“Saison espagnole au musée du Louvre” Musée du Louvre, du 7 octobre 2026 au 25 janvier 2027
“Saison espagnole au musée du Louvre”
Zurbaran 1594-1658 & Sculpter la couleur
Chefs-d’oeuvre du Musée national de sculpture, Valladolid
au Musée du Louvre, Paris
du 7 octobre 2026 au 25 janvier 2027
Texte Sylvain Silleran

Francisco de Zurbarán, Sainte Casilda. Vers 1635. Huile sur toile. H. 171 ; L. 107 cm. Madrid, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza © Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid.

Francisco de Zurbarán, Saint Sérapion, 1628. Huile sur toile, H. 120,2 ; L. 104 cm. Hartford, Wadsworth Atheneum Museum of Art, The Ella Gallup Sumner and Mary Catlin Sumner, Collection Fund. © Allen Phillips, Wadsworth Atheneum.

Francisco de Zurbarán, Petit mouton (Borreguillo, anciennement intitulé Agnus Dei), 1635-1640. Huile sur toile. H. 37,3 ; L. 62 cm. Madrid, Museo Nacional del Prado. © Photographic Archive. Museo Nacional del Prado, Madrid.
Zurbarán
Musée du Louvre
La guérison de Saint Bonaventure enfant par Saint François par Francisco de Herrera l’ancien, avec sa formidable précision et son souci clinique du détail, demeure alourdi par sa gravité, sa raideur protocolaire. Francisco de Zurbarán s’affranchit de son aîné, ses représentations de Saint Bonaventure, tout aussi virtuoses, allient intensité et souplesse dans les gestes. Des décors à la perspective hasardeuse sont simplifiés, les lignes de l’architecture s’estompent pour rendre toute sa majesté à l’humanité. Les compositions sont franches: dans le Concile de Lyon, toutes les têtes sont alignées sur une seule ligne verticale jusqu’au sujet. Dans l’étonnant Saint Bonaventure en prière, la silhouette noire d’une arche sépare le tableau en espaces distincts. L’action ainsi découpée organise la temporalité du récit, masse rouge des robes des cardinaux, ange conseiller dans le ciel et Saint Bonaventure pris entre ombre et lumière.
La lumière définit autant les plans successifs d’une scène que les aspérités de chaque détail. Sous ses rayons chaque pli d’un tissu est un paysage, chaque touffe de laine de la toison d’un agneau un feuillage de chêne. Elle désigne le spirituel du matériel, le grand Christ en croix quittant le monde matériel et son linge au drapé blanc éclatant devenant à l’instant une relique. Zurbarán excelle dans les tissus, son Saint Sérapion disparait humblement sous l’époustouflant drapé à la précision de trompe-l’œil, c’est la robe et son mouvement qui racontent son martyre et l’abandon dans la foi. Chez Zurbarán, le monde spirituel est en effet aussi présent, incarné, que le monde matériel. Dans sa peinture les nuages orangés sont peuplés d’angelots qui, visages contre visages forment une matière vaporeuse.
L’Immaculée Conception est portée par des anges sur lesquels reposent ses pieds. Des chérubins tiennent des panneaux et des roses, de jeunes hommes en prière ont des phrases qui sortent de leurs bouches: ces éléments venus de l’enluminure, de la peinture pré-Renaissance renouvellent sa narration picturale. Dans l’Annonciation, le tableau est découpé en cases comme une bande dessinée. L’alternance des silhouettes de murs sombres opaques et d’ouvertures lumineuses crée un rythme. L’architecture se prolonge en nuées, anges, angelots, colombe, un nouveau monde. Autour de l’Archange Gabriel, un drapé serpente en apesanteur, emporté par un souffle divin.
Une Sainte Marguerite d’Antioche à l’habit de floklore pastoral raffiné, une Sainte Casilde à la riche étoffe brodée puis le tissu pauvre et simple d’ermite de Saint Antoine le Grand, le vêtement prend une importance plus que descriptive ou symbolique. La présence du drapé est celle d’un corps vivant, incarné, participant autant à la narration que la fraîcheur délicate d’un visage ou les marques de l’âge, de la douleur. Lorsque Saint Jérôme pénitent s’extrait d’un renoncement à son habit rouge, la chair émaciée s’oppose au drapé terrestre.
Avec les influences italiennes, les postures s’assouplissent. Le Christ de La Promenade de l’Enfant Jésus, tenu tendrement par la main par Joseph nous fait entrer dans un monde d’intimité, de quotidien. La délicatessse de la Vierge enfant sert admirablement sa ferveur rêveuse; les petits symboles qui l’entourent sont bien plus qu’une liste de vertus, ils accentuent sa tendresse enfantine. Une autre Annonciation très Renaissance exprime discrètement une douleur introspective. Le drapé blanc des jambes de l’archange se termine comme un linceul, évocation du décès du fils du peintre, Juan, en 1649. Une nouvelle Immaculée Conception, juvénile, tendre, majestueuse de simplicité se compare à celle si chaleureuse de Murillo aux délicatesses poudreuses. Enfin, une représentation de la Sainte Famille devient un portrait intimiste de famille. Ici, il n’a plus de splendeur divine affichée mais juste une paix, une joie qui irradie. Zurbarán se défait de tout apparat, et trouve la grâce, dans un coin d’étable.
Sylvain Silleran

Francisco de Zurbarán, Hercule et Cerbère, Vers 1634. Huile sur toile. H. 132 ; L. 151 cm. Madrid, Museo Nacional del Prado. © Photographic Archive. Museo Nacional del Prado, Madrid.

