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“Anna Metz et Siemen Dijkstra” Deux graveurs contemporains

à la Fondation Custodia, Paris

du 15 février au 10 mai 2020 (prolongée jusqu’au 6 septembre 2020)

www.fondationcustodia.fr

La Fondation Custodia est heureuse d’annoncer la réouverture de ses expositions pendant l’été
afin de donner au plus grand nombre l’occasion de les découvrir.
Le public sera de nouveau accueilli du 7 juillet au 6 septembre 2020 tous les jours,
sauf le lundi, entre 12h et 18h, dans le respect des mesures barrière.

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©Anne-Fréderique Fer, présentation presse, le 14 février 2020.

Siemen Dijkstra, Refuge, 2019. Gravure sur bois en couleurs, 325 × 325 mm. Collection de l’artiste. © ADAGP, Paris 2019 / photo : Bert de Vries, Beeldwerk.
Siemen Dijkstra, Refuge, 2019. Gravure sur bois en couleurs, 325 × 325 mm. Collection de l’artiste. © ADAGP, Paris 2019 / photo : Bert de Vries, Beeldwerk.
Siemen Dijkstra, Fouine morte, 2012. Aquarelle-gouache, plume et encre, 300 × 300 mm. Collection particulière. © ADAGP, Paris 2019 / photo : Bert de Vries, Beeldwerk
Siemen Dijkstra, Fouine morte, 2012. Aquarelle-gouache, plume et encre, 300 × 300 mm. Collection particulière. © ADAGP, Paris 2019 / photo : Bert de Vries, Beeldwerk
Anna Metz, Branches d’hiver, 1999-2007. Eau-forte imprimée en noir sur fond bleu, 84 × 125 mm. Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris (don J. P. Filedt Kok).
Anna Metz, Branches d’hiver, 1999-2007. Eau-forte imprimée en noir sur fond bleu, 84 × 125 mm. Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris (don J. P. Filedt Kok).

texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

Des patineurs dansent sur une étendue de glace. Un petit peuple de taches géométriques rouges, bleues et blanches s’est posé là, sur la surface bleue-grise et froide reflétant le ciel à s’y confondre, tel des oiseaux migrateurs faisant une halte sur un lac. L’univers d’Anna Metz est faussement naïf, enfantin ; derrière la sentimentalité le vent hivernal est aussi mordant que l’acide qui dévore la plaque de zinc ou de cuivre.

Les eaux-fortes de Anna Metz sont des matins d’hiver silencieux au froid métallique. Les arbres secs et broussailleux griffent le paysage de neige, deviennent des traces abstraites, des traits qui se croisent, s’éparpillent, des broussailles au goût de rouille. Et le sol blanc, gris bleuté, raconte la terre et sa longue histoire. Le bain d’acide attaque la plaque, Anna Metz lui laisse le temps d’y écrire un récit, de creuser le métal jusqu’à ce qu’il devienne terre, roche, parfois même la plaque de zinc se brise en deux. La vie propre du métal soumis à ces violents hasards s’imprime sur le papier, faisant de chaque épreuve un roman unique, inattendu.

Les émotions changeantes, toujours se dérobent. Anna Metz grave et imprime tous les climats qui composent une saison, tous les ciels immobiles à la si brève beauté, toutes les bourrasques, toutes les branches qui luttent pour atteindre le printemps. Dans ces surfaces figées, qu’elles soient textiles, de glaise, de neige, il y a l’instant infime ou le monde se repose, se laisse regarder avant de poursuivre sa course.

Siemen Dijkstra utilise la technique du bois perdu pour peindre la nature. Sa plaque de bois gravée recompose avec une patience infinie, couche après couche, des portraits de forêts, de champs, de rivages. La nature est vraie, pas idéalisée, sa sauvagerie s’est laissé toucher pas l’homme. Un banc, quelques planches comme chemin à travers les arbres, des clôtures, les sillons creusés par les roues de tracteurs au coin d’un champ qui se remplissent d’un miroir d’eau de pluie sont des membres à part entière de la nature à présent.

Les impressions semblent tout d’abord être des photographies, puis en s’approchant on voit les dizaines de couleurs successives, les courbes tracées par les gouges. Siemen Dijkstra montre une absolue virtuosité, sa maitrise le place au sommet de son art, faisant jeu égal avec les plus illustres graveurs de l’histoire. Les paysages sont vivants : la forêt se perd au loin dans une brume, le soleil scintille sur la crête des vagues en étoiles aveuglantes, le ciel éclate dans une pluie de traits, orage dessiné comme une bruyère furieuse.

Le bois laisse sur le papier son empreinte, le dessin de ses veines, superposant au paysage les milles chemins qu’y parcourent les esprits. Car Dijkstra nous parle de spiritualité, il plonge dans les forêts et les plages de la Drenthe à la recherche de nos racines, de la source de notre mythologie. La technique du bois perdu est un reflet de la vie: la plaque change à chaque instant, les dessins s’y succèdent, le graveur retirant au bois petit à petit toute sa surface, il n’y a pas de retour en arrière possible. Et quand la dernière couleur est imprimée, la matrice de contre-plaqué devient inutile et disparait.

