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“Visages de l’exploration au XIXe siècle“ 
Du mythe à l’histoire

à la BnF François Mitterrand, Paris

du 10 mai au 21 août 2022

BnF François Mitterrand


Interview de Hélène Blais, professeure des universités, École Normale Supérieure - PSL (Paris), et de Olivier Loiseaux, conservateur général, BnF, département des Cartes et plans, commissaires de l'exposition, par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 9 mai 2022, durée 23’38. © FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Hélène Blais, professeure des universités, École Normale Supérieure – PSL (Paris),
et de Olivier Loiseaux, conservateur général, BnF, département des Cartes et plans, commissaires de l’exposition,


par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 9 mai 2022, durée 23’38.
© FranceFineArt.

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Visages de lÕexploration au XIXe sicle.
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©Anne-Fréderique Fer, présentation presse, le 9 mai 2022.

Dans l’Ouar [paysage du Sahara algérien] Fernand Foureau, 1896. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Fernand Foureau, Dans l’Ouar [paysage du Sahara algérien], 1896. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.

Extrait du communiqué de presse :



Louis le Breton, Naturel de Nouka-Hiva, 1843. Voyage au pôle Sud et dans l’Océanie sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée... pendant les années 1837-1838-1839-1840. Atlas pittoresque, tome 1er, planche 58. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Louis le Breton, Naturel de Nouka-Hiva, 1843. Voyage au pôle Sud et dans l’Océanie sur les corvettes l’Astrolabe et la Zélée… pendant les années 1837-1838-1839-1840. Atlas pittoresque, tome 1er, planche 58. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Bradley & Rulofson, Frederik Schwatka en tenue polaire, c. 1873-1878. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Bradley & Rulofson, Frederik Schwatka en tenue polaire, c. 1873-1878. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Nain Singh, chief Pundit, Kishan Singh, asst Pundit, an ordinary Lama c. 187. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Nain Singh, chief Pundit, Kishan Singh, asst Pundit, an ordinary Lama, c. 187. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Charles Rochet d’Héricourt, Passage de l’Aouache [Ethiopie], 1841. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Charles Rochet d’Héricourt, Passage de l’Aouache [Ethiopie], 1841. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Carte d’Afrique divisée en ses principaux états avec les découvertes faites dans les derniers voyages par Eustache Hérisson, 1820. BnF, département des Cartes et Plans. ©BnF.
Carte d’Afrique divisée en ses principaux états avec les découvertes faites dans les derniers voyages par Eustache Hérisson, 1820. BnF, département des Cartes et Plans. ©BnF.

Commissariat :

Hélène Blais, professeure des universités, École Normale Supérieure – PSL (Paris)

Olivier Loiseaux, conservateur général, BnF, département des Cartes et plans




La Bibliothèque nationale de France célèbre le bicentenaire de la Société de géographie, dont elle conserve les archives, en consacrant une exposition à l’exploration au XIXe  siècle. S’appuyant sur le fonds exceptionnel de la Société de géographie et sur d’importants prêts  extérieurs (musée du Quai Branly, Muséum national d’Histoire naturelle, musée de l’Armée, musée Guimet,  etc.), l’exposition rassemble carnets de notes et de croquis, cartes et photographies, instruments de mesure, objets et spécimens collectés sur le terrain…soit près de 200 pièces qui permettent d’offrir un nouveau regard sur la curiosité savante et les « découvertes » de l’époque. Le parcours proposé aux visiteurs met particulièrement en valeur  toutes les figures  – femmes exploratrices, guides, interprètes, etc. – qui ont été les actrices et acteurs invisibles dans le récit et l’iconographie officiels de l’exploration européenne.


L’explorateur, ce héros…

L’exploration fut, pour les Européens du XIXe siècle, un horizon d’attente aux enjeux multiples : faire avancer les connaissances géographiques, nourrir des savoirs comme l’anthropologie ou l’archéologie, mais également évaluer les richesses exploitables, à l’heure de l’expansion des empires coloniaux. Dans l’histoire de la rencontre des Européens avec le reste du monde, la figure de l’explorateur est au centre d’un récit héroïque, diffusé par la littérature d’aventure, l’imagerie populaire et, plus tard, le cinéma. À cette époque se construit une mythologie de l’exploration fondée sur plusieurs idées reçues : la figure de l’explorateur, voyageur solitaire, seul collecteur et créateur de savoirs, le fantasme de territoires explorés vierges de toute histoire et de tout habitant, le rêve d’une connaissance intégrale, objective et désintéressée, de tous les « ailleurs » géographiques. L’exposition Visages de l’exploration au XIXe siècle. Du mythe à l’histoire confronte cette mythologie à la réalité du terrain. Elle est l’occasion de donner à voir des parcours trop longtemps passés sous silence, ceux de femmes exploratrices, d’explorateurs non-européens, d’intermédiaires, de guides, d’interprètes qui jouèrent un rôle crucial dans le mouvement exploratoire, même s’ils ont été oubliés du grand récit. En proposant une histoire matérielle des voyages, incarnée sur le terrain par une multiplicité d’acteurs et d’actrices, cette exposition fait également émerger un autre récit, celui des différentes formes d’appropriation du monde à l’époque coloniale. Elle témoigne de l’imbrication des pratiques d’exploration scientifique et des opérations de conquête territoriale, qui, sans être systématique, fut une réalité.


