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“Goni Shifron” FOR INTÉRIEUR

Ă  Fabre, Paris

du 20 juin au 3 octobre 2020

Alexandra Fau
Fabre
Goni Shifron

PODCAST - Interview de Goni Shifron, par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 19 juin 2020, durĂ©e 13’56. © FranceFineArt.

PODCAST –  Interview de Goni Shifron,

 

par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 19 juin 2020, durĂ©e 13’56. © FranceFineArt.

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© Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, visite de l’exposition avec Goni Shifron, Alexandra Fau et Annabelle Ponroy, le 19 juin 2020.

Extrait du communiqué de presse :

Fabre est le fruit de collaborations inĂ©dites entre une psychanalyste, une commissaire d’exposition et un artiste. Avant mĂȘme de s’envisager, Fabre se voyait plutĂŽt comme une aventure singuliĂšre offerte Ă  tous dans un lieu intimiste qui privilĂ©gie la rencontre avec l’Autre. Un moment en suspens oĂč l’écoute de la parole des artistes embraye des idĂ©es, des concepts, des valeurs qui nous rassemblent.

AprĂšs trois expositions monographiques inĂ©dites (LaĂ«titia Badaut Haussmann, Alexandre et Florentine Lamarche-Ovize, Jean-Pascal Flavien), Fabre s’adapte, Ă©tonne, se transforme chaque fois un peu plus au grĂ© des invitations. L’envie premiĂšre d’échapper aux cadres imposĂ©s, aux formats et aux rythmes conventionnels, de soutenir la crĂ©ation contemporaine reste intact. Et Fabre, ouvert Ă  l’inattendu de ce que l’oeuvre d’art nous fait.

Goni Shifron, Yesodot. 
Performance, série de 54 briques creuses en céramique, une tonne de sel, trois performeuses. Edition 82 pages à consulter lors de la performance. 2016, Paris.
Captation d’extrait de la performance : — https://youtu.be/7qcgD0XfJ3Q
Photo : Nikolaz Le Coq.
Goni Shifron, Yesodot. 
Performance, série de 54 briques creuses en céramique, une tonne de sel, trois performeuses. Edition 82 pages à consulter lors de la performance. 2016, Paris.
Captation d’extrait de la performance : — https://youtu.be/7qcgD0XfJ3Q
Photo : Nikolaz Le Coq.
Goni Shifron, Yesodot.
Performance, série de 54 briques creuses en céramique, une tonne de sel, trois performeuses. Edition 82 pages à consulter lors de la performance. 2016, Paris.
Captation d’extrait de la performance : 14’48 https://youtu.be/7qcgD0XfJ3Q
Photo : Nikolaz Le Coq.

Biographie

GONI SHIFRON, nĂ©e en IsraĂ«l en 1986, a grandi dans un Kibboutz au nord de la GalilĂ©e, face au Liban. Un lieu oĂč l’au-delĂ  de la frontiĂšre est inaccessible et se (re)dĂ©finit perpĂ©tuellement. Devenue artiste, elle rĂ©investit ces espaces en tension, rĂ©active le souvenir des actions ritualisĂ©es de cette communautĂ© agricole et s’interroge sur notre espace de vie, souple, dĂ©risoire ou instable
Elle utilise la mise en espace (installation, sculpture, objet) et la mise en action (performance) pour composer des actions et des Ă©difices silencieux, fidĂšle Ă  une esthĂ©tique du monochrome et de l’élĂ©mentaire.

Goni Shifron a Ă©tĂ© formĂ©e Ă  partir de 2006 Ă  l’École Nationale des Arts du Cirque de Rosnysous-Bois puis a Ă©tudiĂ© les arts plastiques Ă  la Sorbonne Paris 1. Elle intĂšgre en 2012 l’École Nationale SupĂ©rieure des Arts DĂ©coratifs, diplĂŽmĂ©e en 2016 de la section ScĂ©nographie. Elle poursuit sa recherche lors de rĂ©sidences, Ă  la Villa Belleville (2017), Atelier MĂ©dicis – CrĂ©ation en cours (2018), ou lors de prĂ©sentations publiques (Nuit Blanche – Onirisme Collectif, 2017, CongrĂšs des Sciences d’Oslo, 2019). En parallĂšle, elle collabore avec l’Institut MĂ©taphorique (soutenu par la Fondation Daniel et Nina Carasso). Au sein de ce collectif de Recherche, Art et Sciences, elle participe Ă  trois cycles de rĂ©sidences Ă  Paris (Laboratoire d’Aubervilliers), au Pays Basque et Ă  JĂ©rusalem.

