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“Turner, peintures et aquarelles“
Collection de la Tate

au Musée Jacquemart-André, Paris

du 13 mars au 20 juillet 2020 (prolongée jusqu’au 11 janvier 2021)

Musée Jacquemart-André.com

Dans le cadre du plan de déconfinement, le musée Jacquemart-André rouvrira le 26 mai.
Le musée rouvrira les portes d’une partie de ses collections permanentes ainsi que son exposition dédiée à Turner, plus grand représentant de l’âge d’or de l’aquarelle anglaise, qui rassemble des prêts exceptionnels de la Tate Britain de Londres.

PODCAST –  Interview de Pierre Curie, conservateur du musĂ©e Jacquemart-AndrĂ© et co-commissaire de l’exposition

par Anne-FrĂ©dĂ©rique Fer, Ă  Paris, le 12 mars 2020, durĂ©e 7’20. © FranceFineArt..


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©Anne-Fréderique Fer, présentation presse, le 12 mars 2020.

J. M. W. Turner (1775 – 1851), Venise : vue sur la lagune au coucher du soleil, 1840. Aquarelle sur papier, 24,4 x 30,4 cm. Tate, accepté par la nation dans le cadre du legs Turner 1856. Photo © Tate.
J. M. W. Turner (1775 – 1851), Venise : vue sur la lagune au coucher du soleil, 1840. Aquarelle sur papier, 24,4 x 30,4 cm. Tate, acceptĂ© par la nation dans le cadre du legs Turner 1856. Photo © Tate.
J. M. W. Turner (1775 – 1851), Un paysage italianisant idéalisé avec des arbres au-dessus d’un lac ou d’une baie, éclairé par un soleil rasant, vers 1828–1829. Aquarelle sur papier, 31,2 x 43,9 cm. Tate, accepté par la nation dans le cadre du legs Turner 1856. Photo © Tate.
J. M. W. Turner (1775 – 1851), Un paysage italianisant idĂ©alisĂ© avec des arbres au-dessus d’un lac ou d’une baie, Ă©clairĂ© par un soleil rasant, vers 1828–1829. Aquarelle sur papier, 31,2 x 43,9 cm. Tate, acceptĂ© par la nation dans le cadre du legs Turner 1856. Photo © Tate.
 M. W. Turner (1775 – 1851), Jumièges, vers 1832. Gouache et aquarelle sur papier, 13,9 x 19,1 cm. Tate, accepté par la nation dans le cadre du legs Turner 1856. Photo ©. Tate.
M. W. Turner (1775 – 1851), Jumièges, vers 1832. Gouache et aquarelle sur papier, 13,9 x 19,1 cm. Tate, acceptĂ© par la nation dans le cadre du legs Turner 1856. Photo ©. Tate.

texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

La silhouette du château de Norham se dĂ©coupe dans un contre-jour bleutĂ©, spectre transparent sur un rocher dissout dans le lointain. Les collines disparaissent les unes après les autres, lavĂ©es par une brume humide, futur britannique du sfumato toscan. Le ciel de Stourhead est parcouru d’orages passionnels aux griffes Ă©lectriques. Le paysage chez Turner ne reste pas bucolique bien longtemps : au-dessus de Blair Atholl la pluie balaie le papier, elle se mĂŞle aux rayons du soleil perçant les nuages comme des flèches, le climat comme combat de vie et de mort, une guerre de soldats et d’archers.

Devant Syon House et le Kew Palace, des vaches rouges transparentes, des formes minimales qui sont nĂ©anmoins enracinĂ©es dans la terre depuis des temps immĂ©moriaux. Dans les roseaux un cygne blanc s’envole ; quelques gestes justes et Ă©vidents de maĂ®tre calligraphe suffisent Ă  crĂ©er une bulle intime, un froissement soudain dans la nature silencieuse.

