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“La voix des témoins” 

au Mémorial de la Shoah, Paris

du 14 juin 2020* au 29 août 2021

Mémorial de la Shoah

*Initialement commencée le 26 janvier 2020


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© Anne-Frédérique Fer, visite de l’exposition avec Léa Veinstein, commissaire scientifique de l’exposition, le 22 juin 2020.

Membres de l'association des anciens déportés juifs procédant à un vote. Paris Xe, France, années 1950. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Membres de l’association des anciens déportés juifs procédant à un vote. Paris Xe, France, années 1950. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Affiche originale du film La petite prairie aux bouleaux, réalisé par Marceline Loridan-Ivens. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Affiche originale du film La petite prairie aux bouleaux, réalisé par Marceline Loridan-Ivens. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Affiche originale « Visitez le Mémorial du Martyr Juif Inconnu ». Paris, non datée. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Affiche originale « Visitez le Mémorial du Martyr Juif Inconnu ». Paris, non datée. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Série de photographies d’anciens déportés arrêtés lors d’une manifestation organisée devant le bureau de Kurt Lichka, ancien SS impliqué dans l’arrestation et la déportation de milliers de Juifs en France. Cologne, 7 mai 1973. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Série de photographies d’anciens déportés arrêtés lors d’une manifestation organisée devant le bureau de Kurt Lichka, ancien SS impliqué dans l’arrestation et la déportation de milliers de Juifs en France. Cologne, 7 mai 1973. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Affiche originale du film Ostani Etap [La dernière étape] de Wanda Jakubowska. Pologne, 1948. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.
Affiche originale du film Ostani Etap [La dernière étape] de Wanda Jakubowska. Pologne, 1948. Mémorial de la Shoah – Centre de documentation.

texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.




La voix fragile mais déterminée d’une jeune fille rescapée des camps, la voix grave d’un homme mûr se souvenant, vacillant soudain sous le poids de l’horreur gravée dans sa chair : ces quelques témoignages sont l’histoire, la mémoire qu’il faut continuer à transmettre pour garder tracée au sol cette frontière qui nous sépare de la barbarie. A l’époque où les derniers survivants de la shoah disparaissent, ces voix prennent une couleur particulière, précieuse. Que devient l’histoire quand le dernier témoin s’éteint? Comment conserver ces mots, ces phrases qui disent « j’ai vu, j’ai vécu »?



Tout commence avec des petites feuilles de papier enfouies dans des trous, dans la terre, roulées, pliées pour se cacher dans une minuscule fente entre deux briques. Dans la tradition juive, il est coutume d’enterrer les textes sacrés parce qu’ils ne peuvent être détruits. Il y a dans les lettres, les journaux tenus dans des cahiers clandestins la parole comme dernier souffle de vie, la mémoire de tout un peuple, l’espoir et le sacré. Ces témoignages sont d’autant plus glaçants qu’ils sont ceux d’hommes et de femmes qui savent qu’ils vont mourir, qu’ils ne s’en sortiront pas. Hersz Strasfogel se sait condamné parce que sonderkommando, sa lettre est une preuve de l’assassinat de masse dans les chambres à gaz, les crématoires que les nazis tenteront jusqu’au bout de dissimuler au monde. Sa voix n’est pas que la sienne, elle est celle des six millions d’autres dont le cri n’a pas été entendu.



Depuis les témoignages du procès de Nurenberg, les bibliothèque se remplissent d’ouvrages de survivants que personne n’est encore prêt à écouter, comme celui essentiel de Primo Levi que le monde mettra plusieurs décennies à accepter. La voix se tait lorsqu’elle ne trouve pas d’oreille pour l’accueillir. Derrière des voiles blancs, des tables rondes, des chaises, une invitation de livres nonchalamment posés. Des écouteurs permettent d’entendre la voix de Simone Veil âgée de vingt ans, celle de Marceline Loridan-Ivens, une rare interview de Primo Levi. 



