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“Moriyama – Tomatsu : Tokyo” 

à la Maison Européenne de la Photographie, Paris

à partir du 16 décembre 2020 (dates à définir)

MEP


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© Sylvain Silleran, visite de l’exposition, le 15 décembre 2020.

Shomei Tomatsu, Cherry Blossoms, Shinkuku Gyoen, 1980. Tirage jet d'encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Shomei Tomatsu, Cherry Blossoms, Shinkuku Gyoen, 1980. Tirage jet d’encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Daido Moriyama, Untitled, 1967 de la série « Japan A Photo Theater ». Tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Daido Moriyama, Untitled, 1967 de la série « Japan A Photo Theater ». Tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Shomei Tomatsu, Blood and Roses, 1969. Tirage jet d'encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Shomei Tomatsu, Blood and Roses, 1969. Tirage jet d’encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Daido Moriyama, Untitled, de la série « Platform », 1977. Tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Daido Moriyama, Untitled, de la série « Platform », 1977. Tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.

Texte de Sylvain Silleran

Tokyo, ses rues, ses quartiers chauds, les simples habitants et les artistes dada, les désirs des uns, les luttes des autres, la nuit noire et l’asphalte luisant. Tokyo ring de boxe où se télescopent les passions est la muse, l’entremetteuse de cette rencontre entre Daido Moriyama et son mentor Shomei Tomatsu. Les plans larges, les quartiers, les gares et les gros plans, trois maquereaux, un escarpin, la poignée d’une porte : le rythme change tout le temps dans un récit façon manga, découpé en cases rapides. Il faut que ça aille vite, Tokyo est une ville qui n’attend pas.

Après les couleurs vives de néon de son exposition de 2016 à la fondation Cartier, un noir et blanc d’encre mais toujours aussi pop attaque comme un acide les murs d’un bleu profond et vibrant. Acteurs de théâtre et strip teaseuses, travestis, tout se mêle, le noble et l’inavouable, la tradition et le burlesque. Des photos punaisées sur le mur d’une loge, cent visages dont on ne sait si ce sont des acteurs ou des criminels recherchés.

Le tirage noir et blanc contrasté est sérigraphié à la Warhol. Mais là où Warhol désincarne l’image, la reproduit à l’infini jusqu’à ce qu’elle se vide de son essence, Moriyama en fait une explosion de vie. Le grain de la nuit sur pellicule 3200 ASA devenue point d’encre jaillit comme du sang noir : le sang des hommes et celui des rues de la ville nocturne. Dans sa série sur les accidents automobiles, un couple à l’allure de gangsters nargue le destin au volant d’une belle voiture. Puis, des ténèbres et des flammes, une belle femme en manteau blanc sort de l’amas de tôles froissées, ange chic au sac à main élégant, Eros vainqueur de Thanatos.

A Shinjuku, il photographie les promesses de chair, les rêves, les espoirs et les déceptions, le puffisme des néons. Son érotisme de série noire, corps flous, lumières blafardes d’hôtels, draps blancs anonymes couverts d’ombres criminelles nous parle d’humanité comme Simenon le faisait. Moriyama va la chercher partout, cette humanité poétique et poisseuse de désir, jusqu’à regarder l’envers du décor, sous les tabourets de bar. Les clubs à hôtesses aux façades fatiguées, les affiches, les fleurs artificielles, ces effigies racoleuses et publicitaires regardent le passant, le haranguent, cherchent à l’avaler. Dans la ville-jungle aux fauves yakuzas, entraineuses et middle class women se confondent une fois que le jour levé, les néons se sont tus. Le petit acteur Isamu Shimizu vêtu des paillettes du show business s’est échappé d’un polar froissé au fond d’une poche d’imper. Son portrait de star glamour se déchire, tutoie le grotesque, et la vie si intense dans son regard laisse passer un nuage de lassitude.

Shomei Tomatsu a photographié le Tokyo des années 50, la faim d’une ville, les chômeurs cherchant du travail, jouant quelques billets aux paris clandestins, les manifestants, les colporteurs. Tous ces petits métiers, la fatigue et l’espoir, les vieillards et les enfants, la société à genoux se remet lentement debout. Un peu plus tard les années 60 et les luttes politiques et sociales s’expriment en batailles épiques, policiers et manifestants s’affrontant, deux armées de samouraïs. 

Et Shinjuku devient le cœur de la ville. Il y bat le pouls de la contre-culture, les artistes et les hôtesses de bar, les étudiants, les salarymen venus s’encanailler, tout le monde participe au spectacle. La silhouette d’hôtesse de l’air découpée en carton, la vieille actrice au volant de sa voiture, une jeune s’évadant quelques instants : la société est libre d’y confondre le vrai du faux. Et les acteurs de butô dansent au milieu de la rue, les passants spectateurs participent à faire de leur cité une ville-spectacle. 