Les couleurs se déposent l’une après l’autre sur le papier comme le cycle d’une vie humaine: l’enfance claire et lumineuse s’assombrit progressivement jusqu’à la crise de mi-vie, puis une fois l’obscurité passée, on s’allège et retourne vers la lumière. Pour donner naissance à l’image il faut que le bois vive, se creuse d’expériences, offre sa chair puis meure. Siemen Dijkstra nous offre une belle et précieuse leçon de philosophie : en contemplant un bord de mer à marée basse ou la simplicité de pissenlits dans une prairie on s’arrête enfin, muet d’émerveillement comme rarement cela arrive. Et on comprend un court instant, sans avoir besoin de mots, la beauté et la grâce, le sens de tout cela, l’important et le dérisoire.

Sylvain Silleran


extrait du communiqué de presse :

La Fondation Custodia à Paris est une maison dédiée à l’art sur papier : l’hôtel Turgot héberge l’une des plus importantes collections particulières de dessins anciens et d’estampes au monde. Certaines œuvres sont prêtées et exposées à des musées à travers divers pays. À Paris, rue de Lille, un échantillon de la collection est régulièrement présenté dans le bâtiment voisin, l’hôtel Lévis-Mirepoix.

Mais l’art sur papier n’est pas nécessairement issu d’un lointain passé : aujourd’hui encore, des artistes dessinent et réalisent des eaux-fortes, des gravures sur bois et des lithographies. C’est pourquoi, parallèlement au choix des dessins italiens des XVe, XVIe et XVIIe siècles, la Fondation Custodia propose une rétrospective de deux graveurs néerlandais contemporains. Au premier étage de l’hôtel Lévis-Mirepoix, à la suite des œuvres italiennes, deux salles sont consacrées aux eaux-fortes d’Anna Metz. Les salles du bas dévoilent un parçu des dessins et gravures sur bois en couleur de Siemen Dijkstra.






Anna Metz. Eaux-fortes

commissaire de l’exposition : Jan Piet Filedt Kok, historien de l’art




L’exposition d’Anna Metz (née à Rotterdam en 1939) retrace l’ensemble de son œuvre, de ses premières gravures dans les années soixante aux eaux-fortes polychromes de paysages arborés qu’elle a réalisées l’été dernier après un séjour en Espagne. La présentation s’intéresse plus particulièrement à son travail des vingt-cinq dernières années, car l’artiste a connu une évolution tardive. Devant subvenir financièrement aux besoins d’une famille de trois enfants, Metz n’a véritablement trouvé sa voie que dans les années 1990, après l’âge de 50 ans. Quand ses enfants ont pris leur indépendance, elle a pu expérimenter davantage la technique de l’eau-forte. Son œuvre est alors devenu plus graphique qu’autobiographique. La vue sur une étendue d’eau ou de sable, une clôture, un buisson ou un vieux vêtement suffisent à donner naissance à une estampe dans laquelle le motif cède vite la place à l’aventure vécue par l’artiste avec la plaque et l’acide.

Anna Metz explore l’eau-forte d’une manière remarquablement libre et peu orthodoxe, qui rappelle l’approche de son modèle Hercules Segers au XVIIe siècle. Elle peut laisser volontairement l’acide mordre une plaque de métal jusqu’à sa rupture. En outre, elle ajoute des bouts de papier, de textile et de feuille d’aluminium sur ses matrices, cherchant à obtenir des impressions uniques. De ce fait, les différences au sein d’un même tirage sont parfois telles qu’on ne saurait deviner que les épreuves proviennent d’une même plaque. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, Anna Metz imprime des « tirages d’exemplaires uniques ».

L’exposition de son œuvre à Paris est conçue par Jan Piet Filedt Kok, historien de l’art qui prépare depuis plusieurs années un catalogue complet des gravures d’Anna Metz (à paraître en ligne en 2020). Il a également rédigé les textes du catalogue de la présente exposition. Gijsbert van der Wal a contribué à l’ouvrage au moyen de deux entretiens approfondis avec l’artiste, dans lesquels elle explique ses motivations et ses procédés.

À ses yeux, la maternité et le métier d’artiste présentent des similitudes. Elle compare sa pratique de graveuse à l’éducation des enfants : « C’est la même choses quand on a de jeunes enfants. On dirige. Mais à un moment donné, il faut arrêter et leur faire confiance, en espérant qu’ils soient eux-mêmes devenus assez forts pour faire face. […] Mieux on prépare le terrain, plus on aura de possibilités. À cet égard, il n’y a aucune différence entre élever des enfants et réaliser une gravure. On part de ce qui se présente. Souvent, on a des surprises. Ça va peut-être à l’encontre de vos règles, mais c’était le but. Certaines règles sont faites pour être enfreintes. Pourtant, elle ont formé la base qui vous a permis de commencer. »

Ce qui au départ est un paysage ou une nature morte suit bien vite son propre chemin lors de l’impression, se transformant en un ensemble délicat de formes, de couleurs et de textures. Anna Metz aime que le hasard s’en mêle. Mais bien sûr, c’est elle qui choisit quels éléments accidentels garder ou supprimer. Ceux qu’elle conserve dans son œuvre, elle les « met en scène ».

