“Clair-obscur” à la Bourse de Commerce – Pinault Collection, du 4 mars au 31 août 2026
“Clair-obscur”
à la Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris
du 4 mars au 31 août 2026
Texte Sylvain Silleran

Germaine Richier, Le Pentacle, 1954. Bronze patiné foncé, 80 × 36 × 23 cm. Pinault Collection. © Adagp, Paris, 2025.

Wolfgang Tillmans, Tag/Nacht IIb, 2010. Pinault Collection. Courtesy Galerie Buchholz.

Alina Szapocznikow, Sculpture-Lampe XII, c. 1970. Résine de polyester colorée, ampoule, câble d’alimentation, 63,5 × 35,6 × 19,7 cm. Pinault Collection. © Adagp, Paris, 2025.
Clair-Obscur
Bourse du Commerce
Pour cet hommage au clair-obscur du XVIème siècle, la Bourse du Commerce n’a pas lésiné sur les moyens pour mettre en scène la Collection Pinault. Au centre de la rotonde, baigné de lumière, un immense écran sorti tout droit du Los Angeles de Blade Runner: une vidéo de Pierre Huyghe montre des histoire quelque peu abstraites d’extraterrestres, de technologie spatiale. Un observatoire d’astronomie aux antennes tournantes, des robots pilotés par des algorithmes produisent un effet saisissant dans le théâtre de béton brut du bâtiment, nous voici singes de 2001 devant le monolithe, incapables de comprendre une technologie qui nous dépasse et qui semble à présent autonome, nous laissant spectateurs impuissants d’une esthétique léchée et muette qui sonne comme un avertissement.
Sur les grands panneaux de Sigmar Polke, les images disparaissent dans la régularité de la trame d’impression agrandie, points alignés comme du code binaire, Gutenberg rencontre Steve Jobs. Le geste éclabousse la toile de liquides inflammables, de déflagrations de poudre noire. L’imprimé et la lumière explosive, l’encre et le feu, le primitif n’en finit pas de se heurter à la technologie, comme si il n’avait jamais disparu. Les Grandes toiles de Polke étouffent malheureusement quelque peu contre des murs qui ne laissent pas respirer la transparence de leur matière. La cathédrale glaciale où elles sont exposées dans leurs armatures d’acier noir tranche avec la chaleur de terre des matériaux, des peaux organiques tendues.
Autour de la rotonde, Laura Lamiel investit 24 vitrines de bois et de verre. ça fait un bruit d’ailes, de feuilles, de sable est un univers lyrique et trouble. Les chaises ont des pieds, chaussés. Un amoncellement de gants blancs posés sur une chaise matérialise un animal à plumes. Sur un escalier de briques blanches, des os, des petits rouleaux de papiers jaunissent tranquillement dans l’oubli. Des manteaux d’ouate pendent à des cintres comme des parures d’anges. Un langage léger et lourd à la fois composé de céramique lisse, de paquets emballés dans de la toile blanche froissée, de feuillets tapés à la machine, de terribles chaussures abandonnées, de tranches dorées de livres empilés et de carapaces d’insectes verts métalliques.
Après le silence du grand rideau d’or de James Lee Byars et son nœud géant sur son piédestal, celui des tableaux surréalistes d’Yves Tanguy, ses paysages lisses, vides et stériles, le brutalité de Jean Dubuffet, sa toile de goudron Monsieur Macadam retentit d’un bruit salutaire. De superbes sculptures de Germaine Richier, des créatures filiformes rappelant Giacometti rencontrent une femme amphore à la présence lourde, au corps massif et puissant de Minotaure. Alina Szapocznikow propose quelques sculptures érotiques: des femmes, des fleurs enlaçant des verges géantes acidulées. Ses dessins sur papier sont des taches noires d’encre, un Rorschach sensuel et féminin que personne n’enfermera dans des cases.
On entre dans un monde d’étrangeté avec les objets de Danh Vō, mélange de statues religieuses, de bouts de colonnes, d’objets modernes. Un christianisme découpé en tranches est réfrigéré dans des vitrines d’inox, passé en contrebande dans des valises métalliques. Robert Gober fabrique le malaise avec son imitation du corps: un oreiller est en fait un torse humain fait de peau blanche poilue. Il faut brouiller les pistes avec les agrandissements de photocopies de Wolfgang Tilmans, des détails de photographies gonflés jusqu’à n’être que trames, gris hachés irradiés de blanc ou la peinture brute de Louis Souter à base de silhouettes primitives à l’encre épaisse et noire.
La main de Terminator de Jean-Luc Moulène empoignant une flamme de verre orange conduit à une vidéo de flammes toutes droites sorties de l’enfer de Bill Viola crevant l’obscurité de sa salle aux murs de velours noir. Puis la lumière s’éteint, les toiles de matière de Carol Rama et celles de Bruce Conner sont des tableaux tactiles, faits pour l’obscurité, pour se laisser lire d’un frôlement de doigts inquiets. D’ailleurs plus loin les tableaux de Victor Man sont exposé dans la pénombre, leurs traits et couleurs peu lisibles se dérobent au regard, laissant scintiller l’étrange matière pailletée des couleurs. Il s’y raconte un monde de gitanes, de prostituées aux allures de madones, des murs de carrelage d’asile d’aliénés. Victor Man convoque Caravage, Goya, les icônes de vieux monastères et les films du giallo italien dans une forme de surréalisme trempé dans les superstitions populaires.
Ce clair-obscur est très loin de la Renaissance de laquelle il se revendique mais cette proposition audacieuse offre une diversité intéressante. Un peu hétéroclite, un peu mystérieux, un peu pointue avec juste ce qu’il faut d’inaccessible au commun des mortels, un peu lyrique, un peu froid, et au final un peu étourdissant, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse?
Sylvain Silleran