Une mer que le clair de lune extrait de la nuit dans un noir et blanc ocrĂ© laisse deviner son rivage par quelques fins reflets d’Ă©cume. Le ciel est barrĂ© de grands mouvements liquides, taches sombres s’allongeant. Sur une Ă©tude du Phare d’Eddystone, le mouvement des vagues et des nuages se confondent dans une mĂŞme furie, les Ă©lĂ©ments gris explosent dans un combat de bĂŞtes sauvages, peignant le ciel d’un rose crĂ©pusculaire, teintĂ© de sang.

En quelques plans successifs se reflĂ©tant dans l’eau calme du matin, Turner peint avec tendresse une vue de Venise. La basilique San Giorgio Maggiore a la prĂ©sence fantomatique irrĂ©elle d’un songe, d’une illusion. Les vues du château de Leyen, de Dinant, Bouvignes et CrèvecĹ“ur sont des terrains d’expĂ©rimentation avec la couleur. Des verts, ocres, rouge, roses sur un papier teintĂ© bleu modèlent des collines de feu. Les calmes Ă©tendues d’eau reflètent un embrasement gĂ©nĂ©ralisĂ©, puissant et joyeux.

Le port de Scarborough comporte les dĂ©tails minutieux de bateaux, de pĂ©cheurs, un chien, des chevaux capturĂ©s par un Ĺ“il auquel rien n’Ă©chappe et un pinceau prĂ©cis comme une pointe d’argent. Les occupants d’une barque voguant dans le calme de Jumièges s’amusent, dessinĂ©s avec une prĂ©cision d’horloger. Le plan d’eau se dĂ©robe bientĂ´t, le paysage fond, se dilue. Les bâtiments dans le fond deviennent squelettes de pierre ou d’os, tout devient eau, liquide, bouillon de culture. La nature triomphe des hommes dĂ©sormais intrus sur leur terre, puis apparaissent des visions d’une autre rĂ©alitĂ©, une peinture de l’invisible, du mystique.

Turner esquisse en quelques mouvements la puissance des Ă©lĂ©ments. De cette urgence, d’un nombre limitĂ© de gestes, l’air, l’eau, la terre, le feu se densifient, s’Ă©paississent jusqu’Ă  ce qu’on puisse les toucher. Une Ă©pave noire prise dans une tempĂŞte grise, rose-orangĂ© de corail ressemble Ă  un crâne, un monstre marin, un animal fantastique d’outre-tombe. Des cavernes sombres comme l’origine du monde s’apprĂŞtent Ă  mettre bas l’humanitĂ©. Ailleurs des trainĂ©es bleues dans le ciel, quelques taches comme des accidents et une nuĂ©e d’oiseaux s’enfuit. A Whitehaven des nuages sont une mâchoire grise aux immenses crocs qui s’ouvre pour dĂ©vorer le rivage, la pluie tombant sur la mer dĂ©ploie les ailes d’un oiseau bleutĂ©. Il y a quelque chose d’animiste, un voyage chamanique dans cette vision d’une nature habitĂ©e d’esprits.

Un petit coucher de soleil explose comme de la dynamite jaune et rouge, un autre oppose un turquoise et un orange pop. Tout devient couleur et mouvement. Deux toiles tardives : un Yacht approchant de la cĂ´te et une Mer agitĂ©e avec des dauphins montrent une abstraction dĂ©passant toute idĂ©e impressionniste. Il y a lĂ  la somme de toute la virtuositĂ© du peintre. Tout y est : la dĂ©licatesse alternant avec la brutalitĂ©, l’humide et le sec, les griffures, les Ă©claboussures. Partout et nulle part, ce qui est dit, ce qui est suggĂ©rĂ©, ce qui est cachĂ© se superposent dans une dĂ©flagration assourdissante. Turner entre dans la modernitĂ© avec une audace aveuglante.

Sylvain Silleran


extrait du communiqué de presse :

Commissariat :
David Blayney Brown, conservateur senior de l’art britannique du XIXe siècle à la Tate, Royaume-Uni
Pierre Curie, conservateur du musée Jacquemart-André




En 2020, le musée Jacquemart-André présente une rétrospective de Joseph Mallord William Turner (1775-1851). Incontestablement le plus grand représentant de l’âge d’or de l’aquarelle anglaise, il en exploita les effets de lumière et de transparence sur les paysages anglais ou les lagunes vénitiennes.