Un parcours rythmé par les temps de l’exploration

La scénographie de l’exposition s’organise autour des trois temps de l’exploration : la préparation savante du voyage, les pratiques de terrain puis la mise en récits et en images au retour du voyageur. Carnets de voyages, cartes, photographies et objets collectés ou pillés permettent de rendre compte des réalités quotidiennes de l’exploration, au-delà de la fascination qu’exerce l’attrait de l’ailleurs, au XIXe siècle comme de nos jours. Pour chaque étape sont mises en avant les contributions des acteurs non-européens de  l’exploration : souverains  égyptien  ou  siamois  commanditant  des  explorations,  voyageurs  africains parcourant le continent, guides, interprètes, porteurs constituant les intermédiaires indispensables à la réalisation de l’entreprise collective qu’était en réalité l’exploration. Le visiteur rencontrera ainsi, aux côtés des figures connues de Brazza, Gallieni, Dumont d’Urville ou Charles de Foucauld, Gabrielle Vassal et Octavie Coudreau, Joseph Martin et son guide toungouse, l’explorateur peul El-Fellati, le lettré Nain Singh, l’ancien esclave Apatou accompagnant Jules Crevaux en Amazonie, et bien d’autres. Des reconstitutions scénographiques permettront, par une approche immersive, de retrouver le quotidien des explorations: imaginer un géographe parisien dans son cabinet de travail, se retrouver au cœur d’un campement d’explorateur au milieu du Sahara, retrouver l’atmosphère d’une exposition ethnographique d’objets sibériens, ou même assister à une conférence-projection comme un membre de la Société de géographie.




#ExpoExplorationBnF – Catalogue de l’exposition – Visages de l’exploration au XIXe siècle. Du mythe à l’histoire, sous la direction d’Hélène Blais et d’Olivier Loiseaux aux éditions BnF I Éditions.

Jean Chaffanjon, La Curiara [pirogue] de l’expédition, 1886-1887. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Jean Chaffanjon, La Curiara [pirogue] de l’expédition, 1886-1887. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Joseph Martin avec un guide toungouse, 1884. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Joseph Martin avec un guide toungouse, 1884. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Atelier Nadar, Camille Douls, 1887. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Atelier Nadar, Camille Douls, 1887. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Fernand Foureau sous la tente, 1895. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.
Fernand Foureau sous la tente, 1895. BnF, Société de géographie. ©BnF, SG.

Le parcours de l’exposition :


Introduction

L’histoire de l’exploration européenne au XIXe siècle s’est nourrie d’une mythologie exaltant des héros solitaires et intrépides, partis à la découverte des « blancs » des cartes, et mûs par le seul souci de la connaissance. Le grand récit fit rêver des générations, nourries de récits de voyages et d’images de l’ailleurs. Il cache pourtant une multitude de personnages oubliés, que sont les porteurs, les guides, les interprètes, ainsi que quelques femmes. Il tend à occulter les tentations d’appropriations territoriales et le bruit des armes qui est aussi celui de l’exploration. À partir des fonds exceptionnels de la Société de géographie, fondée il y a deux siècles, en 1821, pour soutenir l’exploration et diffuser ses résultats au grand public, Visages de l’exploration au XIXe siècle invite à un nouveau voyage, multipliant les regards et les points de vue, afin de donner à voir les multiples facettes de l’entreprise exploratoire. Dans ce parcours surgissent de multiples acteurs enrôlés dans l’aventure, des voix et des regards souvent demeurés invisibles. Le récit de ces voyages est aussi l’occasion de comprendre comment les cartes, les collectes savantes et la description des autres sont intimement liés au mouvement colonial qui caractérise les nations européennes exploratrices.