Et curieusement, après toutes les étapes de morsure et d’impression, après toutes les expérimentations et les mises en scène du hasard, la plupart des eaux-fortes évoquent encore (ou à nouveau) le paysage ou la nature morte qui a poussé Anna Metz à se lancer. « Je pense qu’il faut être pleinement imprégné d’un sujet pour pouvoir s’en détacher, dit-elle. Toutefois, je ne mets pas vraiment en scène ce que j’ai prévu, mais plutôt les possibilités que m’offre l’image. Ce peut être plus vaste que mon idée de départ. »






Siemen Dijkstra. À bois perdu

commissaire de l’exposition : Gijsbert van der Wal




Siemen Dijkstra (Den Helder, 1968) vit et travaille dans le village de Dwingeloo, dans la Drenthe aux Pays-Bas, où il réalise de spectaculaires gravures sur bois en couleurs, dans lesquelles il cherche à « capturer sur papier l’expérience spatiale d’un paysage. ». Ce sont des estampes en fisheye, saturées de plantes et de branches, de vaguelettes et d’herbe. Mais à côté de tous ces détails, Dijkstra ne perd jamais de vue l’image globale : la lumière perçant à travers la végétation, les couleurs qui s’harmonisent, l’atmosphère légèrement brumeuse au loin.

Le procédé de gravure à bois perdu qu’il utilise implique que chaque aplat de couleur est taillé individuellement dans une matrice de bois unique, et imprimé successivement sur le papier. Avec ses grands tirages qui se composent parfois de 10 à 18 couches de couleurs, l’artiste évoque, depuis son atelier, un monde extérieur éloquent. « Ce que j’aimerais vraiment, c’est de pouvoir rendre les odeurs de l’extérieur », dit-il. Ses gravures sentent bien sûr l’encre d’imprimerie, mais avec les formes creusées et les couleurs imprimées, il sait suggérer de façon magistrale la lumière et le ciel, la terre et la verdure.

Dans les sept salles d’exposition qui lui sont consacrées à la Fondation Custodia, outre une sélection des meilleures gravures sur bois en couleurs de Dijkstra, datant de ces vingt-cinq dernières années, le visiteur peut admirer un nombre important de dessins, gouaches et aquarelles de la main de l’artiste.

Dans les sept salles d’exposition qui lui sont consacrées à la Fondation Custodia, outre une sélection des meilleures gravures sur bois en couleurs de Dijkstra, datant de ces vingt-cinq dernières années, le visiteur peut admirer un nombre important de dessins, gouaches et aquarelles de la main de l’artiste.

Toutes ces œuvres, dont certaines de dimensions remarquables, sont reproduites dans le catalogue de l’exposition. Dijkstra y parle, entre autres choses, de sa technique, de son amour pour le paysage de la Drenthe où il a grandi et de son inquiétude de voir disparaître toute cette beauté paysagère. Le travail de Dijkstra repose sur son sens aigu de l’histoire du paysage qu’il représente. Enfant, il creusait déjà le sol, à la recherche d’outils préhistoriques en pierre ; aujourd’hui, il s’interroge à la fois sur le développement de la « nouvelle nature » et sur l’agriculture de production à la grande échelle qui est funeste pour le sol et la biodiversité. Selon lui, les organisations de protection de la nature se fourvoient en voulant créer un paysage idéalisé : celui de la Drenthe est unique parce que les landes et les tourbières authentiques jouxtent les terres agricoles et boisées du vingtième siècle – qui sont devenues à présent, elles aussi, un genre de nature. Siemen Dijkstra illustre cette diversité. « Mon travail est sous-tendu par mon amour de la nature et du paysage », explique-t-il.

Le paysage de la Drenthe est le principal sujet de Dijkstra, mais à Paris, sont montrées également des représentations d’autres paysages néerlandais, ainsi que des dessins et estampes qu’il a réalisés pendant (ou suite à) des voyages à travers la Scandinavie, l’Inde et la France. Au centre de l’exposition, en guise d’intermezzo, se trouvent des dessins d’animaux, car outre des paysages, l’artiste a toujours dessiné des animaux morts : des oiseaux qui se sont tués en se cognant contre une fenêtre ou un pare-brise, des souris et des rats attrapés par un chat, des belettes, des taupes, des hérissons et, plus rarement, une fouine ou un écureuil. Des natures mortes de poils et de plumes.