Grâce aux prêts exceptionnels de la Tate, Royaume-Uni, qui abrite la plus grande collection de Turner au monde, le musée Jacquemart-André accueille une exposition de 60 aquarelles et quelque 10 peintures à l’huile, dont certaines n’ont jamais été présentées en France.

Outre ses oeuvres achevĂ©es destinĂ©es Ă  la vente, Turner conservait pour lui-mĂŞme un fonds considĂ©rable d’oeuvres, laissĂ© Ă  sa mort dans sa maison et dans son atelier. Avec leur caractère propre, ces esquisses, plus expressives et expĂ©rimentales, sont certainement plus proches de sa vraie nature que celles peintes pour le public. Au total, après la mort de l’artiste, la nation britannique en 1856 reçoit un legs immense comprenant une centaine de peintures Ă  l’huile, des Ă©tudes inachevĂ©es et des Ă©bauches, ainsi que des milliers d’œuvres sur papier : aquarelles, dessins et carnets de croquis.

L’écrivain John Ruskin, l’un des premiers Ă  avoir Ă©tudiĂ© l’ensemble de ce legs, observa que Turner avait rĂ©alisĂ© la plupart de ces oeuvres « pour son propre plaisir Â». Aujourd’hui conservĂ© Ă  la Tate Britain, ce fonds rĂ©vèle toute la modernitĂ© de ce grand peintre romantique. L’exposition dĂ©voile une partie de ce fonds intime qui offre des points de vue uniques sur l’esprit, l’imagination et la pratique privĂ©e de Turner.

Cette monographie Ă©voque le jeune Turner, issu d’un milieu modeste. D’abord autodidacte, il travaille chez un architecte, prend des cours de perspective et de topographie, puis entre Ă  l’école de la Royal Academy Ă  l’âge de quatorze ans. Insatiable voyageur, il s’affranchit progressivement des conventions du genre pictural et met au point sa propre technique.

Un parcours chronologique permet de suivre pas Ă  pas son Ă©volution artistique : de ses oeuvres de jeunesse d’un certain rĂ©alisme topographique aux oeuvres de sa maturitĂ©, plus radicales et accomplies, fascinantes expĂ©rimentations lumineuses et colorĂ©es.

Associées ici à quelques aquarelles achevées et peintures à l’huile pour illustrer leur influence sur la production publique de Turner, ces oeuvres très personnelles demeurent aussi fraîches et spontanées que lorsqu’elles sont nées sur le papier.



Parcours de l’exposition :


Salle 1. De l’architecture au paysage : les oeuvres de jeunesse

Les premières études de paysage et d’architecture de Turner témoignent de ses rapides progrès. Élève à la Royal Academy, Turner développe aussi ses talents de dessinateur en travaillant pour plusieurs architectes. Il prend bientôt l’habitude de partir en voyage l’été avec ses carnets de dessins, en quête de sujets d’inspiration pour créer des oeuvres destinées à alimenter les expositions de la Royal Academy ou à satisfaire des commandes. Il s’éloigne un peu plus de Londres chaque année, explorant le sud et l’ouest de l’Angleterre, le pays de Galles et les sites de plus en plus spectaculaires à mesure que l’on progresse vers le nord, comme dans les Highlands en Écosse. À cette époque, l’empire britannique s’étend sur toute la planète mais la guerre contre la France interdit tout voyage outre-Manche. Au cours de ces années, la représentation par les artistes anglais du paysage et du patrimoine nationaux recèle des accents patriotiques. Turner devient un artiste recherché des collectionneurs, comme l’antiquaire Sir Richard Colt Hoare à Stourhead et le très fortuné William Beckford à Fonthill Abbey.


