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“Boldini“ Les plaisirs et les jours

au Petit Palais, Paris

du 29 mars au 24 juillet 2022

Petit Palais


Interview de Servane Dargnies-de Vitry, conservatrice des peintures du XIXe siĂšcle au Petit Palaisi et co-commissaire de l’exposition, par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 28 mars 2022, durĂ©e 20’13. © FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Servane Dargnies-de Vitry, conservatrice des peintures du XIXe siĂšcle au Petit Palaisi et co-commissaire de l’exposition,


par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 28 mars 2022, durĂ©e 20’13.
© FranceFineArt.

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©Anne-Fréderique Fer, vernissage presse, le 28 mars 2021.

G. Boldini, Conversation au café, 1879, huile sur bois, Collection particuliÚre n° 3 Germana Dini, c/o Francesca Dini, Montecatini Terme.
G. Boldini, Conversation au café, 1879, huile sur bois, Collection particuliÚre n° 3 Germana Dini, c/o Francesca Dini, Montecatini Terme.

Extrait du communiqué de presse :



G.Boldini, La promenade au bois, vers 1909, huile sur toile, Gallerie d’arte moderna et contemporanea- Museo Giovanni Boldini, Ferrare.
G.Boldini, La promenade au bois, vers 1909, huile sur toile, Gallerie d’arte moderna et contemporanea- Museo Giovanni Boldini, Ferrare.
G.Boldini, Portrait de Rita de Acosta Lydig, 1911, huile sur toile, © Mr. and Mrs. James O. Coleman.
G.Boldini, Portrait de Rita de Acosta Lydig, 1911, huile sur toile, © Mr. and Mrs. James O. Coleman.

Commissariat :

Servane Dargnies-de Vitry, conservatrice des peintures du XIXe siĂšcle au Petit Palais

Barbara Guidi, directrice des musées de la ville de Bassano del Grappa




Le Petit Palais consacre une grande exposition Ă  l’artiste italien Giovanni Boldini (1842-1931), dont la derniĂšre rĂ©trospective en France remonte Ă  plus de soixante ans. Pourtant, le portraitiste virtuose fut l’une des plus grandes gloires du Paris au tournant des XIXe et XXe siĂšcles, en observateur attentif de la haute sociĂ©tĂ© qu’il admirait et frĂ©quentait. Une scĂ©nographie Ă©vocatrice et immersive accompagne un parcours riche de 150 Ɠuvres mĂȘlant peintures, dessins, gravures, costumes et accessoires de mode prĂȘtĂ©s par des musĂ©es internationaux comme le musĂ©e Giovanni Boldini Ă  Ferrare, le Museo di Capodimonte Ă  Naples, la National Portrait Gallery de Londres, le musĂ©e d’Orsay, le Palais Galliera, le MAD parmi tant d’autres, et de nombreuses collections particuliĂšres. À travers l’oeuvre de Boldini, l’exposition invite le public Ă  revivre les plaisirs de la Belle Époque et l’effervescence d’une capitale Ă  la pointe de la modernitĂ©.

NĂ© en Italie Ă  Ferrare en 1842, Boldini passe la majeure partie de sa vie dans la Ville LumiĂšre. Il est vite introduit dans les milieux artistiques et devient proche de Degas. ProtĂ©gĂ© du marchand Adolphe Goupil, il se fait remarquer par le choix de ses sujets qui Ă©voquent la modernitĂ© et le bouillonnement de la vie parisienne. Boldini profite des loisirs qu’offre la capitale et sort tous les soirs au thĂ©Ăątre, au restaurant en emportant toujours avec lui ses crayons. Les lumiĂšres nocturnes crĂ©Ă©es par le nouvel Ă©clairage Ă©lectrique le fascinent ainsi que les mouvements incessants de cette ville qui ne s’arrĂȘte jamais. Les tableaux qu’il tire de ses croquis comme ScĂšne de fĂȘte au Moulin Rouge tĂ©moignent de l’effervescence qui s’empare alors de la ville. L’artiste se lie Ă©galement d’amitiĂ© avec le caricaturiste Sem et le peintre Paul Helleu et tous les trois deviennent insĂ©parables.

