🔊 “Le savoir en trompe-l’oeil” Corée, 18e-20e s., au Musée national des arts asiatiques – Guimet, du 16 septembre 2026 au 4 janvier 2027
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“Le savoir en trompe-l’oeil” Corée, 18e-20e s.
au Musée national des arts asiatiques – Guimet, Paris
du 16 septembre 2026 au 4 janvier 2027
MusĂ©e national des arts asiatiques – Guimet

PODCAST –Â Entretien avec
Dr. Arnaud Bertarnd,
ancien conservateur des collections CorĂ©e – Chine ancienne au musĂ©enGuimet,Â
et commissaire de l’exposition,
par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă Paris, le 14 septembre 2026, durĂ©e 19’22,
© FranceFineArt.
Extrait du communiqué de presse :

Vase double à décor de fleurs, Chine, 18e-19e siècle, dynastie Qing (1644-1911). Porcelaine à décor d’émaux famille rose. Paris, musée Guimet, donation Ernest Grandidier, 1894. © GrandPalaisRmn (musée Guimet, Paris) / Michel Urtado.

Yi Han-chol (1808-?), Portrait du dignitaire de haut rang Cho Man-yong (1776-1846). Corée, époque du Joseon (1392-1910), 1845. Couleurs sur papier. Paris, musée Guimet. © Musée Guimet, Paris, Dist. GrandPalaisRmn / Jean-Yves et Nicolas Dubois.

Éventail à motif de taegeuk. Corée, époque du Joseon (1392-1910), XIXe siècle. Bois, papier ; 84 × 43 × 2,5 cm. Paris, musée Guimet. © GrandPalaisRmn (musée Guimet, Paris) / Michel Urtado.
Commissariat :
Dr. Arnaud Bertrand, ancien conservateur des collections Corée – Chine ancienne au musée Guimet
Une plongée fascinante à la découverte d’un art du trompe-l’oeil en Corée, entre bibliothèques savantes et mondes oniriques !
À quoi peut servir une bibliothèque lorsque le temps manque pour lire ? À l’heure où le savoir circule sur les écrans, s’évader par la lecture devient parfois un luxe et la bibliothèque est alors souvent plus regardée que pratiquée. Ce dilemme n’est pas nouveau. Dans la Corée de la fin du 18e siècle, le roi Jeongjo (r. 1776-1800) y est déjà confronté. Pris par les affaires de l’État, n’ayant que peu le temps de lire, il passe commande aux artistes o£ciels de l’Académie royale de peinture un paravent qui reprend en trompe-l’œil sa bibliothèque, pour rester proche de ses livres.
Pour la première fois au musée Guimet, une exposition redonne à ce mouvement pictural sa place centrale, loin de l’image folklorique ou purement décorative qui lui est trop souvent associée. Elle rassemble plus de 75 pièces : paravents, peintures -dont un trésor national, l’autoportrait de l’un des plus célèbres artistes du Joseon- mais aussi une confrontation entre le cabinet du lettré et sa reprise en peinture avec des objets associés aux désirs d’élévations (contenants pour alcools et thés, bronzes, porcelaines, montre, lunette, pinceaux), des ouvrages venant de la BNF, du Collège de France et du musée Guimet.
Un exceptionnel rouleau peint de plus de cinq mètres du 18e (ou début 19e siècle) est dévoilé pour la toute première fois, il est issu des collections du musée Guimet, il appartenait à Victor Collin de Plancy, premier représentant o£ciel de la France en Corée en 1876. Ce rouleau a fait l’objet d’une analyse par le centre national des laboratoires des musées de France, puis d’une restauration pour l’exposition.
L’exposition tisse des liens entre l’art coréen et l’art de la perspective issue des échanges avec les artistes jésuites, et rappelle la place centrale des échanges de savoirs techniques à Pékin, capitale des Qing, par les ambassades coréennes.
L’art du trompe-l’oeil naît dans un contexte d’échanges et requiert une maîtrise de la perspective, savoir européen connu à la cour de Chine, transmis en Corée par le biais des ambassades coréennes régulièrement envoyées à Pékin.
D’abord centré sur la représentation de livres, le décor des paravents évolue vers des compositions plus riches associant objets de savoirs et de curiosités. Ainsi se développe le mouvement pictural du chaekgeori (littéralement «livres et objets») alors qu’apparaissent des compositions picturales de bibliothèques le plus souvent montées en paravents. Comparables aux peintures représentant des cabinets de curiosités dans l’art occidental, elles habillent les intérieurs coréens, du palais royal aux maisons bourgeoises.
À la fois oeuvres et cloisons, ces images projettent le regard dans un autre espace, celui d’un cabinet de savoir et de possessions en devenir. Bien au-delà de la Corée, elles interrogent notre rapport à l’accu- mulation du savoir, à la fonction du livre et aux objets placés dans nos intérieurs.

