“Calder” Rêver en Equilibre, à la Fondation Louis Vuitton, du 15 avril au 16 août 2026
“Calder” Rêver en Equilibre
à la Fondation Louis Vuitton, Paris
du 15 avril au 16 août 2026
Texte Sylvain Silleran

Herb Weitman, Calder avec Southern Cross (1963) et / and Back from Rio (1959), Roxbury, c. 1963. Tirage gélatino-argentique, 35,6 x 27,9 cm. Calder Foundation, New York. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris.

Gordon Parks, Calder avec Snow Flurry I (1948), Roxbury, 1952. Tirage gélatino-argentique, 34,3 x 27 cm. Calder Foundation, New York. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris.
Calder
Fondation Louis Vuitton
Dog et Duck, de 1909, sont deux petits animaux en feuille de laiton découpée et pliée qu’Alexandre Calder, à 11 ans, offrit à ses parents. Il y a déjà dans ces deux petits objets tout ce qui fera son œuvre: les influences vernaculaires, la joie ludique de créer, d’assembler, plier trois fois rien pour raconter des petites histoires. Ces silhouettes simples que nous connaissons depuis toujours, depuis les vases grecs aux dessins publicitaires, les voilà posées sur une table tel un petit théâtre du monde heureux, presque moqueur, aboyant et caquetant.
Plus tard, ces petites figurines engendrent le Cirque Calder, un mélange de sculpture, de musique, de théâtre, de performance. Une ménagerie de bric et de broc, de récupération, façonnée de bois, de fil de fer, de bouts de tissu. Monsieur Loyal dirige ce petit monde: funambules, acrobates, dompteur de lion, Prima Donna, cowboys et chevaux, course de chars. Ces personnages et animaux articulés, montés sur roulettes, pendus à des fils, voyagent dans des valises et prennent vie au son d’un gramophone pour un grand spectacle auquel de nouveaux numéros viennent sans cesse s’ajouter.
Un tableau de Picasso, un Acrobate de 1930, regarde ceux de Calder. Des silhouettes de fil de fer suspendues projettent une ligne claire sur le mur: ces portraits extraordinairement vivants de Kiki de Montparnasse, de Joséphine Baker, dialoguent avec Paul Klee et Fernand Léger. Toute une époque qui entre en effervescence. Mondrian inspire à Calder des abstractions géométriques. De ces quelques toiles, les formes s’échappent bien vite, elles flottent dans l’air, dans un cadre de fil métallique circulaire, des disques rouges de sémaphore au bout de perches fines comme des arêtes de poisson. Des petites machines hoquetantes tournent et sautillent entre Jean Hélion et Tinguely.
Calder reprend ses funambules de cirque avec Tightrope en 1936, mais dans une version abstraite aux formes stylisées simplifiées à l’extrême. Il développe des formes nouvelles sous le regard de Miró, la queue d’une baleine plongeante, des plantes, des flammes, des formes humaines dansantes, animales. La couleur est minimale: du blanc, du noir, du rouge. Une silhouette noire se découpe sur l’écran blanc qu’offre le mur, ce n’est pas tant l’objet que l’on regarde mais l’air qui est tranché d’un geste précis, Abracadabra!
Les formes sont mobiles, le fil de fer s’affine, un trait de crayon tracé dans l’espace. Les formes s’élèvent, flottent, volent d’elles-même, portées par un bruissement d’air. Leur mouvement est laissé si libre qu’un rien peut les emporter. Des pylônes sortent des murs, antennes transmettant des messages en morse qui se matérialisent en formes pointillées. Mais les murs ne suffisent pas, il faut lever les yeux car au plafond il se passe encore des choses, un poisson nage avec de grands bras, des feuillages noirs, des fruits étranges se balancent au bout de leurs arborescences squelettiques.
Calder touche à tout avec la même candeur: il façonne des bijoux pour son épouse, des sculptures à porter. Ce sont des petits motifs répétés, des frises antiques, des animaux, un fil serpentant en caractères et mots… Le métal rappelle la domesticité, les couteaux et les cuillers, puis se déroule en écriture, plonge dans l’antiquité et revient en plein dans ce XXéme siècle ivre de modernité.
Des constellations noires et rouges vivantes comme des insectes ou des plantes chaotiques, Calder fait de l’univers un formidable spectacle de cirque joyeux et dansant. La folle succession de branches et de feuilles semble sans fin, et à peine y a-t-on décelé un ordre, une logique, que celui-ci nous échappe, nous laissant ébahi comme devant le tour d’un magicien. Ce sont des organismes pris dans une croissance anarchique, qui part dans toutes les direction. Des êtres surpris dans un équilibre impossible. Des larges formes contrebalancées par des tout petits éléments épars oscillent lentement, s’accumulent, se démultiplient, toujours proches de la rupture mais flottant néanmoins avec élégance et une insolente assurance. Voilà la magie de Calder: la candeur apparente du grand illusionniste.
Sylvain Silleran
Extrait du communiqué de presse :
Commissariat :
Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton, commissaire générale
Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer, commissaires invités
Assistés de Valentin Neuroth et Claire Deuticke
Olivier Michelon, commissaire associé, assisté de Léna Lévy
Cette exposition a été rendue possible grâce à un partenariat avec la Calder Foundation et le Whitney Museum of American Art
Du 15 avril 2026 au 16 août 2026, la Fondation Louis Vuitton célèbre le centenaire de l’arrivée d’Alexander Calder (1898-1976) en France en 1926 ainsi que les cinquante ans de sa disparition, avec une rétrospective qui aborde toutes les dimensions de son oeuvre. L’exposition « Calder. Rêver en équilibre » couvre un demi-siècle de création, de la fin des années 1920 et les premières représentations du Cirque Calder qui captivent les avant-gardes parisiennes, à ses sculptures monumentales qui redéfinissent l’idée d’art public dans les années 1960 et 1970. A la Fondation Louis Vuitton, flottant dans l’architecture des espaces dessinés par Frank Gehry, ses mobiles transforment l’exposition en chorégraphie.