Mais au-delĂ  de ces scĂšnes de genre, ce sont ses portraits qui vont lui apporter le succĂšs. Boldini saisit d’une maniĂšre trĂšs moderne mais Ă  contre-courant des avant-gardes tout ce que la capitale compte d’hĂ©ritiĂšres, de princesses, de dandys, d’artistes et d’écrivains. Ses portraits qui vont fixer Ă  jamais le tout-Paris de la Belle Époque sont comme les Ă©quivalents picturaux des personnages d’À la Recherche du temps perdu de Proust, l’un de ses plus grands admirateurs. Avec ces tableaux, le peintre tĂ©moigne Ă©galement de son goĂ»t prononcĂ© pour la mode. Il brosse Ă  grands traits les plus belles tenues des couturiers Worth, Paul Poiret, Jacques Doucet et bien d’autres et dĂ©veloppe, au fil de ces commandes, un style unique qui sera sa signature : une touche rapide, une attention Ă  la pose du modĂšle, une mise en valeur de la ligne serpentine des corps. À travers les oeuvres prĂ©sentĂ©es, l’exposition livre un tĂ©moignage captivant et Ă©mouvant de ce Paris perdu.

G. Boldini, Portrait du comte Robert de Montesquiou, 1897, huile sur toile, Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski.
G. Boldini, Portrait du comte Robert de Montesquiou, 1897, huile sur toile, Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski.
G. Boldini, Jours tranquilles, 1875, huile sur toile, ©The Clark Art Institute.
G. Boldini, Jours tranquilles, 1875, huile sur toile, ©The Clark Art Institute.
G. Boldini, Portrait de Gertrude Elizabeth (née Blood), Lady Colin Campbell, 1894, huile sur toile, © National Portrait Gallery, London.
G. Boldini, Portrait de Gertrude Elizabeth (née Blood), Lady Colin Campbell, 1894, huile sur toile, © National Portrait Gallery, London.

Parcours de l’exposition :




Prologue

Reconnu comme l’un des grands portraitistes de son temps, Giovanni Boldini capture la vitalitĂ© et l’effervescence de toute une Ă©poque, avec une extraordinaire virtuositĂ© technique. Qu’il reprĂ©sente la Toscane des annĂ©es 1860, le Paris de la TroisiĂšme RĂ©publique ou le milieu mondain et frivole de la Belle Époque, il est le peintre d’une pĂ©riode foisonnante. À l’instar de Marcel Proust en littĂ©rature, il se mĂȘle Ă  la sociĂ©tĂ© qu’il peint et livre ainsi un ample tĂ©moignage sur ses personnages, ses goĂ»ts, ses moeurs et ses plaisirs. Mais Boldini fut victime de son succĂšs. Trop exubĂ©rant pour les uns, trop mondain pour l’avant-garde, trop facile ou trop chic pour les autres : on lui a reprochĂ© de rĂ©pĂ©ter la mĂȘme formule et d’en tirer des avantages personnels et Ă©conomiques, loin de l’image d’Épinal de l’artiste bohĂšme. En rĂ©alitĂ©, Boldini ne se conforme Ă  aucune rĂšgle. Innovateur infatigable, il a su se montrer sensible aux maĂźtres du passĂ© tout en restituant la frĂ©nĂ©sie de la modernitĂ©, grĂące Ă  son coup de pinceau virevoltant. Par ce choix d’un art individuel et indĂ©pendant, il a conservĂ© tout au long de sa carriĂšre une originalitĂ© absolue. GrĂące Ă  l’engagement exceptionnel du Museo Boldini de Ferrare, le Petit Palais prĂ©sente l’artiste italien sous toutes ses facettes, de ses dĂ©buts Ă  Florence Ă  sa longue carriĂšre parisienne, de ses tableaux de genre Ă  ses portraits mondains, en passant par toute une production plus intime, jalousement gardĂ©e dans son atelier de son vivant. L’exposition rend hommage au peintre des Ă©lĂ©gances, mais invite aussi Ă  dĂ©couvrir un artiste plus secret.


