Partage


“Dorian Cohen” Bien que cela soit naturel

à la Galerie Paris-Beijing, Paris

du 23 janvier au 6 mars 2021

Galerie Paris-Beijing


previous arrow
next arrow
previous arrownext arrow
Slider

© Anne-Frédérique Fer, visite de l’exposition avec Dorian Cohen, le 22 janvier 2021.

Dorian Cohen, Le tunnel des artisans, 2020. Huile sur toile, 200 x 165 cm. © Dorian Cohen, Courtesy Galerie Paris-Beijing. Crédit photo Suzan Brun.
Dorian Cohen, Le tunnel des artisans, 2020. Huile sur toile, 200 x 165 cm. © Dorian Cohen, Courtesy Galerie Paris-Beijing. Crédit photo Suzan Brun.
Dorian Cohen, Mère et fils, 2020. Huile sur toile. 81 x 100 cm. © Dorian Cohen, Courtesy. Galerie Paris-Beijing. Crédit photo Suzan Brun.
Dorian Cohen, Mère et fils, 2020. Huile sur toile. 81 x 100 cm. © Dorian Cohen, Courtesy. Galerie Paris-Beijing. Crédit photo Suzan Brun.
Dorian Cohen, Urbanités 30, 2019. Huile sur toile, 60 x 73 cm . © Dorian Cohen, Courtesy. Galerie Paris-Beijing. Crédit photo Suzan Brun.
Dorian Cohen, Urbanités 30, 2019. Huile sur toile, 60 x 73 cm . © Dorian Cohen, Courtesy. Galerie Paris-Beijing. Crédit photo Suzan Brun.

Texte de Sylvain Silleran

Dans un jardin au gazon vert électrique, des arbres se penchent, plient sous l’effet d’un fort vent.  Les troncs se courbent, les branches sont tirées à droite et à gauche par une force titanesque, prête à tout arracher jusqu’aux racines. Plus qu’un vent, un ouragan va tout emporter, et les arbres se tordent dans toutes les directions, résistant de leur souplesse dansante. Quelque chose d’invisible vient d’exploser au centre de la toile, quelque chose d’inconnu, de dangereux, mais au parfum de liberté. Pour sa première exposition solo, Dorian Cohen présente des tableaux-fenêtres que l’on ouvre sur un monde très vert, humide et odorant.

Des arbres, des buissons étendent leurs feuillages d’un vert extraordinaire, vibrant, un vert qui réveille comme l’acidité d’un citron. Les feuilles détaillées en petites surfaces lumineuses sont fraiches, vivantes, elles forment une nature à part entière qui, bien que mise en pot, triomphe de sa jeunesse. L’architecture des maisons, les cours d’immeubles s’effacent devant toutes ces plantes. Un coin de mur bleu, un bout de balcon, un volet clos, le pavage d’une entrée… tout est vide, fermé, sans hommes, sans habitants ni oiseaux, rien d’autre que cette énergie végétale.

Une femme enceinte scrute son ventre. Assise sur une chaise, le visage perdu dans ses cheveux, sa solitude se voit renforcée par le vide de la pièce. Une petite plante dans un pot et une estampe représentant un samouraï, presque rien, et une nappe bleue qui répond au mur vert. Chez Dorian Cohen les murs sont bleus comme des ciels, ils ne ferment pas un espace clos mais l’ouvrent sur un infini.

Une vieille dame reçoit la visite de son fils dans sa chambre, il y a quelque chose, peut-être dans les rideaux, quelque chose d’un hôpital, d’une maison de retraite, une triste résidence. Tous les détails sont peints avec délicatesse: la reliure des livres dans la bibliothèque, le velouté de la moquette, la lumière se diffusant à travers les voilages, les reflets sur le verre des petits cadres des photos sur la commode. Tous nous parlent de nostalgie, d’un monde qui se meurt. Tandis qu’une personne reste assise, résignée, l’autre se met debout, courageusement, avec son déambulateur. L’attente est silencieuse, les placards, le linge plié sur une chaise, les meubles et objets sont là sans y être, ils ont déjà disparu, laissant un vide que deux humains tentent comme ils peuvent de combler.

Un couple est assis dans un restaurant. Une femme regarde l’autre manger une soupe de nouilles. Le temps s’est arrêté, les baguettes restent en suspens, plongées dans le grand bol. Verres, carafe, sauces, tout semble posé à une place parfaitement définie, une symbolique héritée de la peinture classique où tout participe au récit. 