L’exposition, l’une des plus importantes à ce jour consacrées à Alexander Calder, a été conçue en étroite collaboration avec la Calder Foundation, qui en est le principal prêteur. Elle bénéficie également de prêts d’institutions internationales et de collectionneurs privés de premier ordre, regroupant ainsi près de 300 oeuvres : des mobiles et stabiles – pour emprunter à la terminologie caldérienne pour désigner les abstractions cinétiques et statiques – mais également des portraits réalisés à partir de fil de fer, des figures sculptées en bois, des peintures, des dessins et même des bijoux, conçus comme de véritables sculptures. Tout au long d’un parcours chronologique, occupant plus de 3000 m2, les préoccupations artistiques fondamentales de Calder sont articulées : tout d’abord le mouvement mais aussi, la lumière, la réflexion, les matériaux humbles, le son, l’éphémère, la gravité, la performance, l’espace positif et négatif.
Cette exposition étant une célébration anniversaire, elle élargit son propos avec des contributions des contemporains de l’artiste. Des travaux de ses amis, Jean Arp, Barbara Hepworth, Jean Hélion et Piet Mondrian, ainsi que de Paul Klee et Pablo Picasso, permettent de situer l’inventivité radicale de Calder dans le concert des avant-gardes. Trente-quatre clichés réalisés par les plus importants photographes du XXe siècle (Henri Cartier-Bresson, André Kertész, Gordon Parks, Man Ray, Irving Penn et Agnès Varda…) montrent un artiste funambule entre l’art et la vie. « Calder. Rêver en Équilibre » présente également des focus consacrés à des ensembles clefs de l’oeuvre de Calder, notamment sa série tant appréciée des Constellations ou ses bijoux au dynamisme fascinant.
Dans la continuité des expositions monographiques consacrées à des figures majeures de l’art des XXᵉ et XXIᵉ siècles — tels que Jean-Michel Basquiat, Joan Mitchell, Charlotte Perriand, Mark Rothko, David Hockney, Gerhard Richter – la Fondation Louis Vuitton consacre la totalité de ses espaces aux travaux de Calder et pour la première fois la pelouse attenante. Ce faisant, c’est également un dialogue entre les volumes, les plans et les mouvements de Calder et ceux de l’architecture de Frank Gehry que l’exposition initie.
C’est vers l’âge de 25 ans qu’Alexander Calder renoue avec l’héritage familial (fils d’une peintre et d’un sculpteur, petit-fils d’un sculpteur) en se tournant d’abord vers la peinture et le dessin. Après ses études à l’Art Students League de New York, il s’installe à Paris en 1926. Dans le quartier de Montparnasse, très rapidement, l’artiste s’intègre dans ce qui est alors le premier foyer artistique mondial. Il y propose des formes uniques, des sculptures de fil de fer figuratives et épurées, qui attirent la critique, et un Cirque miniature. Grâce au prêt exceptionnel du Whitney Museum of American Art, une première depuis quinze ans, le Cirque Calder revient à Paris, la ville où il a été créé. Au centre de ce spectacle d’un nouveau genre, Calder manipule des acrobates, clowns, cavaliers miniatures devant une audience sans cesse plus grande. Fernand Léger, Jean Hélion, Le Corbusier, Jean Arp, Joan Miró sont quelques-uns de ses spectateurs, tout comme Piet Mondrian.
La visite de l’atelier de Mondrian par Calder en 1930, où il fut profondément impressionné par l’environnement spatial et coloré du lieu, marque le tournant abstrait de son oeuvre, d’abord par la peinture, puis par la sculpture. Marcel Duchamp proposa le nom de « Mobiles » pour les compositions abstraites et cinétiques que présentent l’artiste en 1932 à la Galerie Vignon à Paris. D’abord entraînés mécaniquement, puis mus par quelques bruissements d’air, ces mobiles empruntent alors « leur vie à la vie vague de l’atmosphère » comme l’écrit Jean-Paul Sartre en 1946. Quant aux « stabiles », Arp proposa ce terme en réponse à la terminologie de Duchamp pour désigner les objets statiques de Calder au début des années 1930.
Si Calder repart aux Etats-Unis en 1933, il réalise plusieurs aller-retours avec l’Europe marqués par sa participation au Pavillon de la République Espagnole en 1937 avec Miró et Picasso. Il revient ensuite en France, dès la fin de la guerre et installe un atelier dans le hameau de Saché, dans la vallée de la Loire, en 1953. C’est un pied dans chaque pays qu’il développe son oeuvre, renouvelant jusqu’à son décès en 1976 l’idée même de la sculpture. Par le mouvement bien sûr, mais également par l’invention d’un vocabulaire qu’il déploie à toutes les échelles, allant de fins assemblages de métal s’animant au moindre souffle à des constructions monumentales, il crée des sculptures non objectives qui coexistaient en parallèle avec la nature. Comme le notent Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer, commissaires invités de l’exposition, « La démarche novatrice de Calder a élargi les dimensions de la sculpture pour y inclure le temps comme une quatrième dimension essentielle ».





