Salle 2. Nature et idĂ©al : l’Angleterre, 1805-1815
La brève paix d’Amiens entre le Royaume-Uni et la France (1802-1803) permet Ă  Turner de dĂ©couvrir la grandeur des Alpes suisses et d’étudier les maĂ®tres anciens au Louvre. Mais l’Europe continentale redevient inaccessible jusqu’à la dĂ©faite de NapolĂ©on en 1815, si bien que Turner continue d’explorer l’Angleterre. Il se documente notamment pour rĂ©pondre Ă  des commandes d’aquarelles destinĂ©es Ă  ĂŞtre reproduites en gravures dans des ouvrages comme Vues pittoresques de la cĂ´te sud de l’Angleterre et Histoire du comtĂ© de Richmond. Ces projets font connaĂ®tre son art Ă  un public plus vaste. Turner entreprend d’ouvrir sa propre galerie Ă  Londres en 1804 pour y organiser annuellement des expositions personnelles, dans lesquelles il prĂ©sente des oeuvres sur papier et des peintures Ă  l’huile. L’annĂ©e suivante, il habite quelque temps en bordure de la Tamise Ă  la campagne, Ă  l’ouest de Londres, naviguant sur le fleuve et peignant parfois directement Ă  l’aquarelle d’après nature. En 1807, il est nommĂ© professeur de perspective Ă  la Royal Academy, tout en poursuivant sa production de compositions originales Ă  l’aquarelle. Il cherche aussi Ă  consolider sa renommĂ©e de thĂ©oricien du paysage Ă  travers les gravures ambitieuses de son Liber Studiorum (« Livre des Études Â») publiĂ© entre 1807 et 1819. ÉlaborĂ© Ă  partir de motifs Ă  l’aquarelle, le Liber Ă©tablit des catĂ©gories de paysage, allant du paysage naturaliste au paysage idĂ©al : « architectural Â», « historique Â», « marin Â», « montagneux Â», « pastoral Â» et « pastoral Ă©levĂ© Â». Ă€ la source de cet ouvrage, le Liber Veritatis, gravĂ© d’après les dessins paysagers de Claude Lorrain (1600 – 1682), exerce une influence constante sur l’art de Turner.


Salle 3. A la dĂ©couverte de l’Europe : 1815-1830
Avec l’instauration d’une paix durable en Europe, Turner parcourt en 1817 la Belgique, les Pays-Bas et la RhĂ©nanie allemande. Suivent de nombreux voyages sur le continent durant près de trente ans, souvent dans des rĂ©gions montagneuses ou le long de cours d’eau majeurs. En 1819-1820, il effectue tard dans sa carrière un « Grand Tour Â» d’Italie de six mois, Ă  Rome principalement, oĂą il Ă©tudie les grands monuments, l’art et les antiquitĂ©s, et Ă©galement Ă  Naples et Ă  Venise. Ce long pĂ©riple dans le sud est volontiers considĂ©rĂ© comme une pĂ©riode clĂ© dans la carrière de Turner. Il accentuera durablement son traitement dĂ©jĂ  intense de la lumière et de la couleur. En 1828, il sĂ©journe Ă  nouveau plusieurs mois Ă  Rome, oĂą il expose des peintures rĂ©alisĂ©es sur place. Parallèlement Ă  ces voyages sur le continent, Turner continue Ă  parcourir l’Angleterre. Constamment sollicitĂ© par les Ă©diteurs de gravures, Turner effectue des dessins pour les sĂ©ries Marines, Les Rivières anglaises et Les Ports anglais. Il explore la vie et le caractère anglais dans l’importante sĂ©rie des Vues pittoresques d’Angleterre et du Pays de Galles (gravĂ©e entre 1827 et 1838).