L’exposition s’organise autour des trois temps de l’exploration : la préparation du voyage, le temps du terrain, et celui du retour. À chaque étape sont mises en avant les contributions des acteurs non-européens de l’exploration, les circonstances matérielles, l’importance du contexte impérial, l’imbrication des pratiques savantes et des tentations d’appropriation. Carnets de voyages, cartes, photographies et objets collectés ou pillés permettent de rendre compte des réalités quotidiennes de l’exploration, au-delà de la fascination qu’exerce l’attrait de l’ailleurs, au XIXe siècle comme de nos jours.

L’explorateur, ce héros…

L’explorateur européen parti vers les mondes lointains a sa représentation iconique : portraits en studio où il pose parfois pieds nus, vêtu de peaux ou de chèches, souvent armé, entouré de trophées, la tête bien haute. Le vêtement suggère les climats lointains, excessivement chauds ou froids; le décor et les armes, des environnements hostiles. Toute la mise en scène exalte la solitude, en même temps que le regard dit les certitudes. Dans les archives se trouvent pourtant aussi d’autres visages : ceux qui ont rendu l’expédition possible, guides, porteurs, interprètes. Des femmes, également, qui ont participé, parfois à leurs dépens, à la construction du mythe de l’exploration, au coeur de la culture populaire et savante de ce siècle.

La construction d’une histoire héroïque est reprise à l’envie par l’imagerie populaire et la littérature de voyage. Nourrissant leur propre mythe, des explorateurs partent à la recherche d’autres explorateurs disparus, à l’instar de Clapperton sur les traces de Mungo Park ou de Dumont d’Urville sur celles de La Pérouse. L’histoire de Stanley, journaliste du New York Herald « découvrant » Livingstone disparu sur les bords du lac Tanganyika, devient emblématique. À l’heure où les procédés d’impression et de reproduction rendent la diffusion des images en couleur plus aisée, la figure de l’explorateur se décline aussi bien pour raconter l’histoire de France aux enfants que pour illustrer des almanachs ou vendre des chocolats. La littérature n’est pas en reste dans la construction du mythe. Jules Verne s’inspire largement des récits d’exploration pour fabriquer ses romans d’aventure.



1. Invitation et préparation au voyage

Longtemps considérée exclusivement comme une science de cabinet, la géographie s’ouvre peu à peu au plein vent, d’abord avec les grands tours du monde à la voile à la fin du XVIIIe siècle, puis avec l’expédition napoléonienne en Égypte. Dans ce cadre nouveau, les voyages d’exploration nécessitent une préparation considérable et le soutien politique, économique et scientifique de multiples institutions. L’État et ses divers ministères (Guerre, Marine, Colonies, Instruction publique) sont impliqués dans l’accompagnement des voyageurs aux côtés d’institutions du monde savant: académies, muséums, sociétés savantes. Des sociétés missionnaires ou commerciales entrent également en scène, tant la découverte des lointains a des enjeux à la fois politiques, scientifiques, commerciaux et diplomatiques. Au sein des sociétés de géographie qui se créent à Paris (1821), à Berlin (1828), à Londres (1830), des savants se regroupent pour débattre des moyens d’accroître la connaissance du monde. Ils ne se contentent pas de parrainer des explorateurs, mais guident leurs observations. Compilant les connaissances disponibles et pointant les lacunes, ils rédigent des instructions à l’intention des voyageurs et préparent la liste des instruments indispensables aux mesures à effectuer. Ainsi, ils orientent leur regard, dessinant l’horizon d’attente des Européens. Majoritairement européenne, l’exploration n’est pas pour autant l’apanage des seuls chefs d’États et institutions du Vieux Continent. La curiosité géographique, le goût pour les voyages au lointain, le soutien à l’exploration se développent aussi ailleurs – avec des motivations propres aux pays concernés. Au XIXe siècle, des souverains non européens font preuve d’un intérêt nouveau pour la géographie, entreprenant des missions dans leur propre pays ou des voyages hors de leurs frontières, commanditant ou finançant des explorations. L’Europe devient aussi terre de découvertes pour ces monarques qui la visitent dans un but diplomatique, par intérêt pour la technologie européenne, mais également par curiosité pour d’autres civilisations. […]