Section 1 – Boldini avant Boldini (1864-1871)
En 1864, Boldini s’installe Ă  Florence, qui est alors le centre de la vie culturelle et artistique en Italie. Deux peintres, Michele Gordigiani et Cristiano Banti, le prennent rapidement sous leur aile, l’introduisant dans les cercles artistiques et auprĂšs d’une sociĂ©tĂ© mondaine qui lui procure des commandes. Pendant un temps, Boldini frĂ©quente aussi les Macchiaioli, groupe d’initiateurs de la peinture moderne italienne. Il rĂ©alise plusieurs portraits des membres de ce groupe. Sa maniĂšre innovante de traiter les arriĂšre-plans, en reprĂ©sentant les murs de son atelier plutĂŽt que de faire ressortir ses figures sur des fonds neutres, frappe ses contemporains. Boldini commence Ă  ĂȘtre remarquĂ© par la critique. Une richissime anglaise, Isabella Robinson Falconer, convaincue de son talent exceptionnel, le prĂ©sente aux grandes familles italiennes et Ă©trangĂšres qui vivent Ă  Florence ou qui rĂ©sident l’hiver sur la CĂŽte d’Azur. Cette familiaritĂ© avec la bourgeoisie et l’aristocratie lui vaut un succĂšs toujours grandissant et davantage de commandes. La prĂ©dilection de Boldini pour les portraits en intĂ©rieur l’éloigne des Macchiaioli, qui prĂ©fĂšrent la peinture de paysage et les scĂšnes d’extĂ©rieur. À l’inverse de ses compatriotes Giuseppe De Nittis et Federico Zandomeneghi qui tenteront, Ă  Paris, de se rapprocher des peintres impressionnistes, Boldini choisira une voie tout autre.

Section 2 – Les dĂ©buts parisiens de Boldini (1871-1880)
Le 23 octobre 1871, Boldini arrive Ă  Paris pour un bref sĂ©jour. La capitale française vient tout juste de retrouver l’apaisement aprĂšs la guerre francoprussienne et la Commune. Alors qu’il a prĂ©vu de retourner Ă  Londres oĂč il s’est installĂ© depuis le mois de mai, le peintre se laisse happer par la promesse d’une vie parisienne palpitante et d’une grande carriĂšre artistique. Ainsi commence l’aventure française de Boldini, qui durera prĂšs de soixante ans. Par stratĂ©gie commerciale, il se rapproche notamment du marchand Adolphe Goupil et met de cĂŽtĂ© sa vocation de portraitiste pour se consacrer « Ă  l’art Ă  la mode », Ă  la maniĂšre d’Ernest Meissonier et de Mariano Fortuny. Ce style se caractĂ©rise par des peintures de genre de petites dimensions, avec des personnages en costume du XVIIIe siĂšcle, aptes Ă  sĂ©duire la nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale. La jeune compagne et muse de Boldini, Berthe, avec son visage doux et son innocence mĂȘlĂ©e de sensualitĂ©, devient la protagoniste de dizaines de scĂšnes. Dans ses paysages, Boldini se montre particuliĂšrement attirĂ© par les lieux que frĂ©quente la haute sociĂ©tĂ©, tels qu’Étretat, qui allait bientĂŽt devenir une ville balnĂ©aire Ă  la mode. Si l’exĂ©cution en plein air lui permet de capturer des impressions visuelles fugitives, il retravaille nĂ©anmoins longuement ses peintures en atelier pour parvenir Ă  la composition idĂ©ale. Le succĂšs ne se fait pas attendre : Boldini est trĂšs vite reconnu en tant que paysagiste et peintre de genre, en France comme Ă  l’étranger. Ses tableaux nourrissent, dans l’imaginaire collectif, l’image d’une sociĂ©tĂ© française pacifiĂ©e, heureuse et harmonieuse, loin des souvenirs de la Commune.

Section 3 – Le rythme de la ville
Vers la fin du XIXe siĂšcle, Paris devient l’image mĂȘme de la mĂ©tropole moderne avec ses grands axes de circulation, sa compagnie gĂ©nĂ©rale d’omnibus et l’éclairage Ă©lectrique qui lui vaut le surnom de « Ville LumiĂšre ». Boldini, en pleine synergie avec le monde qui l’entoure, s’inspire de la ville et de ses plaisirs qui fascinent tant les Ă©trangers. CafĂ©s, thĂ©Ăątres, places fourmillantes et rues traversĂ©es par des voitures Ă  cheval deviennent les sujets de prĂ©dilection du peintre, formant une chronique parisienne pleine d’originalitĂ©. Pour restituer la vitesse et le rythme de la ville, le peintre met en oeuvre de savantes compositions marquĂ©es par des points de vue inhabituels, des cadrages audacieux et des points de fuite multiples qui anticipent le regard cinĂ©matographique. Admirateur de Meissonier, de Degas et des expĂ©riences d’Edward Muybridge sur la chronophotographie, il se consacre Ă  l’étude de la reprĂ©sentation des chevaux, qui, alors, « [l’] intĂ©ressent plus que les femmes », comme il l’écrit Ă  son ami Banti. Boldini est aussi un mĂ©lomane averti. Comme ses contemporains, il se passionne pour la vie parisienne nocturne et mondaine, dont il restitue plusieurs facettes. Au fil de ses tableaux, on assiste aux soirĂ©es improvisĂ©es autour du piano de son atelier avec ses amis musiciens ou dilettantes, on rencontre des danseuses de l’opĂ©ra, des compositeurs et des chefs d’orchestre, et on s’encanaille dans les cafĂ©s-concerts. La ScĂšne de fĂȘte au Moulin Rouge dĂ©peint un lieu Ă  peine inaugurĂ© et dĂ©jĂ  mythique grĂące au cancan, symbole Ă  lui tout seul de la Belle Époque.

