Agenda CulturelIncontournables 2

“Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien” Soixante ans à photographier le Japon, à la Maison de la culture du Japon, du 30 avril au 25 juillet 2026

Partage


“Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien”
Soixante ans à photographier le Japon

à la Maison de la culture du Japon, Paris

du 30 avril au 25 juillet 2026

Maison de la culture du Japon


previous arrow
RP_KazuoKitai_all
next arrow
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
RP_KazuoKitai_all
previous arrow
next arrow
©Sylvain Silleran, vernissage presse, le 29 avril 2026.

Texte Sylvain Silleran

Kazuo Kitai, Tram, série Histoires de Shinsekai, Osaka, 1980

Kazuo Kitai, Tram, série Histoires de Shinsekai, Osaka, 1980

Kazuo Kitai, Le jour de l’expulsion, série Sanrizuka, Narita (dép. de Chiba), 1971

Kazuo Kitai, Le jour de l’expulsion, série Sanrizuka, Narita (dép. de Chiba), 1971

Kazuo Kitai, Départ pour le travail, série Funabashi Story, département de Chiba, 1984

Kazuo Kitai, Départ pour le travail, série Funabashi Story, département de Chiba, 1984

Kazuo Kitai, Pêcheur en rivière, série Vers les villages, département de Chiba, 1975

Kazuo Kitai, Pêcheur en rivière, série Vers les villages, département de Chiba, 1975

Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien
Maison de la culture du japon à Paris

Il y a d’abord dans la photographie de Kazuo Kitai les canons de l’esthétique “are, bure, boke” (brut, flou, granuleux): la spontanéité la plus brute du cliché, son ancrage immédiat dans le réel. Son noir et blanc est contrasté comme une vieille photocopie. Les visages sont blancs, masques de théâtre kabuki, la neige brûle le papier du tirage; les noirs d’encre ont l’intensité de pétrole des plans de Kurosawa. Ainsi, dans le magazine Asahi Graph, un manifestant retranché est accroupi contre un mur, acculé dans le terrier que lui fait une petite tache de lumière au centre d’une double page de ténèbres.

Kazuo Kitai suit les mouvements contestataires, la résistance d’étudiants des années 60, leurs révoltes, les mouvements d’opposition des paysans à la construction de l’aéroport de Narita. La campagne est un champ de bataille boueux, les enfants en petite troupe casquée se tiennent aussi droits que la forêt de piquets et de drapeaux derrière eux. Et pendant ce temps le travail continue, comme toujours, on désherbe, on récolte le riz. La foule de manifestants est une masse fluide aux identités indistinctes, un océan traversé de vagues nerveuses. Dans le fort retranché de l’université, des gros plans, un cintre, un parapluie, des serviettes nous parlent du quotidien. Comme dans un manga, le récit passe d’un plan à l’autre, du plus large au plus petit, arrêtant le temps un instant sur un détail avant de reprendre le combat. Dans les magazines de photo qui sont le mode de diffusion de la photographie au Japon, Kitai affûte sa vision, une avant-garde humaniste. Il s’achète un objectif grand angle pour se rapprocher encore plus près de son sujet.

Alors que ses pairs photographient la modernité, les néons de la ville en pleine mutation, l’effervescence de Shibuya, de Shinjuku, Kazuo Kitai part à la campagne photographier un Japon rural, la mémoire d’un monde que la ville et son progrès menacent. A travers son objectif, la banalité du quotidien devient formidable. Les villageois posent, des enfants devant leur maison ou au bord de l’océan, une obaasan chargée de baluchons; dans leurs sourires il y a les siècles de travail acharné, de résilience face aux hivers. Un marchand de pommes, une vendeuse de poissons grillés, un quai de gare, un gamin qui va à l’onsen, les bains publics: la vie simple, évidente, est peinte plus que photographiée. La lumière inonde le cadre, efface jusqu’au sol, faisant flotter les enfants qui courent. L’ombre noire découpe comme une paire de ciseaux les silhouettes, une forêt de pins, des brochettes sur un étalage, fixant l’instant, le quotidien si familier qu’on ne le voyait même plus avec une dramatique intensité.

Kazuo Kitai se rapproche des villageois, son appareil photo devient un confident intime, plonge en plein cœur de l’expérience humaine, et en même temps ses images sont cinématographiques, des lycéennes souriantes rentrent des cours sur leurs vélos, on se croirait dans un film léger et un peu nostalgique. Des visages se glissent par l’ouverture de fenêtres, des enfants attendent dans un encadrement de porte, dehors la lumière du monde promet de vastes espaces, on dirait un univers de western. Ce monde rural se bat comme il peut au futur qui s’impose, à l’hémorragie de ses enfants partant vers la ville. Il fait ce qu’il fait depuis toujours: courber le dos dans les rizières, sur les filets de pêche. Les familles résistent, on se serre les uns contre les autres, et on entretient une culture, un héritage à travers des rituels, des fêtes, des spectacles.

