đ âVictor Braunerâ au MusĂ©e dâArt moderne de Paris, du 18 septembre 2020 au 10 janvier 2021
âVictor Braunerâ
au MusĂ©e dâArt moderne de Paris
du 18 septembre 2020 au 10 janvier 2021

PODCAST – Interview de Camille Morando, docteure en histoire de l’art, responsable de la documentation des Ćuvres au musĂ©e national d’art moderne – Centre Pompidou et co-commissaire de lâexposition,
par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă Paris, le 17 septembre 2020, durĂ©e 16â47, © FranceFineArt.
© Anne-Frédérique Fer, vernissage presse, le 17 septembre.


Extrait du communiqué de presse :
Commissaire : Sophie Krebs Assistée de Nadia Chalbi
Commissaires invitées : Jeanne Brun et Camille Morando
Le MusĂ©e dâArt Moderne de Paris consacre Ă Victor Brauner (1903-1966), figure singuliĂšre du surrĂ©alisme, une importante monographie regroupant plus dâune centaine dâoeuvres, peintures et dessins, dont certaines montrĂ©es en France pour la premiĂšre fois depuis la derniĂšre rĂ©trospective Ă Paris au musĂ©e national dâart moderne en 1972.
Le parcours chronologique de lâexposition permet de redĂ©couvrir lâunivers braunerien, complexe par la richesse de ses sources et de lâintrication constante de sa biographie avec ses oeuvres. Il se dĂ©compose ainsi : une jeunesse roumaine (192 0-1925) ; Paris, la rencontre avec lâunivers surrĂ©aliste (1925-1932) ; Lâaventure surrĂ©aliste (1933-1939) ; « Les frontiĂšres noires » de la guerre (1939- 1945) ; Autour du ConglomĂ©ros (1941-1945) ; AprĂšs la guerre (1946- 1948) ; Au-delĂ du surrĂ©alisme (1949-1966).
NĂ© en Roumanie, Victor Brauner participe Ă lâeffervescence artistique de Bucarest dans les annĂ©es 1920, avant dâintĂ©grer le mouvement surrĂ©aliste Ă Paris en 1933 et jusquâen 1948, date de son exclusion du groupe. Il est un familier des avant-gardes (expressionnisme, constructivisme et dada), dont la radicalitĂ© correspond Ă son caractĂšre indĂ©pendant, jusquâau glissement progressif vers une peinture surrĂ©aliste lors de ses sĂ©jours Ă Paris entre 1925 et 1938, date de son installation dĂ©finitive en France. DĂšs son adhĂ©sion au surrĂ©alisme en 1933, il participe aux manifestations du groupe autour dâAndrĂ© Breton.
La perte de son oeil en 1938 fait de son Autoportrait, peint sept ans auparavant, une oeuvre prĂ©monitoire : illustration des thĂ©ories surrĂ©alistes, sa peinture revĂȘt alors un caractĂšre magique. La guerre va le contraindre, de par son statut de juif, sa situation irrĂ©guliĂšre et son opposition Ă toute forme dâoppression fasciste et totalitaire, Ă entrer dans la clandestinitĂ© dans le sud de la France, ne pouvant Ă©migrer aux Ătats-Unis. Brauner invoque alors les doctrines les plus secrĂštes (tarot, alchimie, spiritisme, kabbale) pour se protĂ©ger de la France occupĂ©e en se rĂ©fugiant dans ce monde de rĂȘve oĂč la rĂ©alitĂ© nâa pas cours donnant Ă ses oeuvres une dimension mystĂ©rieuse. Paradoxalement, cette pĂ©riode de frayeur et de dĂ©nuement matĂ©riel est dâune grande richesse dâinvention techniques (lâusage de la cire et de matĂ©riaux de rĂ©cupĂ©ration) et de formes.
LâaprĂšs-guerre est marquĂ©e par une traversĂ©e de styles due Ă sa libertĂ© recouvrĂ©e, sans attĂ©nuer les angoisses et les tourments des Ă©vĂšnements qui lâentourent. Dâautres influences se font sentir de la psychanalyse Ă la pensĂ©e sauvage Ă travers des cycles, comme les Victor de la sĂ©rie Onomatomanie, les RĂ©tractĂ©s, puis Mythologies et La FĂȘte des mĂšres. Il crĂ©e un langage nouveau pour donner Ă voir non pas le rĂ©el, mais les ressorts invisibles du monde.
