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“Marc Riboud” Histoires possibles

au Musée Guimet, Paris

du 16 décembre 2020 au 3 mai 2021

Musée Guimet

PODCAST - Interview de Lorène Durret, directrice de Les Amis de Marc Riboud et co-commissaire de l'exposition, par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 7 décembre 2020, durée 26’29. © FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Lorène Durret, directrice de Les Amis de Marc Riboud et co-commissaire de l’exposition,

par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 7 dĂ©cembre 2020, durĂ©e 26’29, © FranceFineArt.


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© Anne-Frédérique Fer, visite presse, le 7 décembre 2020.

Marc Riboud, High Court, bâtiment conçu par Le Corbusier, à Chandigarh, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG. © F.L.C. Adagp Paris 2020.
Marc Riboud, High Court, bâtiment conçu par Le Corbusier, à Chandigarh, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG. © F.L.C. Adagp Paris 2020.
Marc Riboud, Vitrine d’un magasin d’antiquités, Pékin, Chine, 1957. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Vitrine d’un magasin d’antiquités, Pékin, Chine, 1957. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Les fenêtres d’antiquaire, Rue Liulichang, Pékin, Chine, 1965. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Les fenêtres d’antiquaire, Rue Liulichang, Pékin, Chine, 1965. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Préparatifs du festival de Kali à Calcutta, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Préparatifs du festival de Kali à Calcutta, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Paysanne dans le train, Dans le train qui mène de la frontière de Hong Kong à Canton, Chine, 1957. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Paysanne dans le train, Dans le train qui mène de la frontière de Hong Kong à Canton, Chine, 1957. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.

Extrait du communiquĂ© de presse :


Commissaires :

Sophie Makariou, Présidente du MNAAG, commissaire générale

Lorène Durret, Directrice de Les Amis de Marc Riboud

Jérôme Ghesquière, Responsable des collections photographiques du MNAAG



L’exposition consacrée au photographe Marc Riboud (1923-2016) marque l’entrée de l’intégralité de son oeuvre dans les collections nationales, conformément à son souhait. Figure éminente de la photographie, Marc Riboud a marqué la seconde moitié du 20ème siècle par son regard profondément personnel sur le monde. Photographe plus que reporter, il laisse derrière lui plus de 50 000 photographies (négatifs, diapositives et épreuves sur papier) où l’Asie domine. Qui d’entre nous ne s’identifie pas à telle ou telle image qu’il a toujours connue, et n’a le sentiment ainsi de feuilleter avec l’album du monde celui de sa famille ? De l’immédiat après-guerre à la Chine atemporelle des monts Huang Shan, c’est à un parcours de plus de cinquante ans sur tous les continents, avec une place privilégiée pour l’Asie, qu’invite cette exposition rétrospective sur l’oeuvre de Marc Riboud.

Marc Riboud réalise ses premiers reportages à l’étranger sur les recommandations de Robert Capa et Henri Cartier-Bresson, fondateurs de l’agence Magnum qu’il a rejointe en 1953 et dont il démissionnera en 1979 en conservant des liens amicaux.

Il fait d’abord ses armes dans la France et l’Angleterre de l’après-guerre et crée d’emblée des images qui habitent notre imaginaire collectif dont le fameux Peintre de la tour Eiffel, des images iconiques de Paris ou encore l’un des derniers portraits de Sir Winston Churchill. Puis c’est un périple en Europe orientale. Après la Yougoslavie, géopolitique d’un autre siècle, et les milieux ouvriers de l’Angleterre (1953-1954), son premier voyage vers l’Orient islamique commence en 1955 par la Turquie avant de partir pour l’Asie en voiture. Au terme d’un voyage de trois ans qui le porte jusqu’au Japon, la grande révélation de sa vie de photographe sera la Chine, alors presque fermée. Il y effectuera tout au long de sa vie de nombreux voyages. De ses longs séjours en Asie du Sud-Est, en Chine, au Japon, en Afghanistan, en Inde, au Népal, il rapporte des images essentielles, saisissant un continent en pleine mutation, à travers des images empreintes d’une rigoureuse géométrie et d’une profonde sensibilité. Loin de tout sensationnalisme son regard accueille l’humain, dans son universalité comme dans le tourbillon des grands bouleversements qui ont ponctué l’histoire de la seconde moitié du 20e siècle.