Salle 4. Les voyages de Turner : 1830-1840
Dans les annĂ©es 1820, Turner a visitĂ© la France au fil de la Seine et parcouru la Belgique, le Luxembourg et l’Allemagne. Durant les dix annĂ©es suivantes, il poursuit ses voyages en Europe. Ă€ cette Ă©poque, il aime peindre les paysages, les petites et les grandes villes Ă  l’aquarelle et Ă  la gouache, sur des papiers teintĂ©s qu’il transporte en liasses avec ses carnets habituels. Ses vues des bords de la Loire et de la Seine ont Ă©tĂ© gravĂ©es en petit format pour trois livres de voyages publiĂ©s entre 1833 et 1835 intitulĂ©s Promenades au bord de la Loire et Promenades au bord de la Seine et commercialisĂ©s sous le titre gĂ©nĂ©rique de Tour annuel de Turner. Certaines vues de ce type sont exĂ©cutĂ©es Ă  partir de premiers contours au crayon vraisemblablement dessinĂ©s sur le vif. Turner travaille en effet rarement Ă  l’aquarelle en extĂ©rieur car cela demande selon lui trop de temps : il prĂ©fère ajouter les dĂ©tails et la couleur dans un second temps, peut-ĂŞtre le soir mĂŞme dans une auberge ou Ă  son retour Ă  Londres. Cependant, certains des paysages alpestres qu’il rĂ©alise en 1836 en France, en Suisse et dans le Val d’Aoste, font peut-ĂŞtre exception, Ă  en croire un compagnon de Turner qui le dĂ©crit travaillant l’aquarelle en plein air. En 1818, il est chargĂ© pour la première fois d’illustrer, pour des Ă©ditions commerciales, les Ă©crits du poète et romancier Sir Walter Scott par des aquarelles aux dĂ©tails minutieux. Turner illustre par la suite de nombreux ouvrages, parmi lesquels les poèmes de Samuel Rogers, dont les pages bĂ©nĂ©ficieront de l’imagerie vivante de Turner.


Salle 5. Lumière et couleur
Sa pratique de l’aquarelle amène parfois Turner Ă  exĂ©cuter des Ă©tudes en couleurs dĂ©taillĂ©es de mĂŞme format que ses projets aboutis. MĂŞme pour ces compositions, il aurait dĂ©clarĂ© qu’il ne travaille « pas selon un processus Ă©tabli, mais joue avec les couleurs jusqu’à ce qu’il ait exprimĂ© les idĂ©es qu’il a en tĂŞte Â». On conserve un grand nombre de ces feuilles rĂ©alisĂ©es Ă  partir de la fin des annĂ©es 1810, dites « Ă©bauches colorĂ©es Â» (colour beginnings). Ce type d’études colorĂ©es, traitĂ©es avec une grande libertĂ©, fait Ă©cho aux dessins dĂ©taillĂ©s de ses carnets qui constituent ses sources premières. Les « Ă©bauches colorĂ©es Â» qu’il peint dans l’atelier Ă  partir de ses dessins lui permettent de rĂ©introduire la lumière et la couleur en faisant appel Ă  sa mĂ©moire visuelle phĂ©nomĂ©nale, Ă  son imagination et Ă  sa maĂ®trise technique inĂ©galĂ©e.
D’amples lavis aux couleurs intenses transparaissent souvent sous le fini dĂ©licat d’aquarelles achevĂ©es. Sa pratique de la peinture Ă  l’huile suggère des procĂ©dĂ©s comparables : parfois, les « jours de vernissage Â» prĂ©cĂ©dant les expositions de la Royal Academy, Turner complète de touches rapides une composition largement inachevĂ©e afin de l’unifier. Les « Ă©bauches colorĂ©es Â» peuvent tout Ă  fait apparaĂ®tre Ă  des spectateurs modernes comme l’expression d’humeurs et d’atmosphères. Que Turner en ait conservĂ© autant laisse supposer que lui-mĂŞme retirait une satisfaction esthĂ©tique de ces expĂ©riences privĂ©es.


Salle 6. Une approche sensible de l’art
Turner vient régulièrement se détendre sur les terres de son protecteur Lord Egremont à Petworth dans le Sussex, où il peint des aquarelles intimistes du manoir et de ses habitants. Ces oeuvres à la touche enlevée traduisent la grande liberté de l’artiste qui se plaît à expérimenter, tant dans le choix des motifs que dans celui des matériaux qu’il emploie. Sont également présentés dans cette salle une palette et un cabinet à pigments ayant tous deux appartenu à Turner et qui témoignent directement de son audace dans l’utilisation des couleurs et en particulier d’un usage fréquent des couleurs primaires, le rouge, le jaune et le bleu. Ce goût pour les coloris éclatants va s’exacerber dans les oeuvres de sa maturité.


