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“SYLVIEFANCHON.COM”

à la Galerie Maubert, Paris

du 9 février au 3 avril 2021

Galerie Maubert


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© Anne-Frédérique Fer, visite de l’exposition avec Sylvie Fanchon, le 11 février 2021.

Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 - Acrylique sur toile,  50 x 60 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 – Acrylique sur toile, 50 x 60 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 - Acrylique sur toile,  100 x 160 cm - © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 – Acrylique sur toile, 100 x 160 cm – © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (Glory), 2020 - Acrylique sur toile, 40 x 60 cm.
Sylvie Fanchon, Sans titre (Glory), 2020 – Acrylique sur toile, 40 x 60 cm.
Sylvie Fanchon, Sans titre (Cash), 2020 - Acrylique sur toile,  100 x 160 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (Cash), 2020 – Acrylique sur toile, 100 x 160 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2020 - Acrylique sur toile,  100 x 160 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2020 – Acrylique sur toile, 100 x 160 cm © Jonathan Martin.

Texte de Sylvain Silleran


Des rayures horizontales courent le long des murs de la galerie Maubert. Le bleu et le rouge s’effilochent dans les coins comme un tissu trop usé. Le ruban adhésif ayant servi de pochoir au motif est déchiré, ornant la fresque d’une dentition acérée, dangereuse comme des triangles de verre brisé. De l’explosion des années 70 il reste encore quelques éclats que Sylvie Fanchon nous envoie en pleine poire. Le jaune et le noir industriel, couleurs bruyantes et dangereuses, couleurs de machines à l’odeur d’huile et d’acier remplissent l’espace. Dessus, des toiles roses, vertes, oranges, vives et crues à en brûler la rétine ont depuis longtemps dépassé le pop’.

Nous sommes ailleurs, dans une chanson adolescente. Une jeune fille punk dessine et rafistole avec un rouleau d’adhésif, assemble des lettres autocollantes pour crier des slogans. « Cash », « money », « glory » tout en lettres capitales, « the purpose of art is business » (le but de l’art est le business) et la signature marketing « sylviefanchon.com » sont le sujet pictural. Les tableaux-portraits de ces mots sont barbouillés d’un noir gras, sorti d’une tuyauterie de moteur diesel. Sylvie Fanchon ne peint pas, elle dé-peint. La première couche de couleur est recouverte, effacée dans de larges gestes de nettoyage. La peinture blanche en cercles successifs rappelle ces traces blanches au blanc de Meudon obscurcissant les vitrines des magasins fermés. 

Comme le gamin de Karaté Kid lavant jour après jour une voiture pour parfaire ses mouvements, ne comprenant pas que la finalité de son exercice est d’apprendre le karaté, Sylvie Fanchon peint sans peindre, ses gestes ne sont pas ceux de la peinture, mais sont ceux du ménage, les gestes de tout le monde. Ménagère ou artiste? La banalité du quotidien, la répétition de la tâche si peu noble qu’elle doit être invisible devient la base du tableau. 

Des silhouettes se découpent, des personnages de cartoon. On reconnait Bugs Bunny, Daffy Duck, Wile Coyote… La télévision accompagne de sa cacophonie le fond sonore de cette existence domestique; son excitation hystérique, les poursuites, les accélérations, les fulgurances si vives s’opposent à la monotonie du coup de chiffon, de l’éponge lasse. Un caniche se prend pour un lion, la démarche fière, un lion de blason, mais sali par l’encre, fatigué. Sur un fond parfaitement uniforme un corbeau est perché sur un trait de brosse, un trait gras comme un accident. Une typographie mise en réserve révèle « sylviefanchon.com » écrit dans cette terre stérile mazoutée. Les lettres se touchent, se bousculent, se rentrent dedans, il faut un petit effort pour les déchiffrer.