Grande rétrospective embrassant tout l’oeuvre du photographe disparu en 2016, l’exposition met en évidence le parcours d’une vie, depuis ses premières photographies prises à Lyon – la ville de son enfance – et dans la France de l’après-guerre, jusqu’aux ultimes photographies faites en Chine, notamment dans les montagnes du Huang Shan. La photographe Sarah Moon l’y accompagne et porte un regard tout différent ; il offre avec celui de Marc Riboud un frappant contre-point.

Sans rien négliger de l’art de la composition, il forge une oeuvre où s’exprime une sensibilité profonde à l’être humain, dans sa solitude comme dans ses aventures collectives. Il saisit tout au long de son parcours, de puissantes images de foules. Puis vient le reste du monde : l’Alaska, le Maghreb et l’Afrique – aux temps des indépendances –, Cuba, les États-Unis. C’est à Washington en 1967 qu’il photographie la Jeune fille à la fleur, devenue une image manifeste contre la guerre du Vietnam qui fit le tour du monde. La dernière partie de l’exposition est consacrée à l’Asie : les tourments de l’histoire devaient y être documentés. Que ce soit au Vietnam, au Bangladesh ou encore au Cambodge, Marc Riboud s’en charge avec dignité, produisant des images contenues, bouleversantes et universelles. La Chine enfin, se raconte en noir et blanc mais aussi en couleurs. Marc Riboud y retourne régulièrement pour y chercher les témoignages des évolutions et des paradoxes d’un régime politique qui fait entrer sa société dans de profondes mutations. Dans la région de l’Anhui, il capte l’essence impalpable de la beauté des rochers en pain de sucre chargés d’écharpes de brouillard, de nuages et de pins élancés. En s’approchant ainsi de la sensibilité d’un lettré, il livre une moderne interprétation de la peinture au lavis d’encre sur papier.

Marc Riboud, Passe de Khyber, Afghanistan, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Passe de Khyber, Afghanistan, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Paon à Jaipur, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Paon à Jaipur, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Paon à Jaipur, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Paon à Jaipur, Inde, 1956. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, La ville de Hué détruite après l’offensive du Têt, Sud Vietnam, 1968. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, La ville de Hué détruite après l’offensive du Têt, Sud Vietnam, 1968. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Huang Shan, Chine, 1985. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.
Marc Riboud, Huang Shan, Chine, 1985. © Marc Riboud / Fonds Marc Riboud au MNAAG.

Présentation de l’exposition


Marc Riboud, histoires possibles

L’exposition consacrée au photographe Marc Riboud marque l’entrée de son œuvre dans les collections nationales. Elle est aussi la concrétisation de la rencontre, en 2013, avec Catherine Riboud Chaine, femme du photographe et belle-soeur de deux grands donateurs du musée, Jean et Krishnâ Riboud. Très vite en jaillit l’idée que le havre recherché par Catherine pour le fonds de Marc, grand nom de l’agence Magnum, de l’histoire de la photographie tout simplement, serait le musée ; et aussi la conviction qu’avec l’association des Amis de Marc Riboud nous organiserions une transition douce vers une patrimonialisation du travail de Marc. Nous avons réfléchi de concert pendant deux ans dans une grande complicité, une mutuelle estime pour inventer l’art de la liberté : nous laisser la possibilité d’exposer en dehors des murs d’un musée, mais aussi continuer de faire de la photographie de Marc Riboud ce qu’elle est et deviendra chaque jour un peu plus : un monument, un mémoire du siècle. Qui d’entre nous ne s’identifie pas à telle ou telle image qu’il a toujours connue, et n’a le sentiment ainsi de feuilleter avec l’album du monde celui de sa famille ? De l’immédiat après-guerre à la Chine atemporelle des monts Huang Shan c’est à un parcours de plus de cinquante ans sur tous les continents, avec une place privilégiée pour l’Asie, qu’invite cette exposition rétrospective sur l’oeuvre de Marc Riboud.