Salle 7. MaĂ®tre et magicien : les oeuvres de la maturitĂ©
Durant la dernière dĂ©cennie de sa carrière, jusqu’au milieu des annĂ©es 1840, Turner va produire certaines de ses plus belles aquarelles. CrĂ©Ă©es dans un contexte de changement, tant des goĂ»ts que des classes de sa clientèle, elles ne sont plus destinĂ©es Ă  des expositions ou Ă  des Ă©diteurs, mais Ă  un cercle restreint de collectionneurs ou d’admirateur avantgardistes. Au fur et Ă  mesure que la pression des grands projets d’estampes diminue, Turner redevient plus prolifique dans sa production privĂ©e. Il retrouve le plaisir de peindre sans se plier Ă  la nĂ©cessitĂ© de dessiner. Un troisième et dernier voyage Ă  Venise en 1840 inspire la production d’une multitude d’aquarelles et de plusieurs toiles prĂ©sentant la citĂ© Ă  toute heure du jour et de la nuit. L’interaction de la lumière et des reflets sur l’eau de la lagune dissout les formes architecturales dans des lavis limpides. Ă€ propos d’une vue de Venise peinte Ă  l’huile, un critique qualifie Turner de « magicien Â» qui « commande aux esprits de la Terre, de l’Air, du Feu et de l’Eau Â». Ces oeuvres mĂŞlant les Ă©lĂ©ments entre eux prennent Ă©galement forme durant ses voyages estivaux dans les Alpes, entre 1841 et 1844. Elles Ă©voquent tantĂ´t les masses simplifiĂ©es de montagnes accrochant une aube fugace, tantĂ´t un coucher de soleil sur des lacs miroitants.


Salle 8. La main et le coeur : les dernières oeuvres
Après plus d’un demi-siècle de travail et de voyages, la santĂ© de Turner se met Ă  dĂ©cliner alors qu’il atteint l’âge de soixante-dix ans. Il fait encore deux brefs sĂ©jours dans le nord de la France et sur la cĂ´te normande en 1845, « Ă  la recherche de tempĂŞtes et d’épaves Â». Il y produit des Ă©tudes limpides mĂŞlant la mer, le rivage et le ciel. Très semblables Ă  celles qu’il exĂ©cute depuis des annĂ©es pour son propre plaisir, elles n’affichent aucun indice de date ou de lieu, mais n’en sont pas moins assurĂ©es et rĂ©alisĂ©es de main de maĂ®tre. Durant ses dernières annĂ©es, Turner se rend rĂ©gulièrement dans la ville balnĂ©aire anglaise de Margate. LĂ , les limites de la Tamise se confondent avec l’horizon infini de la mer sous les ciels « les plus beaux de toute l’Europe Â», selon ses propres mots. Bien des Ă©tudes du soleil et des nuages brossĂ©es lĂ  ou ailleurs se passent entièrement de dĂ©tails topographiques. BaignĂ©es de lumière, elles sont devenues de pures mĂ©ditations de l’artiste sur le monde. Une mĂŞme dĂ©marche semble prĂ©sider Ă  l’élaboration des peintures Ă  l’huile que rĂ©alise Turner Ă  cette Ă©poque, tant sur le plan conceptuel que formel. Son style se fait plus vif, la touche plus empâtĂ©e et les compositions figuratives cèdent le pas Ă  des toiles qui suggèrent plus qu’elles ne dĂ©crivent, en s’appuyant sur une apprĂ©ciation subtile de la lumière, de la couleur et des effets atmosphĂ©riques. Cette dissolution des formes aux profit d’effets sensibles, d’abord visible dans ses marines, est Ă©galement Ă  l’oeuvre dans les dernières toiles que l’artiste expose au public Ă  la Royal Academy en 1850. Turner s’éteint l’annĂ©e suivante, en laissant derrière lui un fonds d’une richesse et d’une variĂ©tĂ© exceptionnelles.