Pendant ce temps, dans les grandes villes, les laissés-pour-compte de la croissance se débrouillent dans les quartiers des marges d’Osaka: artistes sans le sou, voyant sur un bout de trottoir, organisatrice de bingo, joueuse de pachinko, hôtesse de bar, et bien sûr les mômes qui investissent la ville, jouent au baseball avec une batte de fortune. Ces années ressemblent à celles d’il y a 40 ans, le temps y semble immobile. Ailleurs, dans les banlieues qui ont remplacé les champs, les nouveaux salary men partent travailler le matin. La voilà la modernité de ces années 80, les petites mains de l’essor économique, leur costume bien comme il faut et la serviette pour le bureau. A la maison, femmes et enfants profitent déjà des fruits de ce dur labeur, les appartements sont lumineux, il y a de l’électroménager et des téléviseurs. Leur avenir sera meilleur, c’est promis.

Sylvain Silleran

Kazuo Kitai, Onsen, série Paysages vaguement familiers, Yuzawa (dép. d’Akita), 1970

Kazuo Kitai, Onsen, série Paysages vaguement familiers, Yuzawa (dép. d’Akita), 1970

Kazuo Kitai, Unité de résistance des enfants, série Sanrizuka, Narita (dép. de Chiba), 1970

Kazuo Kitai, Unité de résistance des enfants, série Sanrizuka, Narita (dép. de Chiba), 1970


Extrait du communiqué de presse :

Commissariat :
Satomi Fujimura, Tokyo Metropolitan Foundation for History and Culture, Arts Council Tokyo
Organisée par la MCJP (Fondation du Japon) avec le soutien du Tokyo Photographic Art Museum, avec le concours de Ville de Funabashi, Association pour la MCJP


Pour son exposition de printemps-été 2026, la Maison de la culture du Japon à Paris (MCJP) met à l’honneur le photographe Kazuo Kitai, l’un des grands maîtres de la photographie japonaise, pourtant encore peu connu en Europe.

Depuis les années 1960, Kazuo Kitai documente le Japon de l’intérieur : luttes étudiantes, résistances paysannes, villages voués à disparaître, banlieues en plein essor et scènes du quotidien. Toujours au plus près des gens, son regard mêle engagement, douceur et mémoire.

L’exposition « Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien » propose de faire découvrir, pour la première fois en France, l’un des photographes japonais les plus importants de l’après-guerre. À travers non moins de 130 tirages, l’exposition offre une traversée complète de son oeuvre, depuis les séries militantes des années 1960-1970 jusqu’à ses travaux les plus récents réalisés chez lui.

Les photographies de Kitai montrent la société japonaise « de l’intérieur » : mouvements étudiants, luttes paysannes, paysages ruraux en mutation, scènes urbaines, instants ordinaires…

Cette rétrospective permet ainsi de saisir l’évolution d’un regard profondément humaniste, attentif aux transformations du Japon et à la mémoire de ceux qui l’habitent.

L’exposition est articulée autour de quatre sections : la première Se révolter / Sanrizuka, Résistance, Barricade, revient sur les débuts de Kitai notamment au travers de ses séries sur les luttes étudiantes. Puis avec La vie à la campagne / Paysages familiers, Vers les villages, le visiteur est immergé dans la mélancolie de la campagne japonaise des années 1970. La troisième section intitulée La vie quotidienne / Funabashi Story, Shinsekai monogatari donne à appréhender le quotidien de la classe moyenne dans les villes-dortoirs de la banlieue de Tokyo dans les années 1980, ainsi que le quartier populaire de Shinsekai à Osaka. Et enfin, l’exposition se clôture par une section dédiée à un travail plus intimiste du photographe (Promenade avec mon Leica) et sur l’une de ses dernières séries, IROHA, qui témoigne de sa capacité intacte à se renouveler à 80 ans.

Kazuo Kitai (né en 1944 en Mandchourie) retourne au Japon avec sa famille alors qu’il est enfant. Il s’impose dès la fin des années 1960 avec des séries documentaires emblématiques comme Barricade et Sanrizuka, réalisées au coeur des mouvements étudiants et des luttes paysannes contre la construction de l’aéroport de Narita.
Dans les années 1970, il se tourne vers les villages en voie de disparition avec Vers les villages et Paysages familiers, œuvres sensibles qui consolident sa réputation. Lauréat du prix Ihei Kimura en 1975, il poursuit ensuite son exploration du quotidien japonais, notamment dans Funabashi Story (années 1980) et, plus récemment, dans ses séries Promenade avec mon Leica et IROHA.
Récompensé à plusieurs reprises, notamment par la Société de photographie du Japon, Kitai reçoit en 2024 le prix Hidano Kazuemon.
En plus de cinquante ans, il a bâti une oeuvre humaniste, attentive aux transformations sociales autant qu’aux gestes ordinaires de la vie.