Le catalogue prĂ©sente de nouvelles analyses sur lâartiste avec des contributions dâhistoriens dâart tels Georges Sebbag, Fabrice Flahutez, Radu Stern, Sophie Krebs, Camille Morando et Jeanne Brun et de nombreuses notices dâoeuvres.
Parcours de lâexposition
Introduction
« Je suis le rĂȘve. Je suis lâinspiration. »
Ces mots, telle une incantation, employĂ©s par Victor Brauner dans une lettre adressĂ©e Ă AndrĂ© Breton en 1940, rĂ©vĂšlent lâimportance du rĂȘve et de la crĂ©ation chez lâartiste et le placent au coeur de la poĂ©tique surrĂ©aliste. Mais cette oeuvre protĂ©iforme et plurielle ne se laisse pourtant pas enfermer dans ce seul mouvement. NĂ© en Roumanie, Brauner participe dans les annĂ©es 1920 Ă lâeffervescence artistique de Bucarest, avant de rejoindre Paris en 1925. En 1933, il devient membre du surrĂ©alisme jusquâĂ son exclusion du groupe en 1948.
Il est ainsi un familier des avant-gardes, dont la radicalitĂ© correspond Ă ses aspirations tant personnelles quâesthĂ©tiques. Pour autant, il dĂ©veloppe trĂšs tĂŽt une oeuvre constituĂ©e dâinventions et dâinspirations, de choix conscients et inconscients, qui en font tout le mystĂšre.
FascinĂ© depuis lâenfance par le spiritisme et la magie, le peintre se passionne pour les univers Ă©sotĂ©riques, au point de sâidentifier Ă un ĂȘtre douĂ© de pensĂ©es prĂ©monitoires. La perte accidentelle de son Ćil gauche en 1938, puis la Seconde Guerre mondiale, confirment la vocation visionnaire de son oeuvre. Il se sait lâinventeur et lâinterprĂšte dâun langage primordial qui donne Ă voir, non pas le monde, mais ses ressorts invisibles.
Cette rĂ©trospective au MusĂ©e dâArt moderne de Paris, la premiĂšre depuis celle du musĂ©e national dâArt moderne en 1972, rend hommage Ă un artiste rare, dont la vie et lâoeuvre composent un rĂ©cit autobiographique et universel, traversĂ© par les noirceurs de lâHistoire et les fulgurances dâune crĂ©ation en perpĂ©tuel renouvellement.
Une jeunesse roumaine (1920-1925)
AprĂšs quelques premiers tableaux peints en autodidacte, Victor Brauner entre Ă lâĂcole des Beaux-Arts de Bucarest en 1919 pour trois ans, mais sa conduite contre lâacadĂ©misme et sa peinture nonconformiste le font renvoyer. Dans la lignĂ©e de la modernitĂ© roumaine, Brauner sâessaie Ă la peinture sur le motif et compose des tableaux influencĂ©s par CĂ©zanne. En 1923, le peintre se lie dâamitiĂ© avec le poĂšte Ilarie Voronca qui lâintroduit dans les milieux de lâavant-garde dont il devient lâun des principaux reprĂ©sentants. Dans ses tableaux, la stylisation des figures, issue de lâimagerie populaire, se mĂȘle Ă une simplification des formes allant du cubisme, Ă lâexpressionnisme et au constructivisme. Avant son premier sĂ©jour Ă Paris Ă la fin de lâannĂ©e 1925, Brauner fait partie des artistes importants de la scĂšne roumaine, ce qui lui vaut sa premiĂšre exposition personnelle Ă Bucarest en 1924.
Paris, la rencontre avec lâunivers surrĂ©aliste (1925-1932)
La « conversion » de Brauner au surrĂ©alisme, se fait progressivement, entre le premier (1925) et le second sĂ©jour du peintre Ă Paris (1930). Entre ces deux dates, lâinfluence des textes et idĂ©es du groupe surrĂ©aliste progresse en Roumanie (la revue Unu, fondĂ©e en 1928, Ă laquelle Brauner collabore activement, en est un relais important). Brauner se tourne dans ses recherches vers un univers plus onirique et poĂ©tique, dĂ©tachĂ© de lâesthĂ©tique constructiviste de ses premiĂšres oeuvres. Une sĂ©rie de dessins de 1927, au premier rang desquels figure Le monde paisible, est ainsi la manifestation de cette Ă©volution. Ces premiers jalons sont rapidement suivis de toiles majeures, rĂ©alisĂ©es avant ou aprĂšs son dĂ©part pour Paris. Les oeuvres produites entre 1930 et 1932 oscillent entre paysages crĂ©pusculaires, plus ou moins fantastiques, et sombres visions prophĂ©tiques (comme la troublante prĂ©monition que constitue lâĂ©nuclĂ©ation de lâartiste dans son fameux Autoportrait de 1931) ou politiques (LâOrateur ou La Porte, 1932).