Des nuages sombres annoncent la tempête. Un coyote est barré de bourrasques noires horizontales, barreaux de prison. Les mots-marques, la forme aplat simple, animal-logo qui se découpe gueulent l’ambition mais sentent la solitude. GLORY imprimé en gas caractères majuscules rouges est tronçonné en trois parties éparpillées aux bords de la toile. Le rouge contraste tant avec le fond bleu qu’il le brûle. Une large brosse raye la surface, y imprime les lignes d’un écran, d’un vieux tube cathodique. MONEY titre l’image abstraite d’un buste de femme. Comme sur un téléviseur ne parvenant à capter l’emission, Les corps se tordent, les couleurs s’inversent, le rouge et le vert, le positif et le négatif d’une vidéo dystopique. La peinture rejoint le glitch numérique, la machine se mettant à dysfonctionner.

Tout doit disparaitre! Les brosses de Sylvie Fanchon, ses rouleaux d’adhésif reproduisent les faisceaux électroniques de nos écrans. Ils poussent la luminosité et le contraste jusqu’à ce que les circuits grillent. Tout est déjà obsolète et se consume dans une fumée probablement toxique. Nos égos aux couleurs si vives et fluos n’en finissent pas de grésiller, mais dans la joie. Regarde-moi! Admire-moi! Et puis je veux de l’argent! Tout ceci est une fête.


Sylvain Silleran


Extrait du communiqué de presse :

 

Pour sa première exposition à la Galerie Maubert, Sylvie Fanchon a un plan simple : tout dire. Tout dire en peu de mots, en peu de gestes et quelques couleurs, ou, au moins, dire l’essentiel : “GLORY”, “THEPURPOSEOFARTISBUSINESS”, “CASH”, “SYLVIEFANCHON.COM”. Le dire plusieurs fois, en lettres capitales, sans espace, en anglais la-langue-de-la-communication- et-du-commerce-international, c’est parler fort et d’une traite, sans respirer. C’est dire des choses importantes, c’est dire quelque chose comme : “JE”, ou plutôt “Moi, artiste”, et même “je désire être vue”, et plus encore “…reconnue, soutenue, discutée, achetée”, “être dans le business”. Je surinterprète bien sûr, alors que la peinture de Fanchon, parce qu’elle est une interpellation, parce qu’elle s’adresse à nous qui la regardons, entièrement, frontalement, sans message codé, se passe bien d’interprète. Au-delà de son effet d’annonce, si efficace sur le plan du discours, il n’y a apparemment qu’une sous-couche et quasi zéro sous-texte : la garantie d’une autonomie à vie, une tenue de route impeccable. Par sa franchise, sa peinture est un pied de nez à un ordre moral tacite mais puissant qui voudrait dissocier l’amour de l’art, sa passion même, de sa valeur marchande, des conditions matérielles de sa production, et plus encore des conditions de vie de l’artiste.

Forte de sa longue carrière de peintre entamée dans les années 1990, aujourd’hui, Sylvie Fanchon se rappelle les mots que Marcel Broodthaers écrivait pour sa deuxième exposition à la galerie MTL à Bruxelles, en février 1970 : « Le but de l’art est commercial. Mon but est également commercial. Le but (la fin) de la critique est tout aussi commercial. » Heureux hasard ou esprit d’une époque heureuse, la même année à Paris, Brigitte Fontaine chantait : « Mon Dieu, mon Dieu, merci d’avoir inventé Marx. Vous n’étiez pas forcé. » Cette exposition pourrait être un remix de ces deux sources passées au prisme Fanchon. Des lyrics qu’on pourrait prendre pour l’expression d’une croyance ancienne que la valeur d’une peinture se mesure à sa circulation dans le business de l’art. Autre signe invisible d’un pragmatisme bien ancré et d’une relation non-sentimentale : Sylvie Fanchon indexe le prix de ses peintures à leur mesure, évaluée en centimètre. La gloire, le commerce, la communication, la carrière internationale, l’épuisement des stocks, les motivations que cette peinture avance ne sont en fait pas si claires. Si on y regarde à deux fois, ces lettres capitales sont brouillées par le passage d’une raclette sur la peinture fraîche, ou elles sont troublées par les coulures glissant sur leurs lettrages en réserve, prises dans la brume de lavis, saturées par les contrastes colorés, flottantes au-dessus de couleurs nuancées. Le médium trouble le message, il lui refuse sa transparence et son efficacité initiales, il en fait un motif. On voit alors poindre dans l’espace indéfini de ces toiles une certaine dissociation du sens, pourquoi pas un détachement et alors, peut-être même l’expression d’un doute, d’une réelle mélancolie où tout le poids du sens retombe et redonne à la peinture une certaine légèreté.

