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“Fuji” Pays de neige

au Musée Guimet, Paris

du 15 juillet au 12 octobre 2020

Musée Guimet

Interview de Vincent LefĂšvre, directeur de la conservation et des collections du MNAAG, et co-commissaire de l’exposition, par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 10 juillet 2020, durĂ©e 15’50. © FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Vincent LefĂšvre, directeur de la conservation et des collections du MNAAG, et co-commissaire de l’exposition,

par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 10 juillet 2020, durĂ©e 15’50. © FranceFineArt.


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© Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, prĂ©sentation presse, le 10 juillet 2020.

KATSUSHIKA Hokusai (1760-1849), RiziĂšres d'Ono dans la province de Suruga, SĂ©rie des Trente-six vues du mont Fuji, Ère d’Edo, 1830-1832. Estampe nishiki-e MNAAG, legs Drouhet, 1910, EO991. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Richard Lambert.
KATSUSHIKA Hokusai (1760-1849), RiziĂšres d’Ono dans la province de Suruga, SĂ©rie des Trente-six vues du mont Fuji, Ère d’Edo, 1830-1832. Estampe nishiki-e MNAAG, legs Drouhet, 1910, EO991. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Richard Lambert.
Felice BEATO (1832-1909), Le mont Fuji vu depuis Murayama [Fuji-yama, from Moori-yama], Ère d’Edo, 1864-1866. Épreuve sur papier albuminĂ©. MNAAG, collection Joseph Dubois, achat 2007-2009, AP16390. © MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / image musĂ©e Guimet.
Felice BEATO (1832-1909), Le mont Fuji vu depuis Murayama [Fuji-yama, from Moori-yama],Ère d’Edo, 1864-1866. Épreuve sur papier albuminĂ©. MNAAG, collection Joseph Dubois, achat 2007-2009, AP16390. © MNAAG, Paris, Dist. RMN-Grand Palais / image musĂ©e Guimet.
UTAGAWA Hiroshige (1797-1858), Hara (14e vue), SĂ©rie des Cinquante-trois relais du Tokaido, Ère d’Edo, 1850-1851. Editeur : Tsutaya Kichizo (Koeido). Estampe nishiki-e. MNAAG, don Louis Devillez, 1930, EO2812. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Harry BrĂ©jat.
UTAGAWA Hiroshige (1797-1858), Hara (14e vue), SĂ©rie des Cinquante-trois relais du Tokaido,Ère d’Edo, 1850-1851. Editeur : Tsutaya Kichizo (Koeido). Estampe nishiki-e. MNAAG, don Louis Devillez, 1930, EO2812. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Harry BrĂ©jat.
KAWASE Hasui (1883-1957), Soir de neige à Terajima, Ère Taisho, 1920. Estampe nishiki-e. MNAAG, achat 2020. © MNAAG, Paris.
KAWASE Hasui (1883-1957), Soir de neige à Terajima, Ère Taisho, 1920. Estampe nishiki-e. MNAAG, achat 2020. © MNAAG, Paris.

Texte de Sylvain Silleran

Un moine itinĂ©rant juchĂ© sur un buffle observe le mont Fuji. L’estampe monochrome de Okumura Masanobu, quelques traits et aplats blancs dans un rectangle d’encre noire, est une Ă©pure. Le triangle du sommet enneigĂ© dĂ©coupĂ© dans le ciel, le discret village esquissĂ© Ă  ses pieds sont le papier non encrĂ©, le vide devenu plein. L’art de l’estampe est synthĂ©tisĂ© dans cette simple Ă©treinte du papier et de la plaque de bois gravĂ©e, une seule couleur suffit Ă  tout dire. A l’opposĂ©, avec le PĂšlerin devant le mont Fuji, Yashima Gakutei multiplie les couches de couleurs avec une grande dĂ©licatesse, construit patiemment des dĂ©gradĂ©s subtils, des irisations de poudre d’argent sur un fond Ă  motif de sakura gaufrĂ©es.

Le mont Fuji comme source d’inspiration permet la rencontre de l’estampe traditionnelle et d’Ɠuvres contemporaines. La gĂ©omĂ©trie abstraite du coton teint de Yunoki Samiro, Ă©vocation stylisĂ©e comme un idĂ©ogramme futuriste, se marie parfaitement avec une rĂȘverie de moine, impression polychrome du 18Ă©me siĂšcle. Le vase de grĂšs de Miyashita Zenji est plat et anguleux comme un origami. La superposition de silhouettes montagneuses, cent dĂ©chirures se confondant dans les nuages, fines comme des feuilles de papier, crĂ©e un dĂ©gradĂ© d’aube bleue virant au rose. Il se fond parfaitement dans le monde onirique d’Hokusai oĂč le mont Fuji flotte au dessus du village d’Isawa, sĂ©parĂ© des toits de chaume par un brume lui donnant l’aspect d’une illusion. Montagne-mirage aussi, dominant les riziĂšres d’Ono, un jeu graphique lui fait toucher le cadre de son sommet. Les textures pointillĂ©es, fauves, tachetĂ©es sont barrĂ©es d’un si lĂ©ger envol de grues, lien entre le terrestre, les moissons, et le divin, la montagne et les cieux. 

