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“Eternel Tintoret” au Musée Jacquemart-André, du 11 septembre 2026 au 24 janvier 2027

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“Eternel Tintoret” 

au Musée Jacquemart-André, Paris

du 11 septembre 2026 au 24 janvier 2027

Musée Jacquemart-André


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©Sylvain Silleran, visite presse, le 10 septembre 2026.

Texte Sylvain Silleran

https://francefineart.com/ Tintoret, Léda et le cygne, vers 1578, huile sur toile, 162 x 218 cm, Florence, Gallerie degli Uffizi. crédit photo : ©Gabinetto Fotografico delle Gallerie degli Uffizi

Tintoret, Léda et le cygne, vers 1578, huile sur toile, 162 x 218 cm, Florence, Gallerie degli Uffizi. crédit photo : ©Gabinetto Fotografico delle Gallerie degli Uffizi

https://francefineart.com/ Tintoret, Autoportrait, vers 1588, huile sur toile, 63 x 52 cm, Paris, Musée du Louvre, département des Peintures. Crédit photo : © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi.

Tintoret, Autoportrait, vers 1588, huile sur toile, 63 x 52 cm, Paris, Musée du Louvre, département des Peintures. Crédit photo : © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi.

https://francefineart.com/ Tintoret, Suzanne et les vieillards, vers 1555-1556, huile sur toile, 146 °— 193,6 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie. Crédit photo : © KHM-Museumsverband.

Tintoret, Suzanne et les vieillards, vers 1555-1556, huile sur toile, 146 °— 193,6 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie. Crédit photo : © KHM-Museumsverband.

Tintoret
Musée Jacquemart André

Il y a d’abord chez Tintoret la lumière de Venise, les carmins, les bleus des étoffes satinées, les jaunes de Naples éclatants comme de l’or auréolant Dieu et saints. Les visages clairs irradient de fraicheur, les chevelures héritées de Titien se libèrent, animales, sauvages, à peine domptées d’une tresse. Les mèches humides de l’énergie de vie collent aux fronts et aux tempes. Les traits semblent d’abord dessinés, tel ce portrait de Marco Grimani au visage construit de milles détails, somme de jours vécus, de joies, peines et responsabilités dont témoignent aspérités et rides. Puis l’habit est traité d’une toute autre manière, la brosse serpente rapidement, la lumière sculpte la robe en larges plis étincelants, l’étoffe s’alourdit sous le poids de la fonction, du statut.

Tintoret peint avec fougue et liberté des drapés aux gros traits anguleux, minimalistes: une ligne qui serpente le long de l’habit tel un éclair fige l’instant dans une intensité électrique. La Marie-Madeleine de Noli me tangere a les bras couverts d’un textile transparent. De quelques reflets tracés d’un geste qui semble instinctif apparait un voile diaphane, une caresse. Elle s’extrait comme d’une chrysalide d’un large manteau rouge s’enflammant en oranges. Par cet envol, Tintoret s’affranchit de Fra Angelico, de Titien. Sa Suzanne et les vieillards conserve bien de Botticelli le décor floral s’achevant en silhouettes noire, la coiffure tressée en épis de blé dorés, mais son corps y est modelé de toute sa masse charnelle, dans une formidable présence érotique.

Lorsqu’il dessine le buste dit de Vitellius, il transforme son modèle de marbre du musée en chair vivante, sculptée par les années. On retrouve dans le velouté des formes la séduction de Léda, dans leur froideur la cupidité de Danaé, dans la musculature sèche de Saint Jérôme sa force. Et sur cette matière dense un jeu de transparences fait pousser des ailes d’anges, flotter des voiles, apparaitre animaux ou chérubins. Le visible et l’invisible, le matériel et le spirituel se mêlent, indissociables. Dans l’étonnant La Création des animaux, Dieu le Père flotte dans une aura dorée au-dessus du monde qu’il est en train de créer. Les animaux sont vite peints, tracés avec une désinvolture de graffiti, ils ne sont pas encore dans le monde, encore presque irréels. Entre fresques romaines, délire d’enluminure médiévale et jardin fantastique de Jérôme Bosch, cette faune est peinte dans une liberté totale, insurrectionnelle.