Dans une technique simple et la bichromie qui composent les bases de son style, Sylvie Fanchon enveloppe les deux étages de la galerie Maubert de deux longues peintures murales : 7 mètres de lignes bleues sur fond rouge au rez-de-chaussée, 19 mètres de lignes jaunes sur fond noir au sous-sol. Ici, la situation se complique d’un cran au moins : ces longues peintures murales aux couleurs contrastées deviennent les fonds sur lesquels sont accrochées des peintures récentes. On fera l’expérience d’une glissade optique ponctuée de quelques clashs visuels ; on verra peut-être remonter les souvenirs de paysages striés par la vitesse, défilant sous le regard las de nos corps calés à l’arrière d’une voiture et qui parfois s’attarde sur telle ou telle image. C’est précisément ce que fait la peinture de Sylvie Fanchon : un arrêt du regard. Sur une première peinture, rouge et bleue, qui tente un camouflage avec le fond zébré aux couleurs identiques, on lit le mot “GLORY”, ou plutôt GL OR – l’or est dans la gloire – quand l’Y, posé sur le bord inférieur du cadre, dessine le museau d’un chat. C’est que nos amis les animaux peuplent cette peinture déjà habitée par d’irréductibles toons apparus pour la première fois en 2009 dans la série “Les caractères”. Ici, une seconde bribe de texte arrive en guise de signature, livrant l’adresse d’un site manifestement dédié à l’artiste puisqu’il est composé de son prénom + nom + point com : attributs d’une communication déjà obsolète, signes d’une volonté déchue avant même de s’être livrée au WorldWideWeb.

Sur le fond jaune et noir étiré du sous-sol, une série de peintures joue des variations autour de cette fameuse phrase de Broodthaers et dont les lettres composent comme des socles ou des sous-titres aux silhouettes cartoonesques des célèbres Looney Tunes. On reconnaîtra parmi eux, Coyote, Bugs Bunny, Daffy Duck… L’un ventre à terre, l’autre un bras levé dans une pose extatique, un groupe à l’unisson pointe du doigt la pertinence de la situation, ailleurs, un caniche pomponné s’avance fièrement une patte après l’autre, digne rejeton du poodle de General Idea. Mots ou toons, ils jouent les fantômes d’une certaine culture populaire nord-américaine devenue mondiale, flottants en réserve sur des fonds brouillés. Ces fonds sont les traces tangibles d’un balayage élancé, presque expressionniste, typiquement artistique avec sa part d’arbitraire ou décisive. On reconnaît ce geste en peinture qui trouve un équilibre ultime juste avant un irrémédiable surplus, tel Coyote arrivé en haut de la falaise et que le simple souffle du passage de Bip Bip fait sombrer dans le gouffre.

Figures figuratives sur fonds abstraits, à moins que ce ne soit l’inverse, fonds et formes se confondent et, ensemble, perdent en chemin l’évidence première du message initial. Avec cette perte programmée, l’aveu d’un désir de gloire rejoint un plus simple plaisir de peindre.

Voilà donc une exposition qu’on peut voir vite à l’aller, le volume poussé à fond, et revoir pas à pas au retour. Il est aussi possible de se laisser guider par les lignes qui sous-tendent l’exposition et d’en suivre les points de fuite qui nous mèneront encore ailleurs.

Emilie Renard, Directrice de Bétonsalon – centre d’art et de recherche, Paris

 

Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 - Acrylique sur toile,  50 x 60 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 – Acrylique sur toile, 50 x 60 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 - Acrylique sur toile, 50 x 60 cm © Jonathan Martin.
Sylvie Fanchon, Sans titre (The Purpose of Art), 2019 – Acrylique sur toile, 50 x 60 cm © Jonathan Martin.