La poĂ©sie d’Hiroshige, sa sensualitĂ© fleurie Ă©clot de la dĂ©esse-montagne en un printemps plein de fragrances. Puis Fuji-san recule, se met en retrait: motif sur un beau tissu prĂ©sentĂ© Ă  des courtisanes chez Isoda Koryusai ou rĂȘverie printaniĂšre. Dans le merveilleux Femmes riant de Kitagawa Utamaro la montagne est une peinture sur un paravent, un dĂ©cor d’intĂ©rieur, tableau dans le tableau dont elle n’est plus le sujet. Les saisons passent, la neige tombe et recouvre le pays, devient personnage Ă  part entiĂšre. Nous voilĂ  plongĂ©s dans le blanc, le froid, la prĂ©sence d’une saison. 

Le moine Nichiren marche courbĂ©, il s’enfonce jusqu’aux chevilles dans la colline enneigĂ©e surplombant un village cĂŽtier. L’hiver chez Utagawa est un grand silence de gris et de blanc. Les flammes d’un feu rĂ©chauffant des chasseurs dans la montagne s’Ă©lĂšvent en fumĂ©e et tracent des sillons comme des passages de dragons dans le ciel. Sans s’en rendre compte nous nous sommes Ă©loignĂ©s du mont Fuji et nous voyageons ailleurs. Le paysage est devenu saison, Ă©vocation minimaliste de pins presque entiĂšrement dissimulĂ©s sous leur manteau blanc. L’incroyable modernitĂ© d’un rapace surplombant la plaine de Fukagawa, ombre noire Ă  la forme de montagne, est signĂ©e Utagawa Hiroshige, L’image est un temps suspendu, une fraction de seconde de tension immobile avant que l’oiseau ne s’abatte sur sa proie.

Chez Kobayashi Kiyochika un peu de noir laisse deviner un poisson fugu pendu Ă  la ceinture d’un pĂ©cheur. Puis le trait s’efface, laissant un rendu d’aquarelle. Des nuances lĂ©gĂšres et rĂȘveuses crĂ©ent un monde floconneux, une dentelle d’ombres laissant deviner plus que voir une femme marchant dans un joli paysage au bord de l’eau. Plus que peindre le monde, c’est la dĂ©licatesse d’un souvenir, d’une nostalgie qui nous est proposĂ©e. Car ce monde disparait vite. Kawase Hasui nous montre dĂ©jĂ  les poteaux tĂ©lĂ©graphiques, les fenĂȘtres allumĂ©es dans la nuit annonçant l’Ă©lectricitĂ©. Dans un noir et blanc contrastĂ© il rĂ©siste Ă  l’accĂ©lĂ©ration du temps. Il prend le temps de la neige qui tombe doucement, d’une silhouette solitaire arpentant sans hĂąte les rues de Terajima. La ville et ses maisons sont des ombres noires, du nĂ©ant. Ce qui existe est le blanc, la neige et ses nuance s’assombrissant vers l’indigo. La tempĂȘte sur Shiobara est une griffure sauvage, une colĂšre de titan.

Nous emmener en voyage autour du mont Fuji est dĂ©jĂ  une belle proposition, mais cette bifurcation inattendue Ă  mi-chemin est trĂšs heureuse. L’abandon du sujet principal pour nous perdre dans les montagnes, les cĂŽtes, le brouillard, rencontrer soldats, pĂ©cheurs ou simple promeneuses nous permet d’explorer des facettes moins connues de l’art de l’estampe. C’est frais comme un sorbet et trĂšs inspirant.



Sylvain Silleran


YUNOKI Samiro (né en 1922), Mont Fuji, 2011. Coton teint. MNAAG, don YUNOKI Samiro, 2013, MA12614. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier.
YUNOKI Samiro (né en 1922), Mont Fuji, 2011. Coton teint. MNAAG, don YUNOKI Samiro, 2013, MA12614. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier.
UTAGAWA Hiroshige (1797-1858), Oi (47e Ă©tape,) SĂ©rie des Soixante-neuf relais du Kisokaido, Ère d’Edo, 1834-1842. Estampe nishiki-e. MNAAG, don Norbert Lagane, 2001, MA12299. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Mathieu Rabeau.
UTAGAWA Hiroshige (1797-1858), Oi (47e Ă©tape,) SĂ©rie des Soixante-neuf relais du Kisokaido,Ère d’Edo, 1834-1842. Estampe nishiki-e. MNAAG, don Norbert Lagane, 2001, MA12299. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Mathieu Rabeau.
KATSUSHIKA Hokusai (1760-1849), Vent frais par matin clair, dit « Fuji bleu », SĂ©rie des Trente-six vues du mont Fuji, Ère d’Edo, 1831. Impression originelle, en bleu, de la vue dite « Fuji rouge ». Xylogravure monochrome en bleu (aizuri-e) MNAAG, achat 2003, MA8149. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier.
KATSUSHIKA Hokusai (1760-1849), Vent frais par matin clair, dit « Fuji bleu », SĂ©rie des Trente-six vues du mont Fuji, Ère d’Edo, 1831. Impression originelle, en bleu, de la vue dite « Fuji rouge ». Xylogravure monochrome en bleu (aizuri-e) MNAAG, achat 2003, MA8149. © RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris) / Thierry Ollivier.