La France de l’après-guerre, 1942-1954

Au sortir de la guerre, Marc Riboud arpente Lyon, la ville de son enfance, l’appareil photographique de son père au cou. D’emblée son regard embrasse les gens et cadre l’espace, il aime composer l’image silencieusement. On retrouve cette même sensibilité d’observateur discret, jamais indiscret, dans les photographies parisiennes, puis anglaises. Elle sera la marque même du regard de Marc Riboud tout au long de son chemin. Dès le départ, il est un photographe à hauteur de l’homme dans toutes ses conditions, jamais en surplomb, jamais dans la posture du jugement. Son monde est un miroir de l’immédiat après-guerre, divisé par le travail, faisant alterner les rudes fatigues, la concentration sur le geste, avec la détente des bords de l’eau. Ce monde, s’il est éprouvé, rationné encore, croit en ses lendemains. Il découvre la télévision. On y parle des événements majeurs du temps : d’une France pauvre, du mal-logement, de la figure de l’abbé Pierre en ce terrible hiver 1953-1954. Il est ressuscité du pire ; il s’accroche aux fers de l’avenir, d’une main, comme un peintre en lévitation sur la tour Eiffel.


L’Angleterre, 1954

En 1953, son portrait d’un peintre, Zazou, sur la tour Eiffel, paru dans le magazine américain Life, le fait entrer à Magnum. Cette agence, coopérative photographique fondée en 1947, compte parmi ses membres fondateurs Henri Cartier-Bresson, George Rodger ou encore Robert Capa. C’est ce dernier qui envoie Marc Riboud faire un long séjour en Angleterre en 1954, pour parachever sa formation, « voir les filles et apprendre l’anglais ». Avec bienveillance, et sans jugement ni âpreté, il nous restitue des dockers en grève, les cités ouvrières, les arrière-cours pauvres de Leeds. Lors d’une réunion du parti conservateur, il saisit Churchill, vieux lion endormi au soir de sa vie. Ce n’est pourtant pas uniquement l’image d’un monde qui s’en va qu’il fixe mais aussi celle de la vie, joyeuse, qui revient : passants londoniens flânant dans les parcs, vacanciers de Southend-on-Sea…

Édition

Marc Riboud attachait une grande importance à la qualité de ses livres. Il était sévère sur le choix de ses photos, « less is more » aurait pu être sa devise. Il aimait être conforté, souvent par les mêmes : l’éditeur Robert Delpire, un « oeil » à qui il faisait confiance depuis toujours, et aussi Maurice Coriat, un merveilleux graphiste qui a mis en page beaucoup de ses livres. Après le choix, venait la qualité de l’impression et là aussi, il avait un complice avec Jean Genoud, le grand imprimeur de Lausanne, un as dans son métier. « C’est deux fois plus cher mais cent fois meilleur » disait Marc Riboud. Pour les textes, il faisait souvent appel à ses amis avec qui il partageait la même approche de l’Asie : Claude Roy, Jean Daniel, Jean Lacouture. Les projets de livres étaient une occasion de discuter, de mettre en commun leurs impressions.


Vers l’Orient, 1955-1958

Marc Riboud a abordé l’Europe orientale en 1953 par un voyage dans un pays d’un autre temps, la Yougoslavie. En 1955, il décide de partir plus à l’est. En Turquie il retrouve les mêmes enfants qui jouent dans les rues poussiéreuses, les mêmes travailleurs aux prises avec la machine industrielle et découvre les premiers fantômes de la Turquie post-kémaliste. Mais peu à peu, il glisse vers l’ailleurs. Les paysages d’Anatolie le happent par leur étrangeté formelle puis c’est l’Iran et sa radicale opposition entre l’horizon plat du paysage et la verticalité humaine. L’austérité devient grandeur et au fur et à mesure de la traversée jusqu’au Pakistan, l’absolu du dénuement devient palpable. C’est son premier contact avec un nouveau monde l’Islam. Les rares regards, ceux des hommes, sont d’une intensité inédite. De l’autre côté de la frontière de 1947, à Chandigarh, la géométrie rigoureuse de Le Corbusier semble suivre une rythmique orientale qu’accentuent les pièges intenses de l’ombre et de la lumière. Il passe un an à Calcutta, où il côtoie Satyajit Ray et Ravi Shankar, profite d’une étape au Népal pour photographier le couronnement du roi. Il obtient son visa pour la Chine et y séjourne plusieurs mois. Il clôt son périple par l’Indonésie et par le Japon.