La composition parfaite du Miracle de saint Augustin organise un extraordinaire chaos. Tintoret y malmène les corps, les écrase de douleur et dans un même geste les relève dans un formidable élan d’espoir. L’homme à terre, plié, tordu, se retourne de sa dernière énergie et commence à se lever, retrouvant une superbe grâce. Dans le monde de Tintoret, le chaos n’est jamais loin, chaos de bois, de terre et de foin de l’étable de son Adoration des Bergers ou chaos libertaire des corps s’échappant des draps et des voiles, laissant derrière eux le cocon froissé des convenances.

Dans Orphée implorant Pluton, l’air s’emplit de flammes, de volutes bleues et ocres qui deviendront les ciels nocturnes de Van Gogh dans quelques siècles. Pour l’instant ils ondulent de sensualité lascive, retenant le spectateur dans un magnétisme hypnotique. En fin de parcours, les héritiers de Tintoret lui rendent hommage: un autoportrait côtoie sa copie par Manet, une Tentation de Saint Antoine de Cézanne succède à une Cruxifiction de Delacroix… Restons encore un peu à Venise goûter de cette élégance et de cette fougue.


Sylvain Silleran

https://francefineart.com/  MAtelier de Tintoret, Portrait d’homme, vers 1547-1555, huile sur toile, 110 x 90 cm, Besançon, musée des Beaux-arts et d’Archéologie. Crédit photo : © Besançon, musée des beaux-arts et d’archéologie – Photographie E. Chatelain.

Atelier de Tintoret, Portrait d’homme, vers 1547-1555, huile sur toile, 110 x 90 cm, Besançon, musée des Beaux-arts et d’Archéologie. Crédit photo : © Besançon, musée des beaux-arts et d’archéologie – Photographie E. Chatelain.

https://francefineart.com/  Tintoret, Le Miracle de saint Augustin, 1547-1549, huile sur toile, 255 x 174.5 cm, Vicence, Musei Civico di Palazzo Chiericati. Crédit photo : Musei Civici di Vicenza - Museo Civico di Palazzo Chiericati.

Tintoret, Le Miracle de saint Augustin, 1547-1549, huile sur toile, 255 x 174.5 cm, Vicence, Musei Civico di Palazzo Chiericati. Crédit photo : Musei Civici di Vicenza – Museo Civico di Palazzo Chiericati.

https://francefineart.com/  Tintoret, Étude d’après un moulage de la sculpture de Michel-Ange dite ‘Le Jour’, vers 1555-1560, pierre noire et gouache blanche sur papier, 27 x 37,8 cm, Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques. Crédit photo : © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Michèle Bellot.

Tintoret, Étude d’après un moulage de la sculpture de Michel-Ange dite ‘Le Jour’, vers 1555-1560, pierre noire et gouache blanche sur papier, 27 x 37,8 cm, Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques. Crédit photo : © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Michèle Bellot.


Extrait du communiqué de presse :

Commissariat :
Giovanni Carlo Federico Villa, directeur du Palazzo Madama à Turin, président de l’Ateneo di Scienze, Lettere e Arti di Bergamo et professeur d’histoire de l’art moderne à l’Université des Études de Bergame
Neville Rowley, conservateur des peintures italiennes des XIVe et XVe siècles à la Gemäldegalerie de Berlin
Pierre Curie, conservateur général du patrimoine et conservateur du musée Jacquemart-André



Du 11 septembre 2026 au 24 janvier 2027, le musée Jacquemart-André met à l’honneur l’un des principaux acteurs de la Renaissance italienne, Jacomo Robusti, dit Tintoret (1518/19-1594). Cette exposition présente pour la première fois en France un panorama de l’ensemble de la carrière de Tintoret et démontre comment son héritage artistique s’étend au-delà des siècles et des frontières jusqu’à en faire un artiste de référence pour la peinture française du XIXe siècle.

