précédentes – sans véritable catalogue, excepté une liste sommaire établie pour celle de 1906 –, nous nous sommes attachés à étudier, dans leurs moindres détails, chacune des soixante-quatre aquarelles et à montrer en quoi elles innovent par rapport aux illustrations antérieures ou de leur temps. Notre but a été, avant tout, un exercice d’objectivité.

 

L’histoire



Le commanditaire : Antony Roux (1833-1913)

Né le 17 avril 1833 à Marseille, Antony Roux, fils d’un riche négociant, hérite très tôt d’une importante fortune familiale qui lui permet de mener une vie de rentier et de mécène, de voyager en France, en Allemagne et en Suisse. Attiré par la peinture, il se constitue rapidement une collection rassemblant dans un premier temps des oeuvres d’artistes marseillais dont Félix Ziem ou Gustave Ricard. Plus tard, celles de Corot, Delacroix, Fromentin, Rousseau viennent la compléter… À la fin des années 1870, Antony Roux souhaite réunir, à côté de ses tableaux, un ensemble d’œuvres graphiques et pense publier une nouvelle édition illustrée des Fables de la Fontaine. Pour mener à bien ce projet d’envergure, il suit les conseils du peintre Jules-Élie Delaunay, qui le met en relation avec un certain nombre d’artistes, dont Gustave Doré, Henri Gervex, Jules Jacquemart, le paysagiste Henri Harpignies.



1879 : une rencontre décisive

La relation entre le collectionneur et le peintre débute dès les premiers mois de l’année 1879 lorsqu’Antony Roux venu à Paris pour rencontrer différents peintres, fait la connaissance de Gustave Moreau grâce à l’entremise d’Élie Delaunay. Les bases du projet jetées, l’accord entre les deux hommes est immédiat, le collectionneur ne tarit pas d’éloges, et Moreau se met immédiatement au travail en vue de livrer rapidement l’illustration d’une première fable, Phébus et Borée, le 7 juillet 1879. Sans que rien ne permette de savoir s’il s’agit d’une initiative personnelle ou d’une sollicitation de son mécène, le peintre ajoute à ce premier envoi une Allégorie de la Fable, frontispice à l’ouvrage, comme il n’en a jamais existé auparavant. Les deux hommes vont alors échanger une abondante correspondance dont le musée Gustave Moreau conserve seulement une partie, un peu plus de deux cents courriers qui couvrent la période allant du début de l’année 1879 au 15 décembre 1897. Grâce à cette correspondance et aux carnets de comptes de Pauline Moreau, la mère de l’artiste, il est facile, jusqu’au décès de celle-ci, le 31 juillet 1884, de suivre la chronologie de la réalisation et de la livraison des Fables et, accessoirement, d’autres éléments de la collection de Roux. Très tôt, le commanditaire non seulement choisit les fables à illustrer mais se mêle de leur iconographie ou de leur technique, ses courriers étant émaillés de propositions dont il se repent parfois tout comme de ses interventions sur les oeuvres elles-mêmes.