Francisco de Zurbarán, Sainte Face, 1658. Huile sur toile. H. 105 ; L. 83,5 cm. Valladolid, Museo Nacional de Escultura. © Museo Nacional de Escultura, Valladolid.
Extrait du communiqué de presse, Exposition Zurbaran :
Commissariat :
Charlotte Chastel-Rousseau, conservatrice en chef au département des Peintures, musée du Louvre, en collaboration avec Francesca Whitlum-Cooper et Daniel Sobrino Ralston, National Gallery, Londres et Rebecca Long, Art Institute of Chicago.
Francisco de Zurbarán compte, avec Diego Velázquez et Bartolomé Esteban Murillo, parmi les peintres espagnols les plus importants du XVIIe siècle. D’abord considéré comme un caravagesque marqué par l’ascétisme monastique, il a progressivement été reconnu au XXe siècle comme un coloriste prodigieux et célébré pour son style très personnel, qui allie la simpliàcation des volumes à un naturalisme saisissant.
Bien que l’artiste ait été le sujet de plusieurs expositions au cours de la dernière décennie, son oeuvre n’a pas bénéficié de présentation internationale à grande échelle depuis la monographie présentée au Metropolitan Museum of Art et au Grand Palais, en 1987-1988.
La National Gallery de Londres, le musée du Louvre et l’Art Institute de Chicago ont donc décidé de s’unir pour proposer une rétrospective qui permettra à leurs visiteurs de découvrir ou de revoir sa peinture, de mieux la comprendre et d’être éblouis par la modernité et la force plastique de ses compositions.
L’exposition du Louvre accorde une grande importance aux peintures monumentales provenant des commandes monastiques en Andalousie, qui ont fait la renommée de Zurbarán, mais aussi aux portraits et aux natures mortes, en réservant une place de choix à la courte production de son fils Juan de Zurbarán (1620- 1649).
65 tableaux, très majoritairement des peintures du maître (50), sont ainsi rassemblés. Quelques peintures, datant de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, permettront d’évoquer en épilogue l’importance de Zurbarán pour les avant-gardes en France (Edouard Manet, Pablo Picasso, Juan Gris). Le parcours, organisé en sept sections, aborde les différentes facettes de l’oeuvre peint de Zurbarán dans une logique chrono-thématique qui rend justice au déroulé de sa longue carrière, tout en s’affranchissant par moment de la chronologie pour proposer des regroupements d’oeuvres.
L’exposition « Zurbarán » est présentée dans le hall Napoléon conjointement à l’exposition « Sculpter la couleur. Chefs-d’oeuvre du Musée National de Sculpture, Valladolid ». S’il s’agit de deux projets distincts, portés chacun par un propos et un parcours autonome, des échos évidents relient les deux projets, dans la mesure où tous deux traitent d’oeuvres et d’artistes issus d’un même contexte historique et culturel.
Le XVIIe siècle constitue l’un des âges d’or de l’art espagnol. Le règne des Habsbourg d’Espagne, notamment de Philippe IV (1621-1665) surnommé le roi-planète, est marqué par la puissance de la monarchie catholique. La couronne d’Espagne contrôle de nombreux territoires en Europe, comme Naples ou les Pays-Bas espagnols, ainsi qu’un vaste empire en Amérique et en Asie. Mais la période est aussi marquée par un déclin économique et de grandes catastrophes comme la peste de Séville en 1649. Dans le contexte de la Contre-Réforme, l’Église catholique doit réaffirmer son autorité face au protestantisme à l’échelle européenne. Un nouveau rôle est assigné aux oeuvres d’art sacré : peintures et sculptures sont commandées pour émouvoir les fidèles et renforcer la foi.
Les deux expositions s’éclairent donc réciproquement, permettant au visiteur d’appréhender de façon plus globale la richesse, la diversité, mais aussi les points de convergence, qui caractérisent la création artistique espagnole au XVIIe siècle. Les interactions entre la peinture et la sculpture polychrome s’en trouvent ainsi soulignées, tout comme le dialogue constant et la collaboration entre peintres et sculpteurs, particulièrement pour les commandes religieuses.
Une oeuvre majeure de Zurbarán, la Sainte Face du musée de Valladolid, introduit d’emblée le visiteur à un des défis majeurs que relèvent peintres et sculpteurs espagnols du XVIIe siècle : représenter, avec le plus d’exactitude et de naturalisme possible, l’incursion du monde céleste dans la réalité simple et quotidienne, ici l’empreinte évanescente miraculeusement laissée par le visage du Christ sur le linge que lui a tendu sainte Véronique.
Exposition : Sculpter la couleur. Chefs-d’oeuvre du Musée national de sculpture, Valladolid

Pedro de Mena y Medrano, Ecce Homo. Vers 1679, Bois polychromé, verre. H. 74 ; l. 43.5 ; Pr. 41cm. Valladolid, Museo Nacional de Escultura. © Museo Nacional de Escultura, Valladolid.