Les dessins de Victor Brauner
Des milliers de dessins de Victor Brauner ont Ă©tĂ© conservĂ©s et nous permettent de saisir dâune part la qualitĂ© de son travail graphique â Brauner est un excellent dessinateur, comme en attestent aussi bien la fluiditĂ© et la concision du trait que la virtuositĂ© des lavis par exemple ; et dâautre part lâimportance que ce travail revĂȘt dans lâĂ©laboration de son oeuvre â tant du point de vue des motifs que du point de vue technique. Il nâest pas surprenant Ă cet Ă©gard que ce soit dans cet exercice constant de la main, dans une dĂ©marche propice Ă lâautomatisme, que Victor Brauner se lance dâabord dans la voie surrĂ©aliste. Il invente ainsi un monde nouveau qui se joue des Ă©chelles, hybride les corps, fait naĂźtre des crĂ©atures chimĂ©riques.
Lâaventure surrĂ©aliste (1933-1939)
En 1930, Brauner sâinstalle prĂšs des ateliers dâAlberto Giacometti et Yves Tanguy. Ce nâest quâĂ lâautomne 1933 quâil rencontre AndrĂ© Breton. Il frĂ©quente alors les rĂ©unions du groupe. LâannĂ©e suivante a lieu sa premiĂšre exposition personnelle Ă Paris, dont le catalogue est prĂ©facĂ© par Breton. En 1935, faute dâargent il est obligĂ© de retourner en Roumanie. Proche du parti communiste clandestin, il sâen dĂ©tourne en 1937 aprĂšs les procĂšs de Moscou. MenacĂ© par le fascisme et lâantisĂ©mitisme ambiant, il quitte clandestinement et dĂ©finitivement la Roumanie en 1938. Lâinfluence de De Chirico et de DalĂ se fait sentir dans ses oeuvres surrĂ©alistes des annĂ©es 1930, notamment dans la maniĂšre de traiter lâespace oĂč se meuvent des crĂ©atures inquiĂ©tantes. En 1934, il peint Monsieur K. alias Ubu, figure grotesque et monstrueuse du pĂšre et du dictateur. Il peint aussi de tous petits tableaux pleins dâinvention quâil peut transporter dans une valise, oĂč la question de lâoeil se manifeste. Lors dâune rixe entre Ăscar DomĂnguez et Esteban FrancĂ©s en 1938, Brauner perd son oeil, il devient alors pour les surrĂ©alistes le peintre «voyant». Il illustre « le hasard objectif » de Breton, prĂ©monition de cette Ă©nuclĂ©ation peinte sept ans auparavant dans son autoportrait de 1931.
Les frontiĂšres noires de la guerre (1939-1945)
Fuyant Paris en juin 1940, Brauner gagne le Sud de la France, Perpignan et Marseille oĂč il retrouve les surrĂ©alistes en attente, comme lui, dâun visa pour lâAmĂ©rique que lui-mĂȘme nâobtiendra jamais. MenacĂ© en tant que juif et Ă©tranger, lâartiste se rĂ©fugie en avril 1942 dans les Hautes-Alpes et entre dans la clandestinitĂ© pendant trois ans. MalgrĂ© les privations et son isolement, Brauner crĂ©e Ă©normĂ©ment et renouvelle son art en inventant le « dessin Ă la bougie » utilisant de la cire. Il puise dans des ressources les plus diverses (ses origines roumaines, la littĂ©rature romantique allemande, lâalchimie, la Kabbale, les arts primitifs,âŠ). Il exĂ©cute de trĂšs nombreux dessins, oĂč se multiplient les mĂ©tamorphoses des figures chimĂ©riques, le motif de lâoeil qui devient une sorte de signature, le thĂšme du double, la figure de Novalis, etc.