Genèse d’une oeuvre

D’une grande érudition et toujours curieux, Gustave Moreau étudie régulièrement dans les différents lieux de savoir de la capitale ; il se rend entre autres à la Bibliothèque Nationale et fréquente régulièrement, depuis 1853, le Muséum national d’histoire naturelle qui est pour lui l’endroit privilégié pour mener ses études sur le monde vivant et enrichir ses créations. Exploitant toutes les opportunités que lui offre ce haut lieu des sciences, on le voit assister à des séminaires de chimie-organique, suivre des cours de paléontologie et de minéralogie, se documenter à la bibliothèque du Jardin des Plantes… Pour exécuter la série des Fables, Gustave Moreau procède en deux phases : la première est dédiée à l’investigation avec des recherches de type naturaliste, la seconde s’effectue dans son atelier de la rue de la Rochefoucauld. L’étude sur le vif est un élément essentiel pour le peintre. Alors, du 24 août au 12 septembre 1881, il reprend ses visites au Muséum et étudie les animaux de la Ménagerie qu’il dessine et observe attentivement. Moreau règle son programme quotidien de façon méthodique et organise ses visites selon les espèces qu’il souhaite étudier. Il débute son investigation dès le 24 août – avec sa carte d’accès obtenue le jour même – par le dessin d’un cerf d’Europe pour l’illustration du Cheval s’étant voulu venger du Cerf. Le 25 août, il se rend à la volière pour observer les oiseaux de proie, et étudie vautours et canards pour composer Les Vautours et les Pigeons et La Tortue et les Deux Canards. Le même jour, il réalise un dessin de paon, où il s’attarde sur la queue colorée de l’animal pour Le Paon se plaignant à Junon. Le jour suivant, il décide de se consacrer au rhinocéros et à l’éléphant qui se trouvent être les deux protagonistes de L’Éléphant et le Singe de Jupiter. Puis du 28 août au 1er septembre, Gustave Moreau se rend à la Rotonde, située au coeur de la Ménagerie, où résident les grands pachydermes. Dès le 1er septembre 1881, c’est le Palais des bêtes féroces qui l’attire pour son étude des lions ; leur rugissement et leurs différentes postures sont décryptés. Ces dessins lui serviront pour Le Lion devenu vieux et Le Lion et le Rat. Enfin, du 7 au 12 septembre, Gustave Moreau s’arrête dans la Galerie d’Anatomie comparée et effectue plusieurs dessins de squelettes, d’études de crâne… Il réalise ainsi en l’espace de vingt jours et de façon précise, une salutaire et considérable palette de croquis des postures et attitudes d’animaux. Mais cette phase de recherches serait incomplète si l’on omettait de rappeler les multiples visites du peintre dans les expositions, au musée du Louvre, à la Bibliothèque Nationale où il consulte, copie ou calque. À cette manne, s’ajoute son recours, selon ses habitudes, à la riche documentation dont il dispose chez lui comme les exemplaires du Magasin Pittoresque. La seconde phase de son travail s’effectue dans son atelier de la rue de la Rochefoucauld, loin du tumulte du Jardin des Plantes et de la Ménagerie.

 


Antony Roux choisit Moreau comme seul illustrateur

En 1881, la Société d’Aquarellistes français organise, dans le salon privé qu’elle occupe chez Durand-Ruel, une première présentation des illustrations réalisées par les différents artistes. Les aquarelles de Gustave Moreau y figurent au nombre de vingt-cinq. L’exposition ouverte jusqu’au 13 juin 1881 remporte un franc succès. Pour Moreau, c’est un triomphe. Ainsi, le critique d’art Charles Blanc, émerveillé par les oeuvres du peintre se croit « en présence d’un artiste illuminé qui aurait été joaillier avant d’être peintre et qui, s’étant adonné à l’ivresse de la couleur, aurait broyé des rubis, des saphirs, des émeraudes, des topazes, des opales, des perles et des nacres, pour s’en faire une palette ». En 1882-1883, Antony Roux abandonne son projet d’illustrations à plusieurs mains, et décide de confier la totalité des fables retenues à Gustave Moreau. Il agit peut-être sous l’influence des critiques de l’exposition de 1881 qui ont trouvé les aquarelles exposées trop disparates. Entre 1879 et 1884, Moreau réalise donc pour Antony Roux soixante-quatre chefs-d’oeuvre à l’aquarelle (cf. liste en page 8) qui sont présentés, avec quelques autres de ses oeuvres, du 27 mars au 26 avril 1886 à la galerie Boussod et Valadon, située 9 rue Chaptal à Paris, puis toujours en 1886, à Londres. Pour Anatole France, cette série d’aquarelles est d’une « élégante et rare curiosité. […] il y a là […] les rêves du goût le plus savant et plus raffiné, les visions éblouissantes et désolées d’un artiste qui hait la vulgarité jusqu’à craindre la nature. » Elles sont ensuite montrées une ultime fois, en 1906, lors de l’exposition posthume dédiée à Gustave Moreau organisée à l’initiative de la Comtesse Élisabeth Greffulhe, assistée de Robert de Montesquiou.



Fortune et infortune d’une collection

Peu après la mort d’Antony Roux survenue le 14 octobre 1913, son exécuteur testamentaire organise, les 19 et 20 mai 1914, la vente de la collection. Soixante-trois illustrations des Fables par Gustave Moreau sont acquises par Miriam-Alexandrine de Goldschmidt-Rothschild, sur les soixante-quatre que compte la série (L’Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses, avait été vendue entre-temps). À ce jour, sur les soixante-quatre aquarelles, vingt-huit, spoliées durant la dernière Guerre, sont uniquement connues par des photographies. Sur les trente-cinq restantes, trente-quatre sont aujourd’hui conservées en mains privées. Le musée Gustave Moreau en possède une offerte en 1936 par Miriam-Alexandrine de Goldschmidt- Rothschild, Le Paon se plaignant à Junon, de 1882.