Goni Shifron poursuit actuellement son activité artistique à Paris, et mÚne ses recherches et collaborations artistiques entre la France et Israël.

Pour visiter l’exposition, uniquement sur rendez-vous via le mail contact@fabredeglantine.com

Adresse : 20 rue Fabre d’Eglantine – 75012 paris

L’exposition – vue par Annabelle Ponroy

Le travail de Goni Shifron rend hommage Ă  cette vĂ©ritĂ© inconfortable dans laquelle nous nous tenons, entre la nĂ©cessitĂ© d’un lieu et le savoir de son Ă©phĂ©mĂšre. VĂ©ritĂ© qui tĂ©moigne d’une faille en nous qui ne serait pas un accident de l’histoire, mais consubstantielle de la vie, en prendre acte permet d’agir, de participer, de crĂ©er, plutĂŽt que de dĂ©primer durablement. La rencontre avec cette vĂ©ritĂ© est une rencontre rĂ©pĂ©tĂ©e Ă  partir de laquelle nous avons Ă  rĂ©inventer et cette rĂ©invention n’est jamais sans douleur et dans un inachĂšvement nĂ©cessaire et perpĂ©tuel. Cette conscience-lĂ , appelle Ă  une responsabilitĂ© politique en tant qu’elle pousse Ă  toujours chercher un nouveau chemin. “ L’idĂ©e de la responsabilitĂ© est attachĂ©e Ă  ce concept de la libertĂ© comme commencement “ (H. Arendt – La crise de la culture). Soit une libertĂ© qui dans le courage qu’elle suppose, oblige Ă  risquer un style, c’est-Ă -dire une singularitĂ©. SingularitĂ© qui dans le mĂȘme temps oĂč elle s’autorise une libertĂ©, s’oblige Ă  quitter sa maison, c’est-Ă -dire le lieu de son confort. “ Un citoyen c’est quelqu’un qui un jour sort de sa maison pour aller sur la place publique. “ La question de savoir oĂč nous tenir dans le monde, renvoi tout un chacun Ă  des inquiĂ©tudes

trĂšs archaĂŻques.

Le premier lieu que nous avons habitĂ© est teintĂ© pour toujours d’une ambivalence impossible Ă  rĂ©sorber, Ă  savoir que le premier de nos lieux, est toujours susceptible d’ĂȘtre trop doux ou trop froid, trop proche ou trop lointain, impossible Ă  habiter ou impossible Ă  quitter. Avec ceci qui sera la tache de toute notre vie, qui est que ce lieu premier que nous espĂ©rons suffisamment confortable pour pouvoir grandir, il faudra le quitter. L’expression populaire “ lutte fratricide “ dit cette vĂ©ritĂ© essentielle, Ă  savoir qu’il n’y a qu’un seul territoire pour tous les frĂšres, nous venons tous du mĂȘme ventre, entendez ! Nous sommes tous pris dans une mĂȘme insĂ©curitĂ© territoriale des origines, trop aimĂ© autant que mal aimĂ©. Ce qui nous effraie, c’est autant d’avoir Ă  partir que d’avoir Ă  rester. L’indiffĂ©renciĂ© est aussi angoissant que l’inconnu. Quel n’est pas notre trouble, d’un mĂȘme berceau pour trois monothĂ©ismes ? Nous en sommes tout autant ravis, sidĂ©rĂ©s, qu’horrifiĂ©s. Que tout cela s’origine du mĂȘme lieu nous plonge dans un sentiment “ d’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© “, dans un certain type de malaise. Nos lieux sont sans cesse autant Ă  conquĂ©rir qu’à quitter. À jamais nous serons des intranquilles de nos territoires, toujours en risque de rĂ©veiller en nous, soit l’insĂ©curitĂ© de n’avoir jamais eu de lieu accueillant, soit l’horreur d’avoir connu une trop grande proximitĂ©. Comment comprendre autrement les guerres de territoires qui de toujours ont occupĂ© les hommes, pris entre passion des origines et peur de l’exil. Nous sommes tous d’anciens expulsĂ©s, le caractĂšre exilĂ© de l’homme sur terre est irrĂ©sorbable d’oĂč sa nĂ©cessitĂ© inquiĂšte d’un abri Ă  quitter.