Le masque et le rictus, le cri dramatique, le rire libérateur, les faux cils et la tête à l’envers, voilà donc l’humanité de Tokyo que racontent ces deux artistes. Photographes-bandits, ils s’affranchissent des règles pour rendre leurs ailes aux anges déchus que l’on croise au fond des ruelles.

Sylvain Silleran


Extrait du communiqué de presse :

 

Commissariat :

Simon Baker, directeur de la Maison Européenne de la Photographie
Pascal Hoël, responsable de la collection de photographies et chargé d’exposition
Frédérique Dolivet, adjointe du Responsable de la collection de photographies



Shomei Tomatsu, Taxis, Tokyo, 1967. Tirage jet d'encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Shomei Tomatsu, Taxis, Tokyo, 1967. Tirage jet d’encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Daido Moriyama, Nails Claw, de la série « Lettre à Saint Loup », 1990. Tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Daido Moriyama, Nails Claw, de la série « Lettre à Saint Loup », 1990. Tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Shomei Tomatsu, Chindon Street Musician, 1961. Tirage jet d'encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Shomei Tomatsu, Chindon Street Musician, 1961. Tirage jet d’encre, 59 x 42 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Daido Moriyama, Untitled, de la série « Shinjuku », 2002. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Daido Moriyama, Untitled, de la série « Shinjuku », 2002. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Shomei Tomatsu, Nishi-Shinjuku, 1969. Tirage jet d'encre, 42 x 59 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Shomei Tomatsu, Nishi-Shinjuku, 1969. Tirage jet d’encre, 42 x 59 cm. © Shomei Tomatsu – INTERFACE.
Daido Moriyama, Untitled, de la série « Pretty Woman », 2017. C-Print. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.
Daido Moriyama, Untitled, de la série « Pretty Woman », 2017. C-Print. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery.

La MEP présente Moriyama – Tomatsu : Tokyo, l’exposition historique des deux maîtres de la photographie japonaise.

« Pour moi en tant que photographe, sans aucun doute, tout a commencé avec Tomatsu. » Daido Moriyama

Pour Shomei Tomatsu, pourtant adulé, collectionné et présenté dans le monde entier, Moriyama – Tomatsu : Tokyo représente la première exposition d’envergure à Paris. Quant à Daido Moriyama, il s’agit de la présentation la plus complète de son oeuvre jamais organisée en France.

Imaginée par Moriyama et Tomatsu eux-mêmes, l’exposition n’avait jamais pu voir le jour suite au décès, en 2012, de Shomei Tomatsu. La MEP choisit de réaliser aujourd’hui ce rêve qu’avaient partagé les deux photographes amis. À travers un large panorama de leurs travaux, l’exposition Moriyama – Tomatsu : Tokyo met en regard leur fascination pour la capitale nippone qu’ils ont arpentée durant des décennies.

Conçue en étroite collaboration avec Daido Moriyama et la veuve de Shomei Tomatsu, Yasuko Tomatsu, l’exposition reprend la sélection initiale des deux artistes, enrichie et adaptée pour l’occasion, et propose un voyage complet et cohérent dans leurs oeuvres.

Chaque photographe occupera un des deux étages des galeries de la MEP. Avec un accrochage pour l’essentiel chronologique, la première partie, consacrée à Tomatsu, contrastera avec une scénographie plus foisonnante et dense de la section réservée à Moriyama.



Tokyo par Shomei Tomatsu

À partir des images présélectionnées en vue du projet initial, 140 oeuvres de Tomatsu ont été retenues pour l’exposition à la MEP. Le parcours débutera avec les premières photographies de l’artiste réalisées dès son arrivée à Tokyo en 1954. Tomatsu s’intéresse alors au prolétariat dans un pays profondément meurtri par les destructions de la Seconde Guerre mondiale : les petits métiers, les chômeurs, les enfants des rues. Dès 1958, fasciné par l’américanisation de son pays et son impact sur le mode de vie et la culture japonaise, il commence à photographier les soldats américains qui occupent les bases militaires au Japon. C’est le début de son projet « Chewing Gum & Chocolate ».

Tomatsu s’intéresse aussi aux nouveaux modes de vie qui émergent progressivement dans ces années d’après-guerre. Dans la série « Chindon », il fixe son regard sur les Chindownyassans, des acteurs et musiciens pauvres, qui, vêtus de leurs costumes traditionnels de la période Edo, deviennent des modèles de publicité de rue pour les grands magasins.

Avec la série de jeunesse « Asphalt », Tomatsu expérimente la forme et ouvre la voie à des mondes que personne n’avait imaginés : il consacre toute une série à l’asphalte des rues, qu’il appréhende comme la « peau » de la ville, sur laquelle les fragments d’objets métalliques incrustés dans le bitume, ressemblent à de la poussière d’étoiles.