2. Dans les bagages de l’explorateur 

En ouvrant les malles des explorateurs, on découvre mille objets qui attestent des pratiques de terrain : baromètre, chronomètre, théodolite pour mesurer la terre parcourue, crayons de mine, pinceaux et appareils photos pour la dessiner, matériels de collecte, de fouille, de transport… D’autres objets témoignent des modalités de l’exploration : déguisements, pacotille et fusils évoquent les interactions plus ou moins pacifiques avec les populations. L’entreprise n’est jamais neutre, et l’exploration, en ce qu’elle est une incursion en terre étrangère, peut susciter la curiosité, la méfiance voire l’hostilité. Les explorateurs déploient des stratégies pour se déplacer sans attirer l’attention, dissimuler les informations transportées. Certains apprennent les langues des pays qu’ils traversent pour passer inaperçus, revêtent un costume local, se déguisent en pèlerin. Afin de ne pas attirer l’attention, beaucoup d’exploratrices adoptent un costume masculin. Partis pour plusieurs mois, parfois plusieurs années, les explorateurs imitent le mode vie nomade. Cheminer sur des terrains difficiles, qu’ils soient de jungle ou de désert, traverser des rivières, tenter d’atteindre des sommets, dans des climats parfois extrêmes implique une progression lente, parfois chaotique, et exige souvent de nombreux auxiliaires. L’explorateur est rarement l’homme solitaire aux pieds nus, et avance d’autant plus facilement qu’il est entouré. Porteurs, escortes armées, guides et interprètes accompagnent au quotidien les voyageurs partis découvrir le monde. […]



3. Enquêtes et confrontations 

L’exploration est intimement liée à la volonté de savoir, à l’esprit de curiosité qui anime le XIXe siècle. Avec l’essor des disciplines de terrain (géographie, archéologie, ethnographie), la cartographie et l’inventaire du monde prennent un nouvel essor : il faut noter, collecter, dessiner, photographier. Les explorateurs inventent des territoires dont ils déterminent les lignes de partages et les appartenances, et participent à une saisie du monde physique et naturel par des collectes de spécimens naturels et d’artefacts culturels. La collecte est parfois de l’ordre du vol, et l’esprit de curiosité, qui contribue à enrichir les collections européennes, est aussi celui d’une forme de convoitise, liée à l’expansion coloniale. En s’emparant d’objets qui appartiennent à d’autres, en mesurant, classant et hiérarchisant les populations rencontrées, les explorateurs contribuent à représenter un monde mis en ordre selon leurs intérêts. Parcourir, inventorier, s’approprier sont des actions parfois indistinctes, qui rappellent combien la frontière qui séparent missions de reconnaissance scientifique et entreprise de conquête est parfois floue. Dans le dernier tiers du XIXe siècle, avec l’expansion impériale des puissances occidentales, le métier d’explorateur prend, en Asie et en Afrique, une dimension coloniale de plus en plus affirmée. […]



4. Au retour du voyage 

Les sociétés de géographie tirent leur prestige des conférences données par les explorateurs et les exploratrices à leur retour, racontant leurs exploits à un public éclairé, avide de « découvrir » des mondes nouveaux depuis les salles obscures des projections à la lanterne Molteni. Images, récits de voyages, sommes savantes constituent un vaste corpus des regards portés sur les mondes lointains. Au-delà de l’aventure, l’exploration prend forme dans les mémoires et suscite l’engouement des savants et du public éclairé par les témoignages, écrits et imagés, qui donnent à voir le parcours accompli, excitent la curiosité et le débat, et suscitent de nouvelles vocations. Le retour du voyage est un temps décisif de l’exploration, consacré à la mise en forme des savoirs, au passage du croquis à la carte, du carnet à la somme scientifique, de l’instantané au panorama complet du voyage. C’est également un moment de publicité, qui nourrit la fascination pour les lointains, tout en confortant le récit de la supériorité supposée de l’Europe. Les cultures de l’exploration se répandent dans le grand public par des expositions d’objets « ethnologiques », dans les musées naissants, mais aussi d’êtres humains typifiés, censés représenter d’autres humanités, exhibés lors des expositions coloniales ou au Jardin d’acclimatation. […]



Conclusion : l’histoire de l’exploration et ses silences

Explorateurs célèbres, exploratrices, doubles et intermédiaires des explorateurs célèbres : le monde de l’exploration est plus vaste qu’il n’y paraît, dès lors que l’histoire s’enrichit des acteurs et des actrices longtemps oubliés. Pourtant, des voix manquent et manqueront toujours dans ces histoires d’exploration. Celles des hommes, des femmes et des enfants qui virent passer les explorateurs. Les modalités de ces rencontres sont aussi diverses qu’il y a d’explorations : échanges d’objets et d’informations, conversations, séances de photographie, négociations serrées, évitements, violences. Les regards des clichés pris sur le terrain disent des sentiments contrastés, qui vont du sourire (plutôt rare) à la peur et au dédain. Les explorés étaient peut-être curieux, fâchés, indifférents. Leurs regards captés comme leurs voix, qui commencèrent à être enregistrées à partir des années 1920, en disent finalement plus sur ce que cherchent les explorateurs que sur eux-mêmes. Ils relèvent la dissymétrie persistante d’une histoire qu’éclairent principalement des sources produites ou collectées par les Européens partis à la découverte du monde. L’histoire de la rencontre s’écrit aussi avec ces silences, parfois lourds de sens.