La Chine, 1957

« Marc Riboud et la Chine » semble presque un plĂ©onasme tant son nom est associĂ© Ă  ce pays qu’il a connu pendant plus de cinquante ans, de 1957 Ă  2010, qu’il a approchĂ© quand personne n’y allait, qu’il a aimĂ© et regardĂ©. Il l’a vu changer et en a retranscrit les Ă©volutions sans idĂ©ologie, sans parti pris, avec acuitĂ© cependant et avec cette passion pour l’autre qui lui fit toujours placer l’humain au centre de son regard. Quand il arrive en Chine en 1957, Marc Riboud est un des rares photographes Ă  accĂ©der au pays. Avant lui, peu de photographes s’étaient aventurĂ©s dans la Chine rĂ©publicaine ; Robert Capa, en 1938, avait couvert la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945) et Henri Cartier-Bresson, en 1949, la chute du Kuomintang face Ă  l’avancĂ©e de l’ArmĂ©e populaire de libĂ©ration de Mao Zedong. Marc Riboud est le premier Ă  renouveler les images qui nous parviennent sur ce pays dont l’évolution si rapide intrigue. Il atteint un monde d’une intense humanitĂ©, saturĂ©, au travail. Ses images de scènes de la vie quotidienne reprĂ©sentent un tĂ©moignage historique prĂ©cieux. La Chine de 1957 reprĂ©sente un espoir. Marc Riboud y observe la campagne dite des « Cent Fleurs », un mouvement de libĂ©ration de la parole et d’émulation artistique. Cette pĂ©riode particulière, s’arrĂŞtera brutalement avec le « Grand Bond en avant » mis en oeuvre dès 1958.


Le Japon, 1958

En 1958, quand Marc Riboud arrive au Japon au terme de son périple de trois ans en Asie, ce pays n’a guère été photographié par les Européens depuis la fin de la guerre du Pacifique. Là, il ne photographie quasiment pas la nature, ni l’architecture traditionnelle, mais il séjourne à Tokyo et dans ses environs, puis brièvement à Osaka et à Kyoto. Marc Riboud est frappé par « cet équilibre sur la corde raide que les Japonais maintiennent avec difficulté, entre cette furieuse occidentalisation et industrialisation », et la tradition qui demeure. C’est au Japon qu’il conçoit son premier livre : Women of Japan (1959). L’ouvrage, de petit format, renferme quatrevingt-six photos. Il y réalise aussi une de ses images devenues fameuses, lors du rallye de la Japanese Photographers Society à la station thermale de Karuizawa. Mais la vie au Japon coûte cher et les quelques reportages qu’obtient Marc Riboud ne peuvent couvrir ses frais. Après quatre mois il écourte son séjour, à regret.


Alaska, 1958

En 1958, Marc Riboud traverse l’Alaska en plein hiver avec un ami journaliste dans une voiture américaine, empruntant l’Alaskan Highway depuis Fairbanks jusqu’à la côte Ouest. La ruée vers l’or est finie, le pétrole pas encore découvert, mais pour Marc Riboud la neige efface toute laideur et s’offre à lui comme une page blanche où chaque homme, animal ou maison est une apparition étrange et poétique. L’homme semble s’y mouvoir en silence comme dans un film muet.


Indépendances, 1957-1962

Marc Riboud avait la liberté chevillée au corps et préférait choisir ses voyages plutôt que de répondre aux commandes des magazines. Pourtant tout au long des années qui voient l’accession à l’indépendance de plusieurs pays ses aspirations personnelles rejoignent la soif d’actualité. C’est ainsi qu’en 1960 il part découvrir le Ghana, la Guinée et le Nigéria, anciennes colonies britanniques, qui proclament leur indépendance respective en 1957, 1958 et en 1960 ; il y capte la joie. À Cuba, indépendante mais sous hégémonie américaine, la rue renverse l’homme fort du pays, Batista, pour porter au pouvoir Fidel Castro que Marc Riboud rencontre la veille de l’assassinat de Kennedy. Fin d’une ère. Cuba est devenue un régime communiste. Algérie 1962. Marc Riboud saisit l’enthousiasme de la jeunesse algérienne comme la foule de ceux qui partent. Partout règne ce regard à hauteur d’homme. Il nous saisit dans une de ses photographies les plus célèbres, et parmi les plus célèbres de l’histoire du photo reportage : un jour d’octobre 1967 à Washington, il voit une jeune manifestante, opposante à la guerre du Vietnam, fleur à la main, s’avancer vers des soldats de son âge.