Autour du Congloméros (1941-1945)
Le ConglomĂ©ros dont Victor Brauner rĂ©alise une sĂ©rie de cinquante dessins, est nĂ© dans la nuit du 23 au 24 juillet 1941 Ă Saint-FĂ©liudâAmont, dans les PyrĂ©nĂ©es-Orientales, oĂč lâartiste a trouvĂ© refuge pendant la guerre. ConglomĂ©ros est la contraction de « conglomĂ©rat » et de « Ăros ». Câest, selon lâartiste, un corps central de femme et deux corps cĂ©phaliques dâhommes. Les associations peuvent aussi ĂȘtre la rĂ©union dâune femme et dâun vĂ©gĂ©tal, dâune femme et dâun animal, toutes les combinaisons sont possibles. Dans la sculpture en plĂątre, le corps de la femme qui possĂšde quatre bras et deux jambes est enlacĂ© par les jambes et les bras des deux corps mĂąles comme en un jeu Ă©rotique. Leurs mains semblent cacher les yeux globuleux de cette tĂȘte Ă©norme qui rĂ©unit les trois corps. Ce systĂšme dâhybridation, dâamalgame, voire de mĂ©tamorphose dâĂȘtres animaux et humains est dĂ©jĂ Ă lâoeuvre dans la sĂ©rie des « ChimĂšres » en 1939.
AprĂšs la guerre (1946-1948)
DĂšs 1945, Brauner sâinstalle Ă Paris dans lâancien atelier du Douanier Rousseau, ce qui lui inspire le tableau La Rencontre du 2 bis, rue Perrel. ĂpuisĂ© par la clandestinitĂ© et le dĂ©nuement qui perdurent mais riche de toutes les nouvelles techniques comme la peinture Ă la cire, crĂ©atures et talismans issus de son expĂ©rience de la guerre, il donne vie Ă une Ćuvre renouvelĂ©e. Peu Ă peu, il retrouve, au rythme de leur retour dâexil, les surrĂ©alistes Philippe Soupault, Benjamin PĂ©ret et AndrĂ© Breton, et participe aux expositions collectives, notamment celle Ă la galerie Maeght de 1947 oĂč il prĂ©sente le ConglomĂ©ros. LâannĂ©e 1948 est pourtant dĂ©jĂ celle de la rupture : prenant la dĂ©fense de son ami Roberto Matta, il est exclu comme lui du groupe. Lâoeuvre de Brauner poursuit sa trajectoire marquĂ©e par lâĂ©sotĂ©risme, et explore de nouvelles voies en quĂȘte dâun langage primitif, tantĂŽt influencĂ© par lâart brut tantĂŽt plus intime, symbolique et magique.
Au-delà du surréalisme (1949-1966)
Les oeuvres de la derniĂšre section prĂ©sentent diffĂ©rentes recherches de lâartiste. De mars Ă juillet 1949, il peint trente-sept oeuvres, formant une sĂ©rie homogĂšne, la seule de cette ampleur dans sa production. Cette sĂ©rie intitulĂ©e « Onomatomanie » dĂ©ploie un Ă©rotisme affranchi et joue sur le double psychanalytique de Brauner. En 1951-1952, lâartiste tĂ©moigne de la terreur solitaire du peintre dans une suite dâoeuvres dites des « RĂ©tractĂ©s ». Stylistiquement trĂšs diffĂ©rents de tout ce quâil avait effectuĂ© jusquâalors, ces tableaux et dessins donnent Ă voir la plongĂ©e de lâĂȘtre humain dans une conscience vertigineuse de soi. Au dĂ©but des annĂ©es 1960, la peinture de Brauner tend Ă une simplification et Ă une planĂ©itĂ© des formes, Ă la maniĂšre des papiers dĂ©coupĂ©s, assortie dâune Ă©conomie de couleur. Enfin, le peintre poursuit ses explorations mĂ©taphoriques et alchimiques dans ses tableaux du cycle des « Mythologies » et de « La FĂȘte des MĂšres » (1965), enchĂąssĂ©s dans un cadre peint et dĂ©coupĂ©s selon les formes dâun bestiaire inventĂ©, dotĂ© de couleurs vives et contrastĂ©es.