Paravent à dix panneaux représentant une bibliothèque. Corée, époque du Joseon (1392-1910), XIXe siècle. Encre, couleurs et or sur soie. Séoul, musée national de Corée. © National Museum of Korea’s public work is used according to KOGL.
Parcours de l’exposition :
Un art de la mise en scène du savoir
Au 15e siècle, la réussite sociale repose sur des examens o£ciels (gwageo), dont le plus prestigieux était fondé sur l’étude des classiques confucéens. Ce système de recrutement très sélectif, reprend la pratique chinoise des examens impériaux permettant de recruter les fonctionnaires. À partir de la seconde moitié du 17e siècle, la situation évolue. Les guerres dévastatrices contre les Japonais puis les Mandchous, les crises économiques et l’augmentation du nombre de candidats rendent l’accès à ces postes plus difficiles. Les examens restent centraux mais ne su£sent plus à assurer le prestige d’une certaine classe sociale. Le savoir se développe alors en dehors de l’État. Il circule dans des académies privées (seoweon), au sein des familles et entre lettrés. Pour stimuler l’esprit, au-delà de la pratique de la lecture et de l’écriture, à partir de la fin du 18e siècle, les intérieurs sont habillés de peintures de bibliothèques.
Mise en scène du lettré et du fonctionnaire idéal
Au 18e siècle, le savoir structure la vie du lettré. Celui-ci s’entoure d’objets liés à son étude, formant un environnement propice à la réflexion å: pinceaux, pierres à encre, instruments de musique, jeux de stratégie et livres des classiques confucéens. Dans les maisons traditionnelles, les bibliothèques monumentales, au sens architectural du terme, n’existent pas, contrairement à ce que l’on observe en Chine ou, plus à l’ouest, en France, en Italie ou en Allemagne. Les livres et autres objets précieux sont conservés dans des coãres, posés sur des meubles, parfois sur quelques étagères. L’accumulation du savoir demeure discrète, sans ostentation. Il s’exprime ainsi moins par l’abondance visible que par un ordre maîtrisé, reflet d’un esprit discipliné et d’une aspiration à la vertu.
La bibliothèque en trompe-l’œil du roi Jeongjo
Le souverain coréen siège traditionnellement devant un paravent de type ilwolobongdo, représentant le soleil, la lune et cinq sommets, image de l’ordre du monde et de son autorité. En 1791, le roi Jeongjo (r.å1776-1800) introduit un changement décisifå: dans la salle d’audience du palais de Changdeok, il remplace ce paravent par une représentation de la bibliothèque royale, a£rmant ainsi que le pouvoir repose sur la connaissance. Sous l’autorité de la bibliothèque royale intérieure (Gyujanggak) qu’il fonde, il encourage la production de ces images. Les peintures à étagères compartimentées (chaekgado) deviennent alors un sujet d’exercice dans les examens artistiques o£ciels (nokchwijae).
Entre Chine et jésuites : voyage aux sources du chaekgeori
Loin de l’image d’un «royaume ermite», le Joseon est pleinement inscrit dans les échanges de l’Asie orientale. Au 18e siècle, les ambassades coréennes à Pékin, capitale des Qing, jouent un rôle essentiel dans la circulation des objets, des idées et des savoirs. Là , ils découvrent les collections impériales organisées en cabinet aux cent trésors (duobaoge), mais aussi les savoirs occidentaux introduits par les missionnaires jésuites, un ordre religieux catholique, présents à la cour depuis le début du 17e siècle. Livres, gravures et cartes du monde offrent une nouvelle vision de l’espace. L’introduction d’instruments optiques, comme la longue-vue, favorise une observation plus directe du paysage réel. Les églises, ornées de décors en trompe-l’oeil, marquent ceux qui les visitent. Ces découvertes nourrissent les pratiques artistiques. Les peintres coréens s’approprient ces nouveaux effets de perspective, de clair-obscur, et de trompe-l’oeil. C’est dans ce contexte que naît le chaekgeori, à la croisée des traditions chinoises et des apports jésuites.
Les ambassades coréennes à Pékin