Section 4 – Portraits intimes et officiels (1880-1890)
À partir des annĂ©es 1880, les tableaux dits « Ă  la Goupil », du nom du marchand Ă  la mode, sont en perte de vitesse. Boldini, qui n’a rien de l’artiste bohĂšme, est sensible aux fluctuations du marchĂ©, si bien qu’il fait progressivement disparaĂźtre les tableaux de genre de son catalogue. Il revient Ă  sa vocation la plus personnelle : le portrait. GrĂące Ă  l’aide de la comtesse Gabrielle de Rasty, qui l’introduit dans les cercles de la haute sociĂ©tĂ© parisienne, le nombre de ses commandes augmente rapidement. Il conçoit pour la comtesse, qui devient sa muse, son amante et sa protectrice, une vive passion. Boldini s’intĂ©resse de plus en plus Ă  l’art ancien, qui lĂ©gitime son aspiration Ă  la « grande » peinture. Il admire son confrĂšre amĂ©ricain John Singer Sargent dont les portraits conjuguent l’influence du Greco, de Van Dyck et de VelĂĄzquez. Les oeuvres du peintre Frans Hals, dĂ©couvertes lors d’un voyage en Hollande, le convainquent d’oser l’usage des noirs sur des fonds sombres, avec des blancs trĂšs forts. Boldini devient un vĂ©ritable « coloriste du noir ». À la fin des annĂ©es 1880, son Ă©volution stylistique est achevĂ©e. Il obtient un grand succĂšs lors de l’Exposition universelle de 1889, oĂč il prĂ©sente douze tableaux, dont le portrait d’Emiliana Concha de Ossa dit Le Pastel blanc. Il est dĂ©sormais officiellement reconnu en tant que grand portraitiste, au mĂȘme titre que Sargent, Whistler ou Zorn.Toutefois, Boldini conserve une forme d’originalitĂ© absolue, par le choix d’un art individuel, personnel et indĂ©pendant.

Section 5 – Le laboratoire de l’artiste
À Paris, Boldini a successivement habitĂ© trois ateliers. Le premier au 12, avenue Frochot, Ă  proximitĂ© de la place Pigalle, le second sur cette mĂȘme place, et le dernier au 41, boulevard Berthier, dans le quartier de la Plaine Monceau. L’atelier du peintre est d’abord un lieu de vie, de crĂ©ation et de sociabilitĂ©, peuplĂ© du bric-Ă brac de l’artiste, de ses oeuvres en cours d’achĂšvement, des meubles et des objets dont il aime s’entourer. L’atelier est aussi le lieu oĂč se cristallise la maniĂšre unique des portraits « Ă  la Boldini » : le peintre demande presque toujours Ă  ses modĂšles de poser dans son atelier, oĂč il rĂ©pĂšte inlassablement les mĂȘmes mises en scĂšne. Les figures, isolĂ©es dans un espace fermĂ©, avec leurs postures en dĂ©sĂ©quilibre et leur allongement parfois artificiel, rappellent la ligne « serpentine » des peintres maniĂ©ristes du XVIe siĂšcle, ou encore certaines exagĂ©rations des portraits d’Ingres. DerriĂšre elles, quelques touches rapides suffisent pour suggĂ©rer l’espace de l’atelier, qui est gĂ©nĂ©ralement Ă©voquĂ© par un simple dĂ©tail – un divan, une bergĂšre, une chaise, une boiserie ou un encadrement de porte. Dans son laboratoire, le peintre, tel un alchimiste, met au point son langage exubĂ©rant, sa touche toujours plus impĂ©tueuse qui s’allĂšge et se dĂ©ploie sur la surface de la toile, comme un feu d’artifice. S’il se tient Ă©loignĂ© des avant-gardes du dĂ©but du XXIe siĂšcle, Boldini est sensible Ă  la modernitĂ© qui l’environne, en particulier aux effets de la vitesse et de l’illumination Ă©lectrique. Certaines de ses oeuvres parmi les plus expĂ©rimentales cherchent Ă  traduire le dĂ©ploiement de l’action dans le temps.