Extrait du dossier de presse :

Commissaires :
Sophie Makariou, présidente du MNAAG
Vincent LefĂšvre, directeur de la conservation et des collections du MNAAG

La rare sĂ©lection d’estampes « Fuji, pays de neige », que le MusĂ©e national des arts asiatiques – Guimet prĂ©sente Ă  l’occasion de sa rĂ©ouverture aprĂšs le confinement sanitaire, met en avant le cĂ©lĂšbre mont Fuji, ce volcan au cĂŽne parfait qui, culminant Ă  3776 mĂštres, forme le point le plus Ă©levĂ© de Honshu, l’üle principale de l’archipel japonais. Le MNAAG propose ainsi de dĂ©voiler quelque 70 estampes japonaises sorties de ses rĂ©serves. Cette prĂ©sentation prendra place dans les salles d’exposition temporaire du rez-de-jardin, afin de bĂ©nĂ©ficier d’un espace plus confortable permettant de respecter les rĂšgles de distanciation physique mais, plus encore, de mieux apprĂ©cier ces oeuvres insignes.

En 2013, le mont Fuji a Ă©tĂ© inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco au titre de lieu sacrĂ© et source d’inspiration artistique. Au croisement de la nature et de la culture, ce kami – entitĂ© divinisĂ©e du shintoĂŻsme – rĂšgne sur les esprits et le paysage du Japon, sur ses arts enfin. CĂŽne parfait recouvert de neiges Ă©ternelles, il est visible depuis de nombreux points de la grande Ăźle et notamment depuis la route du Tokaido. Il est enfin un sujet majeur de l’art japonais et au coeur de quelques-unes des sĂ©ries d’estampes les plus cĂ©lĂšbres de la pĂ©riode d’Edo, en tout premier lieu celles de KATSUSHIKA Hokusai (1760-1849), dont un grand nombre d’oeuvres sera prĂ©sentĂ© Ă  cette occasion. Mais le Fuji est aussi un des sites les plus photographiĂ©s du pays, c’est pourquoi des photographies anciennes et contemporaines accompagneront les estampes avec quelques objets d’art dĂ©coratif.

Au-delĂ  du cas emblĂ©matique du Fuji, la prĂ©sentation est aussi un clin d’oeil Ă  ce « pays de neige » dont KAWABATA Yasunari (1899-1972), prix Nobel de littĂ©rature en 1968, a fait le titre d’un de ses plus beaux romans. Traduire la neige est chose ardue, mais ce sera une des grandes rĂ©ussites de l’estampe, de la pĂ©riode d’Edo jusqu’à nos jours. Les artistes japonais utilisent le blanc du papier, travaillant « en rĂ©serve », inventant ainsi des procĂ©dĂ©s formels d’une vivifiante modernitĂ©. Elle fĂ©conde gĂ©nĂ©ration aprĂšs gĂ©nĂ©ration, chaque artiste citant les maĂźtres antĂ©rieurs. UTAGAWA Hiroshige (1797-1858) se retrouve dans l’oeil de KOBAYASHI Kiyochika (1847-1915) et Kiyochika dans celui de KAWASE Hasui (1883-1957), le plus grand artiste du shin-hanga.

Les estampes sont des oeuvres fragiles, particuliĂšrement sensibles Ă  la lumiĂšre, ce qui fait qu’elles ne peuvent ĂȘtre prĂ©sentĂ©es que pendant une durĂ©e limitĂ©e. C’est pourquoi le MNAAG a fait le choix d’une prĂ©sentation annuelle, en sĂ©lectionnant dans son trĂšs riche fonds d’environ 11 000 estampes, selon une thĂ©matique particuliĂšre, certaines oeuvres insignes, pour certaines, ou moins connues, pour d’autres.

Si la plupart des oeuvres proviennent des collections du MNAAG, de ses archives photographiques et de sa bibliothĂšque, la prĂ©sentation bĂ©nĂ©ficie aussi de prĂȘts du musĂ©e national d’Art moderne et de la CitĂ© de la cĂ©ramique SĂšvres-Limoges.



Catalogue de l’exposition :
Fuji, pays de neige. Une coédition MNAAG / RMN-GP.