Jacomo Robusti, surnommé « Tintoretto » en référence au métier de teinturier de son père, s’impose comme l’une des figures majeures de la peinture du XVIe siècle. Il demeure toute sa vie à Venise, où son ambition trouve un terrain fertile : c’est dans cette ville au fort rayonnement artistique que se déroule sa carrière exceptionnellement longue. Si sa formation demeure mal connue, il s’affirme dès la fin des années 1540 avec des commandes prestigieuses comme le Miracle de l’esclave (1548). Avec l’appui d’un vaste atelier, il domine, dans la seconde moitié du siècle, le marché des grands cycles décoratifs destinés aux institutions de la ville, comme le Palais des Doges (fresque du Paradis, à partir de 1588) ou la Scuola Grande di San Rocco (de 1564 à 1588).

Révélant toute la modernité de son art, l’exposition met en lumière la singularité d’un artiste doté d’une incroyable énergie créatrice, et que Vasari voyait comme le « plus terrible esprit que la peinture n’ait jamais connu » (1568). Artiste complexe et inclassable, Tintoret développe une oeuvre aussi admirée que débattue, caractérisée par des compositions audacieuses, des perspectives vertigineuses, des effets de lumière spectaculaires et la vivacité de sa touche – la célèbre prestezza. En opérant une synthèse originale entre le dessin sculptural (disegno) des maîtres toscans, en particulier celui de Michel-Ange qui le fascine, et le colorito vénitien de Titien, son rival, il porte à son apogée la Renaissance à Venise.

Rassemblant une quarantaine de peintures et d’oeuvres graphiques issues de collections publiques et privées, françaises, italiennes et internationales, l’exposition propose un parcours thématique permettant de saisir la diversité et l’ampleur de l’oeuvre de Tintoret autour de plusieurs axes. Les grandes compositions religieuses, telles que le Miracle de saint Augustin (1547-1549, Palazzo Chiericati, Vicence) ou la Trinité (vers 1561-1562, Galleria Sabauda, Turin) témoignent par exemple de sa capacité à renouveler les sujets sacrés par une interprétation dramatique.

Les figures mythologiques ou tirées de l’Ancien Testament, comme la Suzanne (Kunsthistorisches Museum, Vienne), la Léda et le cygne (Galerie des Offices, Florence) et la Danaé (Musée des Beaux-Arts, Lyon) révèlent quant à elles une même veine inventive, mêlant sensualité, humour et distance critique. Un ensemble de dessins et d’études autographes éclaire le rôle fondamental du dessin dans la pratique de Tintoret, à l’inverse de l’image d’un peintre travaillant sans préparation, et introduit une réponse au paragone, l’opposition traditionnelle entre peinture et sculpture. Une section est également consacrée aux portraits de Tintoret, remarquables par leur intensité psychologique et leur modernité formelle, tel le Portrait d’une femme en tenue de deuil (vers 1550-1555, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde).

L’exposition s’achève sur une réflexion sur la postérité de Tintoret dans la peinture française du XIXe siècle. En effet, son caractère sombre et passionné, son audace narrative et son immense créativité font de Tintoret une figure résolument moderne qui influencera des artistes du XIXe siècle. Son oeuvre, traversée de tensions entre ordre et désordre, construction et dissolution, a de fait suscité un accueil particulièrement favorable en France. Plusieurs exemples illustrent la manière dont le peintre vénitien a inspiré les artistes en quête d’innovation. Dès la fin du XVIIIe siècle, le peintre et graveur Dominique Vivant Denon reconnaît en lui un artiste en rupture avec le modèle académique. Par la suite, son influence se déploie de manière contrastée : pour les classiques comme Jean-Auguste-Dominique Ingres, Tintoret constitue à la fois une référence et un contre-modèle, tandis que les romantiques, tels que Léon Cogniet et Eugène Delacroix, célèbrent la puissance expressive et dramatique de son art. La copie de l’Autoportrait de Tintoret par Édouard Manet (1854, Musée des Beaux-Arts, Dijon), ici exposée à côté de son modèle prêté par le musée du Louvre, en est l’illustration la plus formelle. Des maîtres comme Manet et Cezanne ont ainsi vu en Tintoret un véritable précurseur, admirant sa peinture à la touche libre, qui renonce à l’idéalisation et interroge en profondeur les fondements mêmes de la représentation. D’Ingres à Cezanne, en passant par Delacroix et Manet, cette exposition inédite met en lumière la filiation inattendue entre Tintoret et les avant-gardes françaises, et souligne combien son art, parfois incompris, s’inscrit dans la longue histoire de la modernité.