7 voix, 7 grands portraits de témoins veillent sur nous et sur les âmes des disparus. Le parcours de Samuel Pisar rattrapant les 6 années d’école qu’il n’a pas eues pour atteindre le doctorat et conseiller les grands de ce monde, la littérature d’Imre Kertész, la vie balagan de Marceline Loridan-Ivens dans le Saint Germain des Prés de l’après guerre sont l’extension de ces témoignages. Parce que la vie continue et être un survivant c’est continuer le récit, son tatouage sur le bras.



Les 111 témoins défilant en 1961 à la barre du procès Eichmann apportent leurs voix à un évènement majeur: les juifs jugent eux-mêmes leur bourreau, ils se réapproprient leur histoire. Des émissions de télévision, des livres d’histoire bouleversent les conceptions communément admises : ainsi la France de Vichy de Paxton, Le chagrin et la pitié d’Ophüls en finissent avec le mythe de la France résistante et mettent en lumière la collaboration. Il faut bâtir des lieux pour cette mémoire, des monuments, des musées, des institutions. Il faut lutter contre ces autres voix qui viennent nier, le négationisme de l’interview de Darquier de Pellepoix, les militants du Front National venus en 1979 perturber un meeting de Simone Veil. Des procès il y en a encore, Barbie, Touvier… des témoins à la barre, vieux et fatigués mais encore debout, courageux contre ceux qui disent que cela n’est jamais arrivé.



Après les documentaires viennent les fictions : La vie est belle de Roberto Benigni, Le Pianiste de Polanski, La liste de Schindler de Spielberg. Avec ces œuvres, les voix des témoins entrent dans le cinéma populaire. Art Spiegelmann fait une bande dessinée du récit de son père déporté, Maus obtiendra le prix Pulitzer. On polémique sur la forme, on débat, les voix des survivants et des morts  ne vont pas de soi, elles doivent encore répéter, expliquer, inlassablement. Et puis un jour Simone Veil entre au Panthéon. Ses funérailles sont nationales, mais ce n’est pas là l’important : avoir eu une vie, avoir pu vieillir, c’est la victoire des juifs sur la barbarie nazie




Sylvain Silleran


Extrait du communiqué de presse :

Commissariat scientifique : Léa Veinstein, écrivaine et philosophe
Commissariat muséographique : Lucile Lignon, assistée d’Anne-Flore Thibaut

Le 27 janvier 2020, la Journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité coïncidera avec le 75e anniversaire de l’entrée des soviétiques dans les camps. À cette occasion, le Mémorial de la Shoah dédie l’année 2020 aux témoins et présente une grande exposition dédiée à la figure du survivant.

75 ans après la fin de la Shoah, la figure du survivant, du témoin, est devenue plus que jamais un repère populaire et nécessaire. Les récits des témoins, prononcés de vive voix, écrits ou enregistrés, pendant ou après l’événement, composent aujourd’hui une immense source d’information chorale sur la Shoah, un fonds dépositaire de la mémoire de la Shoah qui leur survivra et dont l’étude incombera encore aux futures générations.

Avec cette exposition événement, le Mémorial de la Shoah propose de revenir sur la construction de la figure publique du témoin, en invitant notamment à découvrir, au sein d’espaces sonores dédiés, les voix et les paroles inestimables de Primo Levi, Simone Veil, Élie Wiesel, Imre Kertész, Marceline Loridan-Ivens, Samuel Pisar et Aharon Appelfeld.

L’exposition dévoile ainsi l’histoire du témoignage et de sa présence dans l’espace public à travers une frise composées de biographies, manuscrits originaux, archives sonores et filmiques, éclairée des commentaires de ses principaux historiens, intellectuels acteurs ou analystes. Elle aborde également la manière créative dont la troisième génération après les survivants poursuit cette transmission avec détermination.