Alonso Cano, Saint Jean Baptiste, 1634. Bois polychromé. H. 119 ; l. 79 ; Pr. 89 cm. Valladolid, Museo Nacional de Escultura. © Museo Nacional de Escultura, Valladolid.

Benito Silveira, polychromie de Gregorio Casal, Saint Antoine abbé, Avant 1761. Bois polychromé. H. 170 ; l. 65 ; Pr. 60 cm. Valladolid, Museo Nacional de Escultura. © Museo Nacional de Escultura, Valladolid.
Commissariat :
Valérie Carpentier-Vanhaverbeke, conservatrice en chef au département des Sculptures, musée du Louvre et Alejandro Nuevo Gómez, directeur du Museo Nacional de Escultura, Valladolid
Organisée au même moment et au sein du même espace que l’exposition monographique consacrée au peintre Franciso de Zurbarán (1598-1664), ce qui permet de ménager des jeux de regards grâce à une scénographie conçue conjointement par Nathalie Crinière, l’exposition invite à découvrir, pour la première fois en France, la sculpture espagnole du XVIIe siècle.
À travers une sélection exceptionnelle et resserrée de vingt-trois sculptures de premier ordre, toutes prêtées, grâce à un partenariat exclusif, par le Museo Nacional de Escultura à Valladolid, le musée national espagnol consacré à la sculpture, elle donne à voir ce qu’est cet art frappant et très particulier à l’Espagne du XVIIe siècle.
Ces sculptures religieuses en bois polychromé au naturalisme saisissant permettent de mieux comprendre l’atmosphère visuelle, culturelle et religieuse dans laquelle se place l’oeuvre des grands peintres espagnols de la même période, au premier rang desquels Zurbarán, Velázquez ou Murillo, à une époque où les liens entre peinture et sculpture sont très étroits.
Les oeuvres rassemblées sont représentatives des grands centres artistiques de l’Espagne du XVIIe siècle, notamment l’Andalousie, Madrid ou encore Valladolid, capitale du royaume au début du XVIIe siècle.
Une oeuvre majeure de Zurbarán, la Sainte Face, prêtée elle aussi par le musée de Valladolid, tient lieu d’introduction commune aux deux expositions et place d’emblée le visiteur face à l’un des défis majeurs que relèvent peintres et sculpteurs espagnols du XVIIe siècle : représenter, avec le plus d’exactitude et de naturalisme possible, l’incursion du monde céleste dans la réalité simple et quotidienne, ici l’empreinte évanescente miraculeusement laissée par le visage du Christ sur le linge que lui a tendu sainte Véronique.
Dans sa première salle, l’exposition met en valeur le prêt d’un paso de procession complet, ensemble monumental de cinq figures sculptées et peintes grandeur nature, datant du début du XVIIe siècle. OEuvre de Gregorio Fernández, grand sculpteur alors actif à Valladolid, il est présenté à hauteur d’homme pour permettre une observation la plus directe possible et renforcer le sentiment d’immersion dans la scène.
Le parcours se poursuit à travers plusieurs axes thématiques : le culte des reliques et le rôle des saints intercesseurs, les statues habillées, la représentation des souffrances du Christ et de la Vierge, la dévotion privée et l’Immaculée Conception.
Il est ainsi possible d’explorer les différents usages et significations de ces sculptures, mais aussi de mieux comprendre leur matérialité, les inflexions régionales et stylistiques, et la personnalité des principaux sculpteurs de ce temps, actifs en Castille ou en Andalousie, à travers d’autres oeuvres de Gregorio Fernández, mais aussi d’Alonso Cano, plus connu comme peintre que comme sculpteur et qui peignait lui-même ses sculptures, Juan de Mesa, José de Mora, Pedro de Mena, Jerónimo Francisco et Miguel Jerónimo Garciá, José de Arce, Pedro Roldán ou encore Luisa Roldán, une des rares artistes femmes ayant connu une carrière éblouissante jusqu’à la cour royale.
Outre le paso Camino del Calvario, parmi les prêts majeurs de cette exposition, jamais vus en France, on compte notamment le Cristo de la Luz également de Gregorio Fernández, un Christ en croix grandeur réelle au naturalisme saisissant, ou encore le Saint Jean Baptiste, chef-d’œuvre d’Alonso Cano. La Vierge et l’Enfant avec saint Jean Baptiste de Luisa Roldán et L’Immaculée Conception de Pedro de Mena datée de 1680 liée à un concours organisé par l’évêque de Cordoue, deux acquisitions majeures récentes du musée, spectaculairement restaurées, sont également présentées.













































