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“Ernest Breleur” Big Bang Boom ! A cosmic poetry

à la Maëlle Galerie, Paris

du 16 mai au 18 juillet 2020

Maëlle Galerie


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©Anne-Frédérique Fer, visite de l’exposition avec Ernest Breleur, le 11 juin 2020.


Ernest Breleur, sans titre, série le vivant, passage par le féminin, 2016. Apparats féminins, perles, radiographie sur plexiglas, 139 x 70 x 20 cm. Courtesy Maëlle Galerie. Copyright Jérome Michel
Ernest Breleur, sans titre, série le vivant, passage par le féminin, 2016. Apparats féminins, perles, radiographie sur plexiglas, 139 x 70 x 20 cm. Courtesy Maëlle Galerie. Copyright Jérome Michel
Ernest Breleur, sans titre, série L’énigme du désir, 2014. Feutre sur papier, 150 x 140 cm. Copyright Jérome Michel. Courtesy Maëlle Galerie.
Ernest Breleur, sans titre, série L’énigme du désir, 2014. Feutre sur papier, 150 x 140 cm. Copyright Jérome Michel. Courtesy Maëlle Galerie.
Ernest Breleur, sans titre, série féminin 2, 2015. Apparats féminins, perles, nylon, plumes, 41 x 17 x 15 cm. Copyright Jérome Michel. Courtesy Maëlle Galerie.
Ernest Breleur, sans titre, série féminin 2, 2015. Apparats féminins, perles, nylon, plumes, 41 x 17 x 15 cm. Copyright Jérome Michel. Courtesy Maëlle Galerie.

texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.



« Je vous ai apporté des bonbons parce que les fleurs c’est périssable » chantait Brel. Aujourd’hui Ernest Breleur nous offre les deux, une poésie astrale de fleurs aux couleurs vives et irisées d’emballages de bonbons. Des perles transparentes et métallisées, bleues, violettes, jaunes, roses, pistils sucrés de grandes fleurs érotiques s’envolent en explosion de pollen cosmique. Le monde jaillit du sexe d’une femme-fleur dans un big bang rose et bleu.


Sur de grandes feuilles de papier carrées des femmes dansent, des silhouettes dodues comme des chérubins, des amantes, de mères, elles sont tout à la fois. Leurs sexes sont des taches colorées, presque fluorescentes, une incandescence érotique, le désir qui est la source de toute vie. Sur un firmament d’étoiles en têtes d’épingles, une forme ronde, un chou ou une rose éclot, ouvre ses pétales, ses feuilles, et une multitude de femmes font une ronde pour venir en butiner le nectar. La nature dans son évidence tropicale rencontre les anges des cieux des plafonds florentins. L’identité rencontre l’universel. Le dessin au feutre a abandonné tout bagage inutile pour n’être que trait dansant et sensuel; ce geste masculin attend le pinceau chargé d’eau, le principe humide et féminin qui le trouble, le complète et le féconde. 


Suspendue au plafond, une sculpture déploie ses pétales : des radiographies d’os et d’organes sont agrafées par des points de suture, des points de croix métalliques en une anatomie souple. Dans cette matière noire le corps malade imprimé se délave sous les ultraviolets, continue à se décomposer lentement. Des petits morceaux d’être contiennent toutes ces histoires, ces trajectoires, ces rencontres qui font une vie. Il y a les cassures, les rafistolages, les taches de mauvaise augure peintes à la lumière pâle comme la vieillesse mais éclairant courageusement l’obscurité de l’espoir du lendemain. Entre ces photographies de la maladie et de la mort viennent se nicher de jolies petites choses colorées: des accessoires de bazar, des chouchous roses pour les cheveux, un petit lapin, une boucle d’oreille, une minuscule grenouille… Contre la gravité il y a la légèreté d’une jeune fille s’achetant pour quelques pièces un petit accessoire pour se faire belle, pour aller danser. Ernest Breleur danse comme un jeune homme, les yeux pétillants de toutes ces paillettes qui habillent les femmes mieux que des robes. Il danse parce que la mort n’est pas encore là, on a encore bien le temps d’une chanson.


Des fleurs de plastique, des fleurs-maîtresses comme des vulves nous appellent, nous invitent, prêtes à nous engloutir. Ce sont les portes que l’on traverse dans un rituel indispensable pour être. On pense aux attrape rêves amérindiens, sauf qu’ici ils ne sont pas faits d’os et de plumes mais de plastique, de nylon, pendus à un coupe-ongles, ils réhabilitent la simplicité de notre quotidien. La banalité que nous ne regardons plus est une beauté essentielle que nous regretterons, Ernest Breleur nous le rappelle fort à propos. 


Irrésistiblement attirés par le pouvoir de ce désir organique, cette chair végétale, nous devenons alors les rêves, nous nous élevons dans les airs, libres. La mort est alors une naissance à l’envers, une naissance lumineuse, joyeuse, poétique. Et puis bang! tout recommence dans les parfums de safran et de frangipaniers. En attendant il nous reste à nous approcher pour sentir les fleurs dans les cheveux des jolies femmes.


Sylvain Silleran


extrait du communiqué de presse :

Big Bang Boom ! A cosmic poetry.

Texte de Chris Cyrille – extrait 

Il y a là dans cette exposition sept dessins provenant de deux séries : L’origine du monde (2013) et L’énigme du désir (2014), et quatre sculptures venant elles de trois séries : Le vivant, passage par le féminin (2015), et série féminin suite (2019). Tous traversent la notion du désir, du féminin et du cosmique. Je traverserai dans un premier temps ces notions, ensuite je passerai vers un terrain plus critique (à propos des discours que l’on tient parfois sur votre travail) et enfin je reviendrai sur cette notion du cosmique ou du cosmos plus précisément.