Souvent présenté comme un vassal de la Chine impériale des Qing (1644-1911), le royaume coréen du Joseon occupe en réalité une place singulière dans le système tributaire dont il tire parti pour préserver son autonomie. Des ambassades sont envoyées à Pékin pour verser le tribut, recevoir le calendrier impérial et participer aux cérémonies dynastiques. Chaque mission réunit plusieurs centaines de personnes, hauts fonctionnaires, interprètes, scientifiques, lettrés et artistes. Au 18e siècle, les délégations parcourent librement la capitale chinoise, centre d’échanges entre l’Asie et l’Europe. À leur retour, elles remettent des rapports à la cour où ces «savoirs occidentaux» (Seohak) se diffusent. Le roi Jeongjo s’intéresse aux gravures et aux savoirs scientifiques.
Perspective et trompe-l’oeil, un langage occidental appliqué à l’art coréen
Venus de Rome, les jésuites introduisent à Pékin les techniques de la perspective et du trompe-l’oeil. Dans l’Europe des 16e et 17e siècles, ces images illusionnistes ne sont pas de simples décors : elles doivent instruire, émouvoir et rapprocher le fidèle de la foi. Le décor d’Andrea Pozzo à Saint-Ignace de Rome en devient l’un des grands modèles. Son traité de perspective est ensuite traduit et adapté en Chine par Nian Xiyao, grâce aux savoirs transmis notamment par Giuseppe Castiglione, peintre jésuite à la cour de l’empereur Qianlong. Dans les églises de Pékin, ces effets offrent aux ambassades coréennes une expérience visuelle nouvelle. En Corée, la perspective n’est pas reprise telle quelle : elle est transformée dans les chaekgeori_pour rapprocher le regard du livre, des objets et du savoir.
Chaekgeori, cabinet de désirs
Le chaekgeori ne se limite pas à la simple représentation d’une bibliothèque idéale, il offre également à la contemplation une collection. À la différence de ses modèles physiques – les cabinets chinois aux «mille trésors», conçus comme des meubles ostentatoires, ou les cabinets de curiosités occidentaux –, ces peintures transforment la bibliothèque en un espace organisé mais fantasmé. L’illusion du plaisir de collectionner devient centrale dans le choix des motifs, créant une véritable grammaire visuelle. Dans les maisons traditionnelles, les objets représentés ne sont plus seulement ceux que l’on possède, mais ceux que l’on désire. Livres, porcelaines, bronzes et objets exotiques intègrent ainsi tous les intérieurs. Présentes à la capitale comme dans les provinces, ces images accompagnent l’ascension de nouvelles élites et l’essor d’une société de consommation, particulièrement dans un 18e siècle dépourvu de conflits majeurs, propice aux échanges au contact des marchés, en Chine notamment.
Désirs d’objets anciens
À la cour comme chez les lettrés, les objets anciens incarnent un idéal moral et intellectuel. Les bronzes archaïsants chinois, associés à l’Antiquité et au temps de Confucius, sont particulièrement prisés. Largement en circulation depuis la Chine jusqu’en Corée, ces bronzes demeurent néanmoins rares et coûteux et réservés à une élite. Leur connaissance passe aussi par des livres d’estampages (kaogutu) très répandus. À partir de ces modèles, les artistes coréens réinventent leurs formes en peinture. Sur les paravents ces motifs gagnent un nouveau sens. Plus seulement savants, ils deviennent des signes visibles d’élévation intellectuelle.
Désirs d’objets précieux
Avec l’avènement du Joseon (1392-1910), la porcelaine blanche s’impose comme un idéal à la fois moral et visuel. La blancheur douce, non éclatante, traduit une esthétique de la retenue et de la vertu plus qu’un objet de prestige. À l’inverse,à la même époque en Chine des Ming et des Qing, les porcelaines aux émaux colorés sont produites pour la cour, puis circulent largement, dans le monde. Le commerce avec la Chine des Qing (1644-1911) contribue à introduire ces céramiques en Corée, mais elles demeurent rares. Leur présence nourrit plutôt l’imaginaire visuel. Intégrées dans la composition des chaekgeori, ces céramiques de famille rose, jaune, verte, craquelées et bleu et blanc apportent couleurs et contrastes dans des intérieurs plus sobres.