Goni attrape cette vĂ©ritĂ© saisissante dans cette nomination “ lieu non rĂ©solu “ et j’ajouterais non rĂ©solu, parce qu’irrĂ©solvable. Lorsque j’ai pris connaissance du travail de Goni, je suis littĂ©ralement, comme tombĂ© dedans. C’est ce que j’appelle une rencontre, soit un moment qui vient nommer pour vous quelque chose qui, vous concernant, vous emmĂšne ailleurs. Vers un nouveau commencement. C’est ce que j’attends de Fabre, d’incessants nouveaux commencements dans des modalitĂ©s incalculĂ©es parce qu’incalculables.

L’exposition par Goni Shifron

L’invitation Ă  investir l’espace de Fabre a fait rĂ©sonner en moi une expression en hĂ©breu : “ Beiti hou mivtzari “ ( Ś‘Ś™ŚȘŚ™ Ś”Ś•Ś ŚžŚ‘ŚŠŚšŚ™ )qui signifie : “ Ma maison est ma forteresse “. ConsidĂ©rer comme une forteresse un espace aussi familier qu’une maison me perturbe et m’inspire. Ce qu’il y a de personnel s’efface et le lien que nous tissons avec l’édifice que l’on habite se trouve mis Ă  nu. Le “ chez soi “ est un espace de protection solide mais qui peut nous enfermer, (nous faire) disparaĂźtre ou s’effondrer Ă  tout moment.

J’ai un rĂȘve qui revient souvent depuis quelques annĂ©es. Dans ce rĂȘve, j’ai un autre appartement que j’ai oubliĂ© depuis longtemps. Un lieu que j’ai nĂ©gligĂ©, oĂč j’ai laissĂ© des affaires personnelles, oĂč je n’ai pas payĂ© le loyer. Je n’ai prĂ©venu personne que je n’y habite plus. Ce lieu est presque inaccessible dans le rĂȘve mais son existence se rappelle soudain Ă  moi.

Cette sensation d’un foyer impersonnel, fragile mais qui agit comme un ancrage et un refuge, me ramĂšne aux rĂ©cits de mes grands-parents, nĂ©s dans les annĂ©es 30 dans un Kibboutz situĂ© prĂšs de la frontiĂšre libanaise. Je leur demande de me dĂ©crire leur maison d’enfance. « Nous n’avions pas vraiment une maison, cela a changĂ© souvent d’emplacement tout en restant dans l’enceinte du Kibboutz. Il y avait une chambre avec un lit, une chaise, une table, une fenĂȘtre. Il n’y avait pas d’affaires personnelles. Le sentiment de l’appartenance Ă©tait la communautĂ© et non pas le matĂ©riel
 ».

Une maison peut ĂȘtre construite, dĂ©truite, reconstruite. J’observe ce rapport friable Ă  l’habitat. Je m’intĂ©resse Ă  la destruction comme une remise Ă  zĂ©ro Ă  partir de laquelle une rĂ©Ă©dification est dĂ©jĂ  pensĂ©e pour ĂȘtre dĂ©truite. Est-il possible de fortifier un lieu aussi prĂ©caire ?