La Société de géographie

La Société de géographie est fondée le 15 décembre 1821 à l’Hôtel de Ville de Paris par un collège de 217 personnalités issues du monde savant de l’époque, parmi lesquelles Laplace, son premier président, Cuvier, Chaptal, Denon, Gay Lussac, Berthollet, Humboldt, Champollion, Chateaubriand, Monge, Fourier, Jomard et la plupart de ceux qui avaient accompagné Bonaparte dans l’expédition d’Égypte. Doyenne des sociétés de géographie dans le monde, elle ne s’appelle ni de Paris, ni de France car elle se veut universelle et accueille en son sein de nombreux étrangers.

En deux siècles, la Société de géographie a constitué un patrimoine d’une incroyable richesse et d’une grande cohérence sur l’histoire des explorations et de la découverte du monde : récits de voyages, cartes et photographies, dessins et manuscrits d’explorateurs sont aujourd’hui conservés en dépôt à la BnF, des collections en cours d’inventaire et de numérisation, valorisées dans le cadre de manifestations comme aujourd’hui à travers l’exposition « Visages de l’exploration au XIXe siècle. Du mythe à l’histoire ».

Créée dans le but de concourir aux progrès de la géographie, elle encourage les études et les découvertes géographiques, décerne des prix à des explorateurs ou des savants ayant contribué à faire progresser la connaissance de la terre et fait entreprendre des voyages dans des contrées inconnues. Elle récompense notamment Caillié revenu de Tombouctou, Alcide d’Orbigny pour son voyage en Amérique du Sud, Dumont d’Urville qui a retrouvé les traces de La Pérouse, Barth après son voyage au Soudan central, Livingstone pour ses recherches des sources du Nil. Elle publie des relations de voyages, notamment dans son bulletin qui paraît régulièrement à partir de 1822, et fait graver des cartes.

La Société de géographie patronne de nombreuses expéditions tout au long du XIXe siècle et contribue même parfois à leur financement, comme dans le cas de la mission Foureau-Lamy. Au tournant du siècle, elle est un des acteurs principaux de l’expansion française dans le monde et est impliquée comme d’autres institutions dans le mouvement colonial. Elle est directement engagée dans l’aventure du canal de Panama par l’action de son président Ferdinand de Lesseps en 1881.

Dès l’origine, la Société de géographie prévoit de constituer une bibliothèque qui s’enrichit au fil des années de dons de ses membres et correspondants français ou étrangers : militaires, diplomates, ingénieurs, explorateurs qu’elle encourage. En 1878, elle fait construire son hôtel particulier (qui est toujours le siège social) au 184 boulevard Saint-Germain et y installe sa bibliothèque. La salle des séances accueille des voyageurs et savants qui viennent présenter les résultats de leurs travaux ou de leurs expéditions.

Certains sociétaires ont permis la naissance d’associations ouvertes sur des champs nouveaux, l’alpinisme avec le Club alpin français, le tourisme avec le Touring club de France, la francophonie avec l’Alliance française. D’autres encore ont permis d’entrevoir des espaces insoupçonnés comme Martel, père de la spéléologie, ou comme le Prince Albert Ier de Monaco qui partage avec Charcot une fascination pour l’océanographie. Car la géographie fait rêver : Jules Verne, sociétaire de 1865 à 1894, s’en est constamment inspiré pour son oeuvre. Roland Bonaparte, petit-neveu de Napoléon, préside la Société de 1910 à 1924. Cet amoureux de géographie possède dans son hôtel une très importante bibliothèque consacrée à sa passion, léguée à sa mort à la Société.

La Société de géographie vient de commémorer son bicentenaire. Elle contribue toujours activement au rayonnement de la géographie et est impliquée dans toutes les manifestations importantes de la discipline comme le congrès de l’Union géographique internationale ou le festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Alors que le monde a de plus en plus besoin de connaissances géographiques, elle se donne aujourd’hui pour mission de promouvoir en direction des médias, des décideurs des sphères politique, stratégique, économique, des élèves de tous niveaux et des étudiants de toutes filières et, bien sûr, du grand public, l’amour de la géographie.