Section 6 – Une cour artistique et littĂ©raire (1890-1900)
AprĂšs l’Exposition universelle de 1889, Boldini cultive son succĂšs en choisissant de peindre les personnages de premier plan de son Ă©poque. Sous son pinceau naĂźt ainsi une extraordinaire galerie de portraits, qui permet d’admirer les protagonistes de la haute sociĂ©tĂ© parisienne, cosmopolite, frivole et dĂ©cadente, celle-lĂ  mĂȘme que dĂ©crit Marcel Proust dans Les Plaisirs et les Jours en 1896 et, plus tard, dans À la recherche du temps perdu. Cette sociĂ©tĂ© se presse dans les soirĂ©es parisiennes ou Ă  Versailles, lors de fĂȘtes inspirĂ©es du rĂšgne de Louis XIV. S’y croisent des Ă©crivains et des dandys comme le comte Robert de Montesquiou et le marquis Boni de Castellane, mais aussi de riches hĂ©ritiĂšres et des aristocrates comme la comtesse Greffulhe, cĂ©lĂšbre modĂšle de Proust pour son personnage de la duchesse de Guermantes. On y rencontre Ă©galement des artistes, le compositeur Reynaldo Hahn, la danseuse ClĂ©o de MĂ©rode ou encore Madeleine Lemaire, illustratrice et salonniĂšre. GrĂące Ă  ses qualitĂ©s mondaines, Boldini se mĂȘle Ă  cette sociĂ©tĂ© fin de siĂšcle, qui porte aux nues le culte de l’individu. Selon l’esthĂ©tique de Proust, « c’est en descendant en profondeur dans une individualitĂ© » que l’on peut comprendre l’ñme humaine. À l’instar de l’écrivain, c’est l’individu singulier, dont il cherche Ă  saisir l’essence, qui intĂ©resse Boldini dans ses portraits. Ainsi, si la plupart des noms de ses modĂšles sont oubliĂ©s aujourd’hui, ils Ă©voquent ce « temps perdu » cher Ă  Proust, ces « plaisirs » et ces « jours » d’une Ă©poque si singuliĂšre.

Section 7 – Helleu, Sem et Boldini
AprĂšs une formation d’illustrateur entre PĂ©rigueux, Bordeaux et Marseille, Georges Goursat, dit Sem, arrive Ă  Paris en 1900. Il conquiert rapidement le public parisien avec la publication de l’album Le Turf, portrait du monde des courses, et ses dessins corrosifs dans Le Rire et La Revue Blanche. Avec ses silhouettes du Tout-Paris, l’objectif de Sem n’est pas tant de faire rire que de crĂ©er des types. La ressemblance de ses figures ne vient pas d’une somme de dĂ©tails mais plutĂŽt de sa comprĂ©hension de la rĂ©alitĂ© plus profonde des individus, qu’il exprime d’un trait Ă©lĂ©gant. TrĂšs vite, Sem devient proche de Boldini et du peintre Paul-CĂ©sar Helleu, qui inspirera Ă  Proust le personnage d’Elstir. Ces deux portraitistes mondains, qui s’étaient rencontrĂ©s en 1894,Ă©taient dĂ©jĂ  liĂ©s par une profonde amitiĂ©. Sem ne les quittera plus. De nombreuses photographies de l’époque montrent les trois hommes en observateurs irrĂ©vĂ©rencieux de la vie mondaine parisienne : dans les rues de Paris, au cafĂ© ou encore aux courses Ă  Longchamp. Dans son style immĂ©diatement reconnaissable avec ses figures bidimensionnelles et sans ombre, Sem exĂ©cute de nombreuses caricatures de ses deux amis. Boldini y apparaĂźt, petit et disgracieux, aux cĂŽtĂ©s de Helleu ou de figures filiformes et Ă©lĂ©gantes qui semblent tout droit sorties de leurs toiles. De mĂȘme, le peintre ferrarais fixera plusieurs fois, et de façon magistrale, l’image de ses deux acolytes et de leurs proches.