Nouveaux désirs
Depuis le 18e siècle, les peintres enregistrent l’évolution des pratiques de consommation en Corée. Alors que les échanges avec le reste du monde s’intensifient, de nouveaux objets intègrent les collections locales. Au 19e et au début du 20e siècle, lunettes, horloges, montres à gousset, objets de mode apparaissent dans les compositions. Les paravents reflètent ainsi ce qui circule et se désire. Le chaekgeori devient un véritable baromètre du goût, révélant les transformations sociales et culturelles. Il fonctionne comme une vitrine avant la lettre, où l’objet ne vaut plus seulement pour lui-même, mais comme signe. Ces représentations invitent à faire réfléchir sur la pratique de la consommation du savoir, au détriment de la connaissance.
Quand le savoir n’est qu’illusion
Lorsque le livre devient objet, il cesse d’être uniquement porteur de savoir pour devenir signe. En Europe, les vanités, illustrées par l’oeuvre de Sébastien Stoskopff, associent livres, chandelles et objets précieux pour rappeler la fragilité des connaissances et la fuite du temps. En Corée, ce principe se transforme: le livre est déconstruit, fragmenté, démultiplié dans l’espace pictural. Il n’est plus seulement lu, il est exposé ; son accumulation construit une image du savoir autant qu’un désir de possession. Les ouvrages présentés ici, témoignent pourtant de la centralité de la connaissance comme pratique vivante et donnent à voir ce qui se lisait en Corée aux 18e et 19e siècles. Sous cette rotonde aux cariatides, en écho à la bibliothèque historique du musée Guimet située à l’étage inférieur, ces ouvrages dialoguent avec les livres réunis par son fondateur. De part et d’autre de l’Eurasie, les thèmes et sujets abordés – sciences, religions, histoire, littérature – relèvent d’un même horizon intellectuel.
Une bibliothèque en déconstruction
Dès la fin du 18e siècle, les artistes provinciaux s’éloignent des modèles royaux pour développer un langage plus libre. Le livre devient un simple motif décoratif ; les perspectives se fragmentent ; les compositions proposent un désordre organisé, parfois peuplé d’animaux liés à la longévité, tout en conservant une dimension morale confucéenne. L’essor d’une classe moyenne aisée (jungin) favorise la diffusion du chaekgeori, bientôt adopté au-delà des cercles lettrés. Produites hors du palais, ces oeuvres sont qualifiées de «peintures populaires» (sokhwa). Les motifs sont répétés et diffusés par les peintres itinérants dans tout le territoire. Des formats plus modestes apparaissent, adaptés à des espaces domestiques restreints.
Rêve d’encre et d’ombres : jeux d’optiques
Le parcours s’achève sur des oeuvres où l’illusion optique devient centrale. Les livres disparaissent, les étagères s’effacent et le décor fantastique dissout les repères habituels de la bibliothèque. L’image bascule dans un espace incertain, à mi-chemin entre rêve et perte des codes. Longtemps reléguées au registre des peintures folkloriques (minhwa), ces compositions révèlent une grande liberté formelle: les objets changent d’échelle, flottent, se recomposent, dans un univers où la logique visuelle se dérobe. Ces oeuvres peuvent ainsi être rapprochées du surréalisme: la bibliothèque s’y transforme en espace mental, où le savoir devient rêve, et l’objet, métaphore.

Élément de chaekgeori : Liu Bei chez Zhuge Liang. Corée, époque du Joseon (1392-1910), XVIIIe-XIXe siècle. Couleurs sur papier. © Musée Guimet, Paris, Dist. GrandPalaisRmn / Thierry Ollivier.

Paravent à dix panneaux représentant une bibliothèque. Corée, époque du Joseon (1392-1910), XIXe-XXe siècle. Encre et couleurs sur soie. Séoul, musée national du palais de Corée.© National Palace Museum of Korea’s public work is used according to KOGL.



