Pierre Huyghe, Camata, 2024. Robotique alimentée par apprentissage automatique, film autogénéré, édité en temps réel par des algorithmes d’apprentissage automatique, son, capteurs. Pinault Collection. © Adagp, Paris, 2025.

Bill Viola, Fire Woman, 2005. Installation vidéo / sonore : projection vidéo haute définition couleur ; quatre canaux audio avec caisson de basses (4.1), 580 × 326 cm (écran), 11 min. 12 sec. Pinault Collection.

Alberto Giacometti, Portrait de Pierre Josse, 1950. Huile sur toile, 41 × 33 cm, Pinault Collection. © Succession Alberto Giacometti / Adagp, Paris, 2025. Photo : Nicolas Brasseur.
Extrait du communiqué de presse :
Commissaires :
Commissariat général : Emma Lavigne, directrice générale et conservatrice générale de la Collection Pinault, avec la collaboration de Nicolas-Xavier Ferrand, responsable de recherches et de projets curatoriaux, Pinault Collection
Commissariat Victor Man : Jean-Marie Gallais, conservateur, Pinault Collection
Commissariat Laura Lamiel : Alexandra Bordes, responsable de projets curatoriaux, Pinault Collection
Avec : Frank Bowling / James Lee Byars / Bruce Conner / Trisha Donnelly / Jean Dubuffet / Alberto Giacometti / Robert Gober / Pierre Huyghe / Saodat Ismaïlova / Laura Lamiel / Victor Man / Maria Martins / Jean-Luc Moulène / Fujiko Nakaya / Bruce Nauman / Philippe Parreno / Sigmar Polke / Carol Rama / Germaine Richier / Louis Soutter / Alina Szapocznikow / Yves Tanguy / Wolfgang Tillmans / Rosemarie Trockel / Bill Viola / Danh Vo / Mary Wigman
À travers une sélection d’une vingtaine d’artistes modernes et contemporains de la Collection Pinault, l’exposition « Clair-obscur » propose un parcours qui fait dialoguer l’héritage du chiaroscuro avec les enjeux du temps présent. La Bourse de Commerce se transforme en un paysage à la fois luministe et crépusculaire, invitant le visiteur à une expérience sensible où se confrontent visible et invisible, et où se dévoile la matérialité même de la lumière et les zones d’ombre dans lesquelles affleurent imaginaires, mémoires et inconscient.
« « Le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité. Tous les temps sont obscurs pour ceux qui en éprouvent la contemporanéité. Le contemporain est donc celui qui sait voir cette obscurité, qui est en mesure d’écrire en trempant la plume dans les ténèbres du présent »1, analyse Giorgio Agamben. Prenant pour appui la réflexion du philosophe italien, l’exposition « Clair-obscur » métamorphose les espaces de la Bourse de Commerce en un paysage à la fois luministe et crépusculaire, où une centaine d’œuvres de la Collection Pinault se dévoilent dans un jeu d’ombres et de lumières.