Parcours de l’exposition 

Propos liminaire par Léa Veinstein, commissaire scientifique de l’exposition

La voix des témoins est d’abord une voix qui nous vient de Birkenau. Plus exactement, du sol de Birkenau, où des manuscrits furent enfouis par les membres des Sonderkommandos, « unités spéciales » constituées de détenus juifs, contraints d’extraire les cadavres des chambres à gaz, de les brûler et de disperser les cendres. Retrouvés des années plus tard, ces papiers jaunis sont les premiers témoignages dont nous disposons. Aucun de leurs auteurs n’a survécu. Mais tout témoignage ensuite, de ceux qui reviendront, a un lien souterrain avec ces manuscrits – une dette. Car ils recèlent le sens profond de ce qu’est un témoignage : laisser une trace. C’est une résistance, et une mise en échec du projet nazi qui voulait supprimer le peuple juif et toute trace de la suppression elle-même. Tout témoignage, ensuite, reflètera cette urgence à dire. Les témoins parleront après eux, comme le dit magnifiquement Primo Levi, « par délégation ».

Introduction

Aujourd’hui, 75 ans après la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, les témoignages de la Shoah dont nous disposons sont innombrables : de nature différente, sur supports variables, ils entretiennent à l’égard de l’événement une distance qui s’étend à mesure que le temps passe. Le témoin est devenu une figure à part entière de notre espace public, et de la mémoire collective qui s’y construit. De clandestine, la voix des témoins est devenue publique : une voix, des voix que chacun peut entendre dans des films, à la radio, dans les discours politiques, dans les classes, et entre les lignes des nombreux livres qui ont paru et continuent de paraître. Vient à présent le temps où se pose, inévitablement, la question de la disparition des témoins. Comment va-t-on poursuivre ce geste, initié par les Sonderkommandos au péril de leur vie ? Cette exposition s’intitule La Voix des témoins, car elle voudrait affirmer que, par-delà la disparition des témoins, leurs voix restent et resteront : elles constituent des traces vives. Les générations d’après s’en saisissent et nous montrent qu’elles représentent un héritage immatériel. Nous vous proposons donc d’écouter la voix des témoins, à travers sept points d’écoute, et de nombreuses archives sonores. Comme le témoin nous raconte toujours son histoire dans les mots et les arcanes d’un moment précis, nous vous proposons également une histoire du témoignage – qui retrace à travers une frise chronologique le parcours et les fluctuations qu’a connu la voix des témoins, de la clandestinité de Birkenau en 1942 jusqu’à la mention du matricule de Simone Veil à son entrée au Panthéon en 2018.

Frise chronologique : Une histoire du témoignage

Nous avons souhaité retracer l’histoire du témoignage à travers une frise chronologique. Il s’agit ainsi d’inscrire la voix des témoins dans l’histoire, c’est-à-dire dans le temps dans lequel cette parole a émergé, et dans lequel elle a été (ou non) écoutée. En dépit de la dimension universelle et, en un sens, intemporelle des témoignages, cette frise montre que la parole et la figure du témoin sont intrinsèquement liées au façonnement de la mémoire collective. Riche d’archives et de documents inédits, elle fait apparaître deux lignes temporelles. La première est celle de l’évolution du témoignage. En dépit de variations de langue, de destinataire, de nature et de forme, ce qui frappe est que, de 1942 à aujourd’hui, les déportés témoignent inlassablement. La seconde ligne qui émerge est celle de l’évolution de la réception du témoignage à l’intérieur de la société française. Elle connaît des fluctuations et des ruptures plus tranchées, mais suit une évolution croissante depuis l’après-guerre. Elle donne à voir l’émergence de la figure du « témoin » à partir des années 1960 (le terme lui-même apparaissant d’abord dans le contexte des grands procès de criminels nazis), puis la multiplication des oeuvres et la reconnaissance grandissante de l’importance historique et morale du témoin. Cette frise décrit le parcours du témoignage, de la clandestinité la plus dangereuse des manuscrits enterrés à Birkenau en 1942 jusqu’à l’image du matricule de Simone Veil exposée au pied des marches du Panthéon en 2018. Elle délimite cinq grandes périodes, qui sont chacune présentées, commentées et mises en perspective par un(e) historien(ne).