L’exposition présentera également une large sélection de photographies d’un de ses livres majeurs Oh! Shinjuku publié en 1969, dans lequel Tomatsu inclut notamment ses séries « Eros » et « Protest ». Il y raconte la chronique de ce quartier de Tokyo, qui garde une place essentielle dans la mythologie de la contre-culture japonaise. Quartier de grands magasins où des foules immenses se côtoient le week-end, et dont la vie nocturne, peuplée de jeunes marginaux, laisse place à des clubs de strip-tease et des bars à filles, que Tomatsu nous montre sans tabou.

L’artiste utilise la photographie couleur dès les années 1960. Cette pratique que l’on retrouvera tout au long de l’exposition, prendra une place plus importante au fil des années. Quelques extraits de la série « Cherry Blossoms », au début des années 1980, magnifient les cerisiers en fleurs du Japon, avant que le parcours ne se clôt par les quatre portraits étonnants des photographes phares du Japon de la fin des années 1970 : Nobuyoshi Araki, Masahisa Fukase, Daido Moriyama – déguisé en mariée japonaise – et un magnifique auto-portrait de Shomei Tomatsu costumé.



Tokyo par Daido Moriyama

Conçue par l’artiste lui même, en collaboration étroite avec le galeriste Akio Nagasawa, la sélection d’oeuvres et la scénographie de cette seconde partie, mettent en valeur les séries emblématiques et la grande diversité des pratiques de Daido Moriyama : tirages argentiques, photographies couleurs, sérigraphies sur toile, Polaroid, Drop Paper, caissons lumineux, livres et revues, notamment la revue Record que Moriyama publie périodiquement depuis 2006.

Le parcours commence par des images de son premier livre, Japan: a Photo Theater (1968), où l’artiste mêle photos de rue et portraits de comédiens itinérants. Le livre fera scandale, son esthétique est très proche de la revue Provoke que Moriyama rejoint en 1969.

La même année, il réalise la série « Accident » (1969), dans laquelle il se réapproprie des photographies d’accidents de la route nocturnes et violents, trouvées dans des revues ou capturées sur l’écran de télévision. Moriyama les détourne à la manière des sérigraphies de la série « Death and Disaster » d’Andy Warhol, qu’il découvre dès 1968. L’exposition présentera d’ailleurs un peu plus loin dans le parcours, des sérigraphies sur toile grands formats, inspirées de la pratique d’Andy Warhol et que Moriyama considère comme une extension naturelle de son propre langage photographique.

Une large sélection de photographies issues de Farewell Photography (1972) –  ’un des livres les plus avant-garde de l’époque – présentera un nouveau langage photographique chez Moriyama, celui du flou, du bougé, du grain et des taches, avec des images à la limite de la lisibilité.

Après une longue pause dans sa pratique photographique, Moriyama publie en 1982 le livre Light and Shadow où il impose une nouvelle approche : des images cette fois très contrastées, aux noirs omniprésents et aux cadrages serrés, qui feront sa réputation dans les années qui suivront.

L’exposition propose ensuite une visite immergée dans le quartier de Shinjuku – chaos urbain qui ne cesse de subjuguer Moriyama et qu’il photographie à l’instinct. Suit une installation autour de la série « Tights » (collants) dans laquelle l’artiste transforme les bas résilles en un motif obsessionnel décliné sur différents supports.

Puis la série « Platform » (1977) réalisée sur une journée le long du trajet Zushi-Yokohama-Tokyo, présentera les photographies de rangées d’anonymes qui s’amassent sur les quais d’une gare pour aller au travail, photos de foule dans lesquelles le regard s’attache sur chaque individu.

Enfin, redécouverte dans ses archives récemment, la série « Pantomine » (1963), rassemblera des photographies de foetus stockés dans du formol, premier projet personnel que Moriyama réalise à 25 ans dans une maternité de Tokyo.

La fin du parcours mettra en lumière la couleur chez Moriyama qui a également beaucoup photographié la ville de Tokyo au Polaroid, parcourant les rues, multipliant les vues, humant les odeurs de la ville, scrutant les ruelles, panneaux publicitaires, affiches, étalages commerciaux et piétons. La dernière salle présentera la série « Pretty Woman » une sélection de photos couleur prises en 2017 dans les rues de Tokyo, où il capture des silhouettes de femmes dans le chaos des rues et des vitrines de magasins.

L’exposition s’achèvera par une large sélection du magazine Record, publié par Akio Nagasawa, entièrement conçu et réalisé par Moriyama à partir de ses propres photographies, et dont le numéro 44 vient de paraître.

Le catalogue : Edité par Akio Nagasawa et préfacé par Simon Baker, un catalogue bilingue français-anglais, sous forme d’un coffret de trois volumes, accompagne l’exposition. Un livre événement qui donne l’occasion de découvrir des traductions inédites de textes de Moriyama et Tomatsu.