L’exposition emprunte son titre au fameux chiaroscuro qui s’invite dans la peinture depuis le 16e siècle, le maniérisme et l’âge baroque, à l’image de l’oeuvre du Caravage, qui en intensifie l’usage, plongeant le monde terrestre dans l’obscurité, tandis que des rayons de lumière accentuent la tension dramatique et les enjeux spirituels sous-jacents à l’oeuvre. Poursuivant ce voyage au coeur des ténèbres, Goya emporte dans son oeuvre toute la part sombre de l’humanité, et le clair-obscur, tel qu’il le parachève, nimbe toujours de sa profondeur et de son mystère la création contemporaine, en particulier, celle de Sigmar Polke, dans sa chapelle hallucinée Axial Age (2005-2007). Philippe Parreno, qui revisite les peintures noires de la Quinta del Sordo à la flamme de la bougie, rappelle combien ce cycle alchimiste a ouvert les vannes de la sensibilité moderne. Le clair-obscur apparaît ainsi comme un langage visuel et symbolique renouvelé, un ressort narratif, un principe philosophique. Il exprime à la fois la matérialité de la lumière et les zones d’ombre de l’inconscient, transformant notre rapport au visible et à l’invisible. L’influence de cette sensibilité picturale se fait autant sentir dans la palette sourde des toiles énigmatiques et mélancoliques de Victor Man — dont un ensemble de peintures est présenté en Galerie 3 — que dans la poétique des oeuvres de Bill Viola, qui s’inspire des maîtres anciens pour faire advenir, dans une temporalité ralentie, des corps qui émergent de l’ombre.
Laura Lamiel dépose quant à elle, dans les vingt-quatre vitrines du Passage, des oeuvres où se nichent des états d’âme, des bruissements atmosphériques ou des chimères matiéristes qui tentent de donner forme à ce qui est invisible ou volatile : la mémoire, les affects, les émotions et les états mentaux qu’elle révèle de l’ombre et fait vibrer en se servant de la lumière, selon ses mots, « de façon vitale, comme si je travaillais avec des pinceaux ». Cette carte blanche réunit ainsi un corpus d’installations spécifiquement imaginées pour cette présentation, où la couleur et la lumière tiennent un rôle essentiel, et où se joue un répertoire de formes sensibles constituées d’objets trouvés, de collections et de certaines taxonomies de matériaux qui contrastent avec les surfaces immaculées de l’acier qu’elle éclaire avec des tubes fluorescents.
Sous le dôme zénithal du musée, l’oeuvre de Pierre Huyghe, Camata (2024), s’ancre dans la scène circulaire de la Rotonde qui se meut en amphithéâtre hors du temps. S’y déploie le rituel métaphysique filmé par l’artiste dans l’immensité du désert d’Atacama, au Chili, invitant à une méditation où la place de l’humain dans l’univers — de la nuit au jour, de l’ombre à la lumière, de la terre au ciel, du rituel au cosmos, de l’humain au non-humain — se rejoue sans cesse. »
Emma Lavigne, directrice générale et conservatrice générale de la Collection Pinault
1/ Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, Payot & Rivages, coll. « Rivages poche / Petite bibliothèque », 2008, p. 19-22.



