Marc Riboud et ses amis

Marc Riboud pratiquait son métier de photographe en solitaire, voyageant souvent seul, avec de longues journées de marche en silence, concentré sur ce qu’il voyait. Il avait quelques amis, peu nombreux et toujours les mêmes avec qui il partageait ses passions : l’Asie, l’évolution de la Chine, la photographie, etc. Occasionnels compagnons de voyage, comme Anne Philipe à Xi’An ou sur les hauts plateaux tibétains, ou encore Sarah Moon et Robert Delpire à Huang Shan, il aimait les retrouver au retour et travailler avec eux à un livre ou à une exposition. Le travail était à la fois le centre de sa vie et le lien qui le reliait à ses amis de toujours, Henri Cartier- Bresson, Jean Daniel, Claude Roy…


L’Algérie, 1962

Plus photographe que journaliste, Marc Riboud a pourtant été plusieurs fois dans sa vie passionné par l’actualité. Pendant la guerre du Vietnam et la guerre d’Algérie par exemple, il raconte qu’il a connu « les courses folles pour bien se placer, l’instinct qui nous porte toujours en tête d’un cortège pour le précéder et non le suivre, pour faire face aux visages, aux regards toujours plus près ». Présent à Alger lors de la semaine des barricades en 1961, il suit les négociations menées à Évian pour mettre fin à la guerre en Algérie. En 1962, il se rend régulièrement en Algérie où il photographie le référendum du 1er juillet et les célébrations de l’indépendance, ainsi que les leaders politiques Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene qui dirigeront le pays.


La jeune fille Ă  la fleur, 1967

Un jour d’octobre 1967, à Washington, des dizaines de milliers de jeunes Américains, Blancs et Noirs, osaient manifester devant le Pentagone contre la guerre au Vietnam. À la tombée de la nuit, la foule se dispersait quand une jeune fille de dix-sept ans, une fleur à la main, s’est approchée des baïonnettes. « La jeunesse américaine avait ce jour-là un beau visage », disait Marc Riboud. La photographie en noir et blanc est la plus connue, la dernière sur la planche contact, mais il existe une version couleur, oubliée par Marc Riboud et qu’il avait redécouverte avec joie il y a une dizaine d’années.


Le Vietnam, 1968-1976

À l’issue du second conflit mondial, la décolonisation de l’Indochine se mêle aux fils complexes de la guerre froide ; le Vietnam se divise, tiraillé par des jeux d’influences contraires. Hô Chi Minh proclame en septembre 1946 la République démocratique du Vietnam, d’inspiration marxiste, avec Hanoi pour capitale. En 1954, après la chute de la ville de Dien Bien Phu et les accords de Genève, le pays est coupé en deux entre le Nord et le Sud. De 1949 à 1973, le pays est déchiré par une guerre effroyable opposant le Nord Vietnam communiste, dont les alliés sont la Chine et le bloc de l’Est, et l’État du Vietnam au Sud, dont Saigon est la capitale, que soutiennent les Américains. Le Vietnam de Marc Riboud est un monde terrassé. Le photographe se rend à Hué, capitale du dernier empereur, Bao Dai, après les destructions et massacres des Nord-Vietnamiens du 29 janvier 1968 lors de l’offensive dite « du Têt » (du nom de la fête du Nouvel An), et après les bombardements américains qui ont suivi. Les photographies de Hué frappent par l’apparente persistance des signes – la tenue, les usages : le chapeau conique des Vietnamiens, la longue tunique fendue, la manière de transporter les denrées, le vélo, la vente dans la rue. Mais le décor est décimé, la guerre se lit dans d’infinis détails.


Le Cambodge, 1968-1990

Le Cambodge a l’une des histoires les plus dramatiques du 20e siècle. En avril 1975, les Khmers rouges de Pol Pot (1925-1998) entrent à Phnom Penh. La « ruralisation » forcée, la déportation de la population khmère commence. Dans ce monde déshumanisé, dominé par l’Angkar – « l’organisation » –, plus de 20 % de la population khmère disparaît en cinq ans dans les mâchoires de la machine génocidaire du Kampuchéa (Cambodge communiste). De cette tragédie à huis clos, il n’existe aucune photographie. En 1990, lorsque Marc Riboud y revient, tout a l’air d’être retourné à une éternelle saison bouddhique. Et pourtant, là, le chambranle d’une porte de temple encadre un groupe de jeunes Cambodgiens, victimes des mines, qui longtemps ont continué d’ajouter leurs ravages au monstrueux bilan de la guerre et de la domination khmère rouge.