J’observe des images de maisons dĂ©truites en Cisjordanie, j’observe ces tas de dĂ©bris, le squelette d’un espace qui servait de toit. Si je dois reconstruire je me demande quelle est la premiĂšre Ă©tape pour se sentir protĂ©gĂ© ?

Je souhaite traduire cette sensation d’une fortification friable pour la ramener Ă  l’état de l’ĂȘtre. Dans un espace vide, observer ces lieux « non-rĂ©solus » me ramĂšne Ă  moi-mĂȘme, Ă  mon for intĂ©rieur.

Je recherche l’essence de ce refuge, une structure architecturale entiĂšrement fermĂ©e, Ă  Ă©chelle humaine, mais fractionnĂ©e en deux. Cela devient un angle avec un sol et un toit. Cet angle symbolise tout Ă  la fois l’enfermement de la forteresse et la maison ouverte. Je lis chez Bachelard que les “ coins “ mĂ©ritent d’ĂȘtre analysĂ©s : “Le coin est un refuge qui nous assure une premiĂšre valeur de l’ĂȘtre : l’immobilitĂ©. Il est le sĂ»r local, le proche local de mon immobilitĂ©. “ (Gaston Bachelard, La PoĂ©tique de l’Espace).

Autour d’une piĂšce sculpturale inspirĂ©e par ces rĂ©flexions, des lieux interrogĂ©s lors de mes recherches in situ peuvent figurer d’autres lieux non-rĂ©solus : Une base militaire dĂ©saffectĂ©e Ă  la frontiĂšre entre IsraĂ«l et la Syrie, un camp de travail abandonnĂ© prĂšs de la mer Morte et enfin l’image d’un cube de sel ramassĂ© dans la mer Morte. Ce sont tous des lieux inaccessibles au milieu de nulle-part, des forteresses du passĂ© Ă  une Ă©chelle humaine. Des lieux de passage dans lesquels, autrefois, quelqu’un est passĂ© et s’est senti protĂ©gé 

L’exposition – vue par Alexandra Fau

“ J’ai un rĂȘve qui revient souvent depuis quelques annĂ©es. Dans ce rĂȘve, j’ai un autre appartement que j’ai oubliĂ© depuis longtemps. Un lieu que j’ai nĂ©gligĂ©, oĂč se trouvent encore des affaires personnelles. Je n’ai pas payĂ© le loyer. Je n’ai prĂ©venu personne que je n’y habite plus. Ce lieu est presque inaccessible dans le rĂȘve mais son existence se rappelle soudain Ă  moi “. G. Shifron

Ce sont ces rĂ©miniscences d’un lieu premier qui prĂ©figure l’exposition For IntĂ©rieur de Goni Shifron chez Fabre Ă  partir du 20 juin 2020. En dĂ©pit de ce que les Ă©vĂšnements rĂ©cents font surgir, nous nous sommes attachĂ©s Ă  ce titre choisi avant le dĂ©but du confinement. Tout d’abord parce qu’il rĂ©sonne tel un oxymore ; il laisse entendre cet entĂȘtement Ă  vouloir croire en l’assurance d’une stabilitĂ© indĂ©fectible, alors que l’existence se voit en proie aux doutes, aux tourments de l’intime. C’est prĂ©cisĂ©ment ce lieu non rĂ©solu qui chez Goni Shifron, cristallise ce sentiment mĂȘlĂ© d’attachement et d’anticipation au renoncement pour des biens matĂ©riels dont on sait qu’ils peuvent n’ĂȘtre que mirages ou bien rapidement rĂ©duits Ă  nĂ©ant. n’était qu’une machine, un outil animĂ© » (La nature du gothique).

“ Une maison peut ĂȘtre construite, dĂ©truite, reconstruite, j’observe ce rapport friable Ă  l’habitat. Je m’intĂ©resse Ă  la destruction comme une remise Ă  zĂ©ro Ă  partir de laquelle une rĂ©Ă©dification est dĂ©jĂ  pensĂ©e pour ĂȘtre dĂ©truite. Est-il possible de fortifier un lieu aussi prĂ©caire ? “

La structure primordiale en coin de For IntĂ©rieur constitue un prĂ©alable Ă  toute Ă©dification personnelle au mĂȘme titre que le clou d’édification en cuivre dans l’architecture primitive sumĂ©rienne (environ 2000 ans av. J-C.). “ Cet angle symbolise tout Ă  la fois l’enfermement de la forteresse et la maison ouverte.