Portraits sonores : Sept voix emblématiques

Primo Levi, Marceline Loridan-Ivens, Imre Kertész, Elie Wiesel, Samuel Pisar, Aharon Appelfeld et Simone Veil ont été, pour les témoins de la Shoah, des porte-voix. Ils ont donné à ces récits – y compris dans leur part d’indicible – des échos, des visages. Par leurs oeuvres, leurs trajectoires et les symboles qu’ils sont devenus, ils ont contribué à rendre l’histoire de la Shoah audible à l’intérieur de la société française. Chacune de ces sept figures, lui donnant son relief individuel, a contribué au façonnement de la mémoire collective. Pour écouter leurs voix, nous avons choisi de faire entendre, pour chacun, deux archives issues de la radio et de la télévision française : une parmi leurs premières prises de parole, et une parmi leurs dernières, peu de temps avant leur mort. Nous y entendons à la fois les évolutions de leur témoignage, les transformations de leur voix, mais aussi, en filigrane, une brève histoire des médias français et de la place qu’ils accordent aux témoins. Le premier, Primo Levi, a une place singulière car il n’a pas donné d’entretien dans les médias français. Nous vous proposons l’écoute d’une archive inédite de la télévision italienne, la RAI, qui avait diffusé en 1983 un documentaire intitulé Retour à Auschwitz. L’écrivain revenait témoigner sur les lieux de sa déportation. Il est ici traduit en français pour la première fois. Ces archives sont accompagnées d’éléments iconographiques et de textes signés par des spécialistes, amis, enfants et traducteurs de ces sept témoins. Ils complètent et prolongent leurs portraits sonores.

Et après ?

À l’heure de la disparition des témoins, quel horizon pour la transmission ? Deux réponses sont ici esquissées : la première est une bibliothèque. Le nombre d’ouvrages qu’elle comporte indique l’ampleur de ce que les témoins nous laissent. Les livres, comme les voix, survivent au temps. La seconde réponse prend la forme d’une installation vidéo. À travers une galerie de six portraits, cette fois non plus sonores mais filmiques, elle nous montre qui sont aujourd’hui certains des héritiers, réels ou symboliques, de cette histoire du témoignage que nous avons retracée.

La génération d’encore après

La génération d’après : c’est ainsi que Robert Bober a intitulé en 1971 son film sur les enfants du manoir de Clamart, enfants juifs devenus comme lui orphelins alors que leurs parents étaient assassinés dans les camps. Il nous interrogeait dès lors sur ce qui, d’une histoire aussi douloureuse, passait d’une génération à l’autre. Presque cinquante ans plus tard, nous avons souhaité scruter à notre tour la troisième génération, la « génération d’encore après ». Comment se définit-on comme génération ? Ici, le terme n’a pas seulement le sens sociologique d’une classe d’âge ou d’une descendance, mais le sens du collectif. Par-delà la grande diversité des approches des six personnalités que vous allez voir, on retrouve de l’un à l’autre des libertés communes. Liberté dans le rapport à la mémoire, car la troisième génération la découvre douloureuse, dérangeante, trouée, parfois même problématique. Liberté dans les formes et les matériaux qu’ils utilisent, qui sont tous investis. On découvre aussi des désirs communs, comme celui d’enquêter, et des figures tutélaires ou fraternelles qui reviennent, comme celle de Claude Lanzmann, ou encore de Daniel Mendelsohn. Nous avons rencontré un historien, un auteur de BD, une romancière, une documentariste, un photographe, une journaliste franco-allemande. Ils ont entre 29 et 56 ans, et partagent le pari commun de « passer le témoin » – de continuer à faire vivre cette histoire, de sculpter à leur tour notre mémoire.

Entresol : La fabrique du témoignage

Elie Wiesel, à la fin de sa vie, a plusieurs fois répété cette phrase : « Celui qui écoute un témoin le devient à son tour. » C’est sur la figure de celui qui écoute, et qu’on ne voit pas, que ce film propose de s’arrêter. Comment faire naître un témoignage ? Quelle relation le témoin entretient-il avec celui qui l’interroge, qui écrit pour lui ? Par quels affects est-il traversé ? Cinq personnalités qui ont été, à leur façon, « témoins du témoin », expliquent comment se fabrique un témoignage et comment nous pouvons le penser aujourd’hui, au croisement de plusieurs approches disciplinaires.