Section 8 – « J’ai peint tous les genres »
À partir de 1890, Boldini dĂ©cide de ne plus montrer au public que ses portraits mondains. Le reste de sa production demeure cachĂ© dans son atelier. LĂ , l’attention du peintre se concentre sur les intĂ©rieurs, qu’il aime particuliĂšrement et qui apparaissent comme des lieux propices Ă  l’introspection et au rĂȘve. Dans ces oeuvres, souvent de petit format, la couleur se rĂ©vĂšle un instrument essentiel pour faire surgir l’émotion. Dans les annĂ©es qui prĂ©cĂšdent la PremiĂšre Guerre mondiale, le style de Boldini gagne en Ă©nergie. Sa palette s’illumine, sa touche vĂ©hĂ©mente se fait toujours plus fougueuse, et, dans les oeuvres qu’il garde pour lui-mĂȘme, presque agressive. Tout l’inspire et se prĂȘte Ă  l’expĂ©rimentation picturale : visages de femmes, bouquets de fleurs, natures mortes, nus et paysages virevoltent dans une Ă©trange fantaisie de lignes et de couleurs. Certains tableaux, presque abstraits, prennent pour sujet des fragments de rĂ©alitĂ© qui ne semblent plus que des prĂ©textes pour des morceaux de peinture pure. Mais cette Ă©tonnante frĂ©nĂ©sie de vie et de mouvement s’accompagne d’un frĂ©missement mĂ©lancolique, trĂšs sensible dans les paysages crĂ©pusculaires de Venise, marquĂ©s par la dĂ©cadence et le passage irrĂ©versible du temps. Toute cette production intime concentre ainsi parfaitement l’ambiguĂŻtĂ© de Boldini, si manifeste dĂ©jĂ  dans ses grands portraits mondains, entre agitation et mĂ©lancolie.

Section 9 – Le temps de l’élĂ©gance et de la modernitĂ©
À la fin du XIXe siĂšcle, Paris devient la rĂ©fĂ©rence mondiale de l’élĂ©gance et de la mode Boldini est consacrĂ© « peintre de la femme » par le premier numĂ©ro de la revue Les Modes en janvier 1901. Il choisit directement dans la garde-robe de ses modĂšles les crĂ©ations prestigieuses qu’elles portent dans ses portraits : des robes signĂ©es Worth, LaferriĂšre, Poiret, Doucet ou encore Callot. Sous le pinceau de Boldini, on retrouve aussi bien le grand monde des princesses et des comtesses que le demi-monde des comĂ©diennes et des danseuses. La mode n’est plus l’apanage des aristocrates. Loin d’ĂȘtre simplement un peintre Ă  la mode, Boldini est avant-gardiste ; c’est lui qui dicte la mode. Les figures les plus cĂ©lĂšbres de la Belle Époque dĂ©filent dans son atelier : Lina Cavalieri, Luisa Casati, Marthe RĂ©gnier, GeneviĂšve Lantelme, et bien d’autres encore. Avec leurs grands yeux frivoles, leurs corps aux lignes serpentines, leurs coiffures relevĂ©es et leurs visages maquillĂ©s, les femmes cĂ©lĂ©brĂ©es par Boldini deviennent un archĂ©type, si bien que certaines se mettent Ă  s’habiller « Ă  la Boldini » ou Ă  se soumettre Ă  des cures amaigrissantes pour ressembler Ă  cet idĂ©al. Cependant, loin de la complaisance qu’on lui prĂȘte parfois, la cĂ©lĂ©bration boldinienne de la femme ne va pas sans cruautĂ©. Le peintre savoure son rĂŽle de dĂ©miurge en imposant son propre regard, parfois fĂ©roce, sur ses crĂ©atures. Des critiques comme ArsĂšne Alexandre et Camille Mauclair ont vu en lui l’un des rares artistes Ă  avoir exprimĂ© la vanitĂ©, la coquetterie d’ñme, la nĂ©vrose de ces temps dĂ©cadents, « tout ce qui n’est pas la vie essentielle ». C’est prĂ©cisĂ©ment en cela que Boldini a Ă©tĂ© le vrai peintre de son Ă©poque.