Qu’est ce qui nous force et entraîne à entrer en relations ? Quels sont ces rythmes et ces tempos qui produisent du différent et d’infinies variations ? J’imagine grâce à vos œuvres sur papier que ces rythmes pourraient être des rythmes de désirs, que tout rapport ne s’effectue pas comme ça mais bien à partir de nos sentiments, émotions et affects.

Il n’y a pas de Relation mais seulement des relations particulières (des particules de relations) qui entretiennent le désir, lanmou (ou le contraire) comme dans vos dessins Ernest où le cosmos devient l’espace sans horizon, où le désir est ce qui fait joindre et disjoindre les corps en flottement. Et ces relations particulières poussent dans vos dessins à des couplements au-delà des coupements qui ne me semblent pas obéir aux pensées de séparation faisant alterner féminin/masculin, blanc/noir, homme/ animal… Le cosmique est (peut-être) ce qui ne connaît ni le dyadique exclusif ni le binaire ; il est le lieu du plus que soi, des infinités où la cohérence habite dans les coupes de l’incohérence. Le soi n’existe plus, il éclate.

Je parlerai ensuite de ce que vous appelez des « apparats féminins ». Il y a là du travestissement, des nœuds diaboliques (le dogme chrétien n’a jamais aimé les nœuds, les 6).

Ces « apparats » ne m’auraient pas du tout parlé s’ils n’étaient qu’une nouvelle manière de coloniser des corps et de jouer sur les planches d’un couteau qui est un miroir bifide. Non, au lieu de ça j’en- tends et j’écoute ces « apparats » comme des jeux d’alternances et de variations. Il y a dans cette catégorie de féminin que vous employez des pratiques de travestissements carnavalesques et créoles queerisant d’anciennes catégories restées coloniales.

Second point que j’aimerais partager avec vous. C’est une conception du temps (d’un temps chaotique, en cercles répétés, à l’image du cosmos).

Lisant les discours que l’on a pu tenir sur votre travail, j’ai remarqué que l’on opérait, comme grille de lecture, ce qu’on pourrait appeler des lignes ou des pensées de ruptures. Tout serait presque déjà expliqué : en 1989 vous rejoignez le groupe martiniquais Fwomagé – en 1992, vous rompez avec la peinture – il y a ensuite les radiographies – puis vous reprenez vers 2013-2014 vos dessins. Bref, il n’y a que des séries d’évènements lus sous le prisme de la rupture. Vous concernant je parlerais d’accélérations. Pour moi Ernest, vous avalez le temps, vous le vivez dans l’urgence et traversez en une courte période une multitude de données. Vous êtes dans une accélération face à l’urgence – de quoi ? – du monde, de nos situations, de nos précarités. Il n’y a pas une succession de coupes de temps, c’est un même temps qui s’accélère et parfois ralentit et qui dans sa propre accélération concentre et avale plusieurs autres temps à l’image d’un cyclone. Parfois, vous revenez sur des choses faites lors de vos débuts. Ce temps est comme un disque, il a ses rembobinages, ses syncopes, ses sauts, ses arrêts et ses accélérations. Dans tous les cas, ces discours saisissent l’évènement comme un coup, comme quelque chose qui rompt mais je pense que c’est une mauvaise lecture, que c’est une lecture de théoriciens, de critiques et non d’artistes.

Intuition : Les pensées de ruptures sont pour les analystes et les policiers

Dernier point : l’image du cosmos ou du cosmique.

Le point de fuite, le point de vue s’arrête à l’hori- zon. Mais, il n’y a plus d’horizon dans le cosmos, plus de ligne, il n’y a qu’une totalité. Le point de liberté n’est plus une coordonnée terrestre ni territoriale, c’est un plan cosmique et spirituelle où les coupes d’identités disparaissent pour laisser place à des points de résonances avec le monde dans sa totalité sentie et rêvée. Ne pouvons-nous pas penser pour chacun.e.s non pas qu’un droit à l’opacité mais surtout un droit au cosmique qui établirait pour nous non pas qu’une relation aux autres êtres humains mais au cosmos et à l’ensemble du vivant ? Le cosmos est le point ultime, celui où le marron finit sa route, celui où il retrouve les marques de récits anciens où la respiration des plantes, où les énergies telluriques, où les rythmes des vagues sont approchés comme des semblables. Le cosmos est même ce point de décollage où le rêve se projette jusque dans l’Espace, rêvant de futurismes, dépassant la question du possible au risque de ne jamais atterrir si ce n’est dans une autre planète. Je suis sûr, que si nous étions capables de couper à même le réel ou l’air, de nouveaux mondes s’ouvriraient à nous. Au final, je me demande si ce concept de cosmique, d’un espace/temps inconnaissable et chaotique ne serait pas le vrai lieu pour nous d’une décolonialité (c’est ce que semble penser les multiples variations de l’Afro-futurisme).

Intuition : Le corps reste encore ce dernier mythe, ce dernier fétiche jusqu’à la prochaine annonce de son éclatement (et non explosion) dans le cos- mos. Plus de pensées binaires. On vivrait là dans le monde des molécules et des particules révolutionnaires et la science deviendrait une rythmologie calculant non plus les trajectoires significatives mais les rythmes asignifiants. Érotisme galactique, reproductions cosmiques et non binaires.

Enfin, je vous avoue que ce texte a été presque impossible à écrire. Je n’osais pas, je fuyais. Votre travail qui outrepassait mon regard. Mais disons que ma seule idée, au-delà d’écrire aux alentours de vos œuvres, a été de dire ceci : qu’aucune approche critique ne prévaut et qu’approcher un travail (que l’on aime), c’est se mettre à danser avec lui, à tourner et trébucher. Voici, sous l’œil de votre jugement, mes bigidis répétés.

Chris Cyrille