Pour apprĂ©cier pleinement cette sensation, Goni Shifron a pris soin d’anesthĂ©sier l’appartement haussmannien, en canalisant la lumiĂšre venue de l’extĂ©rieur et en estompant la prĂ©sence de la vĂ©gĂ©tation urbaine. Tout y est attĂ©nuĂ©, par une perturbation douce. Un sol en liĂšge vient amollir la dĂ©marche et absorber le bruit des pas. Les tons chair privilĂ©giĂ©s par l’artiste dans le choix des diffĂ©rents revĂȘtements (argile, liĂšge, sable) laisse entendre une sorte de disparition du “ sujet “ ou tout du moins une forme de mimĂ©tisme entre une histoire architecturale et une autre, plus personnelle.

Pour For IntĂ©rieur, l’artiste s’en remet Ă  l’habitat primordial, avec cette matĂ©rialisation d’un coin recouvert d’argile, fortification de l’intime dont la lumiĂšre naturelle vient timidement Ă©clairer le creux. Dans cet environnement quasi monochrome, tendu vers une forme d’abstraction, le vestige de la ruine y est patent, jamais grandiloquent.

Dans For IntĂ©rieur, la jeune artiste diplĂŽmĂ©e de l’EnSAD (section scĂ©nographie) en 2016 esquisse une architecture primordiale en perte d’ancrage. “ Que construit-on sur des fondations muables ? “ semble suggĂ©rer cette image de reporter de palestiniens rĂ©cupĂ©rant des pierres de la destruction de l’aĂ©roport de Gaza le 16 aoĂ»t 2010, en amorce de l’exposition.

Dans cette nouvelle histoire qui s’écrit chez Fabre ; l’artiste Goni Shifron a souhaitĂ© y implanter son dĂ©sert, celui dans lequel elle a vĂ©cu enfant avec ses parents jusqu’à l’ñge de 16 ans. Une expĂ©rience radicale qui fait suite Ă  une prime enfance passĂ©e dans un Kibboutz. Le dĂ©sert ainsi matĂ©rialisĂ© reprĂ©sente l’envers suspendu et neutralisĂ© de la partie habitable du monde pour Michel Foucault. Certains voient aussi le dĂ©sert comme une hĂ©tĂ©rotopie de crise pour des adolescents en quĂȘte d’utopie. Pour beaucoup, le dĂ©sert apparait Ă  la fois comme espace d’illusion et de compensation.

Dans les diffĂ©rents projets de Goni Shifron, les lieux Ă©voquĂ©s sont tous situĂ©s. Ils ouvrent pour autant sur une abstraction comme les vues photographiques d’une base militaire dĂ©saffectĂ©e, au seuil de l’espace administrĂ© par l’ONU entre IsraĂ«l et la Syrie. “ J’accĂšde Ă  cet espace Ă  l’aube. J’observe l’horizon qui est un ailleurs : un lieu oĂč je ne peux pas me rendre. Un lieu de l’autre. LĂ  bas, je ne pourrai jamais y aller. Je ne pourrai jamais voir. ConcrĂštement ce que je vois est un vide. Un horizon dĂ©sertique “.