Les visages sont lisses, ils glissent vers l’anonymat, visages pour dire c’est un homme, une femme, n’importe lequel. Alors on cherche ce qui est important : d’où vient la lumière. A la lumière diffuse de l’attente, la lumière de nulle part, mélancolique et froide de néon, répond celle qui jaillit d’un cageot de légumes que transportent des maraichers. La lumière de pêches roses et veloutées, la lumière d’un poireau tombé à côté de sa caisse. Ceux-là sont bien vivants tandis que dans l’ombre les carottes terreuses, les choux-fleurs tassés ayant pris la forme de cubes dépérissent déjà. Le cageot de fruits étincelle, trésor dans un film de pirates projetant sa lumière d’or sur les visages triomphants, objet de convoitises.

Dans cette peinture faussement naïve les hommes sont bien tristes. La vie est bien ennuyeuse, réduite à une attente absurde, ou à transporter des caisses dans la pénombre. Pendant ce temps le monde végétal prend sa revanche. Les plantes s’épanouissent, déploient de magnifiques panaches verts mentholés. On pense aux appartements vides de Hammershøi, baignés de lumière. Ici la lumière est végétale ; la vie, le divin, c’est la chlorophylle.

Sylvain Silleran


Extrait du communiqué de presse :

 

Pour cette première exposition personnelle à Paris, le peintre confirme sa volonté de construire une généalogie de récits urbains. Seront ainsi dévoilées, à travers une alternance entre paysages urbains et scènes de genre, une quinzaine d’huiles sur toile.

Une femme enceinte se prenant le ventre avec effroi, la tristesse d’un homme posant dans l’atelier d’un artiste, ou encore le silence mélancolique de deux trentenaires dans un restaurant, Dorian Cohen convoque la scène de genre en portant un regard naturaliste sur les drames de la vie urbaine. L’artiste propose une interprétation contemporaine des fondamentaux de ce mouvement littéraire et pictural du 19ème siècle construit autour de l’oeuvre d’Émile Zola, soit une représentation naturelle et sans concessions de la vie sociale.

Ici, le très ordinaire repas entre amis est métamorphosé par le peintre qui opère une dramatisation de la scène en jouant sur un anachronisme entre la représentation d’un sujet très actuel et un traitement de l’image relevant de la peinture classique. Des personnages mangent ensemble mais paraissent seuls dans leur pensée. Le peintre rend visible leur psychologie mais aussi adresse d’une certaine manière une critique sociale sur l’individualisme progressif de la société qui nous rend muets, même dans les lieux de sociabilité.

Dans Le Tunnel des Artisans, le peintre nous plonge dans le quotidien d’un préparateur de commandes de fruits et légumes, nouveau travailleur de l’ombre des grandes villes. Le traitement théâtral voire cinématographique en clair-obscur du dos torturé du travailleur par le port répétitif des cagettes n’est pas sans rappeler les paysans de Jean-François Millet, autre inspirateur naturaliste du peintre.

C’est dans le tableau Mère et Fils, que semble culminer la cruauté narrative tant recherchée par l’artiste, dans son inspiration zolienne. Dans une chambre aux mobiliers vieillissants, un septuagénaire est assis devant sa mère en déambulateur qui semble avoir déjà dépassé l’âge des 90 ans. Dorian Cohen évoque ici cette génération d’hommes qui, dans l’apaisement de la retraite, redeviennent les enfants de leur mère, toujours en vie, pour vivre le crépuscule de leur relation. La tristesse de cette scène actuelle est magnifiée par le velouté de la lumière crépusculaire en teintes de bleu qui se dépose avec douceur sur le mobilier de la scène.

Dans son autre série des Urbanités, commencée en 2015, le peintre décrit ces espaces urbains banals là où le beau n’est pas évident, là où ni même le laid n’est flagrant. A travers le grand jeu de la peinture à l’huile, il révèle le potentiel pictural de ces endroits. Ainsi la ribambelle des pots de plantes d’une cour parisienne est mise en scène dans un parterre en damier de losanges, travaillé avec la perspective des peintures italiennes du 15ème siècle. L’enchevêtrement des façades d’immeubles aux matériaux variés des coeurs d’ilots parisiens se transforment en concours de papiers peints à la Vuillard, contrastant avec l’enthousiasme d’une végétation résiduelle dans cette minéralité étouffante.

Si l’oeuvre socialisante du peintre est indéniablement teintée d’un léger pessimisme, il n’est que le miroir logique du désenchantement d’une génération face à un avenir très incertain entre crises climatiques, écologiques et sanitaires. Ressentiment similaire que l’on peut retrouver chez les peintres et écrivains naturalistes plus d’un siècle avant face au déterminisme social de l’époque.

Dorian Cohen est un peintre français né en 1987. Il vit et travaille à Paris. Diplômé en génie urbain et urbanisme, autodidacte en peinture, son travail de peintre est révélé au monde de l’art en 2017 lors du 62ème Salon de Montrouge. En 2018, il est lauréat du prix de la Fondation Colas puis est nominé en 2019 à la 10ème édition du Prix Sciences PO pour l’Art Contemporain.