Le Bangladesh, 1971

En 1971, le Bangladesh, territoire géographiquement détaché du Pakistan, séparé de lui par l’Inde, gagne son indépendance. Se rejouent là les mêmes antagonismes que dans la partition de 1947 ou lors du premier conflit indo-pakistanais. Les Hindous du Bangladesh, soupçonnés de favoriser l’entrisme de l’Inde, sont les victimes des massacres ciblés de l’armée pakistanaise. S’ensuivra un nombre de morts effrayant, des exils massifs et finalement une intervention indienne. Devant l’insoutenable, à l’inverse de tout sensationnalisme, Marc Riboud livre de ce conflit des images contenues, bouleversantes et atemporelles.


La Chine, de la Révolution culturelle au « boom » économique, 1965-2006

En 1965, Marc Riboud assiste aux prémices de la Révolution culturelle lancée par Mao Zedong (1893-1976). C’est l’arrivée de la couleur dans les photos de Chine. Une manifestation voilée de rouge, coupée en deux par un drapeau au vent, donne le ton pictural du regard de Marc Riboud, sur les soubresauts d’une révolution relancée par un président vieillissant. La « binarité » de la couleur exprime non pas une joie, mais la sévérité de la Chine de la fin du règne de Mao. Entre 1957 et 1965, la figure du Timonier, le vocabulaire de la propagande se sont immiscés plus fortement dans l’image. Le travail, s’il n’a jamais été facile, devient un enrôlement. Marc Riboud le laisse percevoir. Lors du voyage suivant en Chine, en 1971, le pays a déjà commencé de revenir de la Révolution culturelle qui avait failli le mener au chaos. La période qui va de 1970 à 1976 marque un adoucissement avec le retour d’influence de Zhou Enlai, le dégel de la relation avec les États-Unis (avec la visite du président Nixon en Chine en 1972), puis l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping (1978-1992). Les mutations sont alors rapides, bouleversant les paysages urbains, aménageant peu à peu les modes de vie, concourant à l’émergence d’une jeunesse avide de nouveautés et de consommation. Une autre Chine que celle que Marc Riboud avait si intensément approchée dès 1957.


Les monts Huang Shan, 1986-1991

Des cimes perdues dans d’épaisses brumes, des sommets escarpés, des vallées profondes, des pins sombres, à contre-jour, aux contours dentelés, voilà en quelques mots les composants des monts Huang Shan (province de l’Anhui). Propices aux représentations monochromes à l’encre de Chine ou en photographie noir et blanc, ils suscitent l’inspiration des artistes et Marc Riboud adopte l’oeil d’un lettré chinois qui s’incorpore à la longue tradition de la peinture au lavis d’encre sur papier. Les couleurs, comme absorbées par la végétation et l’atmosphère ambiante, apparaissent lors d’infimes caprices météorologiques. Marc Riboud, derrière son objectif, traduit avec douceur cet univers qu’il visitera à plusieurs reprises entre 1986 et 1991 sur les conseils de son ami le peintre Zao Wou-Ki.



La catalogue de l’exposition

MARC RIBOUD – HISTOIRES POSSIBLES une coédition MNAAG / RMN-GP

« Je photographie comme le musicien chantonne. Regarder est une respiration et, quand le hasard est avec moi et qu’une bonne photo m’est donnée, le bonheur n’est pas loin. »

Ce photographe, c’est Marc Riboud, qui nous a emmenés avec lui pendant toute la seconde moitié du 20e siècle, là où l’entraînaient sa curiosité et sa recherche de surprises et de beauté. On le suit d’abord sur la route qui le mène d’Istanbul à Calcutta, puis en Chine, alors terra incognita, en Afrique et en Algérie au moment des indépendances, mais aussi au Vietnam pendant la guerre, au Cambodge…, captant ici et là des images qui se fixent dans notre mémoire comme cette Jeune Fille à la fleur (1967), symbole de l’aspiration à la paix.

Publiée à l’occasion de la grande exposition rétrospective montrée au musée national des arts asiatiques – Guimet, cette monographie retrace en quelque deux cents photographies le travail de Marc Riboud. Nourri de textes de spécialistes, mais aussi de contributions plus intimes, l’ouvrage invite à emboîter le pas au photographe pour le suivre au long de son périple sensible autour du monde.