DĂ©jĂ  dans l’une de ses premiĂšres piĂšces Yesodot, (de l’hĂ©breu “ Ś™ŚĄŚ•Ś“Ś•ŚȘ “ : fondations, a une signification liĂ©e Ă  la notion de l’élĂ©mentaire, d’une base, du fondement), l’artiste s’emparait de son histoire familiale, celle de son arriĂšre-grand-pĂšre qui fut un des pionniers du Kibboutz Kfar Guiladi, situĂ© aujourd’hui dans l’Etat d’IsraĂ«l. Ce retour aux origines lui a permis d’entrevoir l’évolution de conception des premiers camps nomades. Chez Fabre, l’artiste revient sur les traces de ses ancĂȘtres avec ces photographies des baraquements d’un camp de travail situĂ© en bordure de la mer Morte. En relisant les Ă©crits de son arriĂšre grand-pĂšre, Goni Shifron admire combien “ sa vie est conduite par le “ faire “ et jamais le “ possĂ©der “. Ce dernier dĂ©ambule d’un lieu Ă  l’autre Ă©pris d’une croyance forte selon laquelle ce sont ses expĂ©riences qui enrichissent davantage sa vie. La dĂ©couverte de ce passĂ© Ă  la fois si proche et si lointain de nos modes de vie actuels, dans ce qu’il vĂ©hicule de nos aspirations, Ă  tour Ă  tour, plus de connexions avec la nature, d’autosuffisance, d’adĂ©quation avec un mode de vie ascĂ©tique, prend aujourd’hui une valeur particuliĂšre. “ Nous avions vĂ©cu sur notre intelligence et ne l’avions pas utilisĂ©e convenablement, Ă©loignĂ©s que nous Ă©tions de la vie dans ce qu’elle a de crĂ©ateur et de proche de la nature “, tels sont les mots relevĂ©s par Goni Shifron dans le livret qui accompagne Yesodot (p.56-57). Comment ne pas y voir un Ă©cho avec le moment de refonte auquel nous aspirons ; de la reprise en main de l’individu afin qu’il ne puisse plus “ ĂȘtre perçu comme une variable d’ajustement “ (Jean-Miguel Pire dans Otium – Art Education DĂ©mocratie, Ă©ditions Actes Sud, 2020) ?

Dans l’oeuvre Yesodot l’artiste et quelques performeurs dĂ©finissent sur un tas de sel des fondations temporaires Ă  l’aide d’outils en bois rudimentaires. Ils agencent 54 briques creuses au repli central, avant de dĂ©cider de dĂ©placer ce fragment de territoire vers d’autres lieux. Et, de tout recommencer. Son oeuvre rĂ©side dans l’esquisse de ces “ lieux de passage, dans lesquels, autrefois, quelqu’un est passĂ© et s’y est senti protĂ©gé  “

Comme pour Yesodot, For IntĂ©rieur revĂȘt les contours d’une “ action monochrome “ rĂ©duite Ă  l’essentiel, marquĂ©e par le calme et le silence. D’oĂč Ă©mane une grande force. Tout comme les blocs de glace de Fluids, constructions Ă©phĂ©mĂšres d’Alan Kaprow rĂ©alisĂ©es en 1967 en plusieurs lieux de Pasadena, les cristaux ou le cube de sel ramassĂ© dans la mer Morte photographiĂ© par Goni Shifron sont des unitĂ©s Ă©lĂ©mentaires appelĂ©es Ă  disparaĂźtre. L’artiste invitera Ă  les manipuler le temps d’un cycle de performances menĂ© le temps de l’exposition For IntĂ©rieur. Faisant Ă©cho Ă  ce “ type de pratique gestuelle (qui) donne Ă  la vie trĂšs peu et beaucoup Ă  la fois : une infime prise de conscience. De quelle prise de conscience s’agit-il ? Kaprow suggĂšre : du pouvoir mĂ©taphorique de la vie, d’un rĂ©sidu de visibilitĂ© de ce qu’il appelle un “ presque-art “


Durant tout ce cycle de performances chez Fabre, le public, par petits groupes de douze personnes, sera invitĂ© Ă  agencer ces petits cubes de cire, de cĂ©ramique et de pierre concassĂ©e pour se partager un territoire donnĂ©, avant de le remettre en jeu. Cette dynamique invitera le public-acteur Ă  se conformer au reste de la communautĂ©, dans un souci de cohĂ©sion et/ou de transmission patrimoniale. La performance TÄ (de l’hĂ©breu ŚȘŚ “ “ : cellule) incitera sans nul doute Ă  adopter des comportements et des travers bien connus, car trop humains