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“Cárdenas, Mon ombre après minuit“

Œuvres sur papier – Œuvres sculptées à la Maison de l’Amérique latine, Paris

du 6 février au 25 avril 2020

Mal217.org


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©Anne-Fréderique Fer, présentation presse, le 5 février 2020.

Agustín Cárdenas, Sans titre (S.P.), s. d. Gouache et aquarelle sur papier, 50×65 cm.
Agustín CárdenasSans titre (S.P.), s. d. Gouache et aquarelle sur papier, 50×65 cm.
Agustín Cárdenas, Sans titre, s. d. Gouache et aquarelle sur papier, 65×50 cm.
Agustín Cárdenas, Sans titre, s. d. Gouache et aquarelle sur papier, 65×50 cm.
Portrait d’Agustín Cárdenas et Mon ombre après minuit, 1963. Bois polychrome, 245x120 cm. Atelier de Meudon . Photo © Pierre Golendorf.
Portrait d’Agustín Cárdenas et Mon ombre après minuit, 1963. Bois polychrome, 245×120 cm. Atelier de Meudon . Photo © Pierre Golendorf.

texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

Deux formes douces de marbre gris, lisses et lumineuses, juvéniles presque, nous invitent silencieusement. Une excroissance sort de la pierre et retourne s’y fondre aussitôt, formant une anse. La sculpture semble si dense qu’elle génère des forces de gravitation puissantes aplatissant toute tentative d’essor de ses lignes. Au centre de la pièce une grande figure noire se tient debout, haute et droite, presque plate. Son influence cubiste se révèle dans les creux blancs où des ombres successives peignent des vagues claires. Mais pour saisir le surréalisme latino de Agustin Cárdenas, il faut plonger dans ses dessins, dans les formes fluides et sensuelles d’abord nées d’un geste de crayon, de fusain, de pinceau.

L’érotisme de la courbe noire, de cette tache s’élargissant sur le grain de papier comme une peau de bronze est cru et froid. Corps, organes, orifices : tout fusionne dans une forme unique qui serpente, se superpose à elle-même, s’auto-pénètre. L’énergie du coït unit les amants dans un même corps, une loi d’attraction universelle absolue amalgame tout. Pourtant la masse sombre est légère, le trait rond libère une force physique pleine de désir et de fougue. Mais là où la sculpture latino-américaine est capable de violence, d’une brutalité animale comme chez Liuba, celle de Cárdenas est le prolongement d’un geste plein de douceur et de tendresse.

La matière indécise hésite, mais entrainée par le flot de sa liquidité elle s’élance, se sépare, se rejoint. Des hanches accueillantes d’amantes et de mères, larges comme des nids ou hautes comme des échassiers et des sexes totémiques dressés vers le ciel s’unissent. Des os mous se déforment, squelettes fondant, se dissolvant au moment où ils semblent achever leur ascension. L’envol et la chute sont indissociables, l’équilibre toujours instable.

La chair et son étrange architecture collante, poisseuse, ses assemblages impossible d’une plomberie de Escher est modelée au Bic, au fusain, à la gouache sur des pages de carnets. Le dynamisme des esquisses mouvantes devient poésie sur une enveloppe de papier kraft, un napperon de papier de bistrot, une invitation à un vernissage ou le carton d’un paquet de Gitanes déplié. Comme hanté par ces formes qu’il dessine sans relâche, Cárdenas libère une ménagerie étrange, menaçante de familiarité. Il faut les dessiner ces formes pour qu’elles existent et puissent réintégrer son esprit, habiter paisiblement sa conscience. Face au bloc de marbre qu’il taille directement c’est le résultat de tous ces croquis qui nait et devient sculpture.

De simple plan griffonné, l’objet modelé en hachures, en écheveaux de fils, en écailles de serpent, métallique de pastel lissé est sculpté sur la feuille de papier. Le papier-monde jauni laisse vivre et exister une forme, une texture, l’expose à la lumière et à l’ombre avant de le réabsorber, silhouette noire de gouache. Dans cette expression binaire, blanc et noir, vide et plein, le volume est toujours là, rond et souple, animal faussement immobile, prêt à bondir. Les œuvres sur papier de Cárdenas sont des petites sculptures à part entière, un peuple saisi sur un carnet de voyage qui se met à bouger et vivre, et faire l’amour.Sylvain Silleran 
extrait du communiqué de presse : Commissaire : Elena Malagodi, assistée d’Atawal Cárdenas



À partir du 6 février 2020, la Maison de l’Amérique latine à Paris dédie ses espaces d’exposition à Agustín Cárdenas (1927-2001), notamment avec l’objectif de dévoiler au public son oeuvre graphique. Si l’artiste cubain est internationalement reconnu comme l’un des grands sculpteurs du 20ème siècle, on sait moins qu’il est aussi un peintre et dessinateur, avec la même recherche obsessionnelle de la forme. C’est ce que la Maison de l’Amérique latine souhaite montrer avec l’exposition Mon ombre après minuit ainsi intitulée d’après une sculpture noire et blanche, en bois et plus tard en bronze, de Cárdenas, visant à désenclaver* le dessin et la peinture de l’artiste.

Toute sa vie, Cárdenas n’aura de cesse de dessiner, inlassablement, souvent spontanément, sur toutes sortes de supports. L’exposition présente une centaine de dessins, gouaches, peintures et quelques sculptures – dont Mon Ombre après minuit –, réalisés pour l’essentiel à Paris, où l’artiste cubain résida à partir de 1955. Comme l’oeuvre sculpturale, cet ensemble dessiné, parfois peint, témoigne d’un imaginaire sensuel et flamboyant, d’une vision poétique du monde tantôt dramatique, tantôt teintée d’humour. On y retrouve les thèmes de prédilection de l’artiste, avec des variations infinies autour de la femme, le couple, la mère et l’enfant, l’amour et la nature. Cet ensemble forme avec les sculptures, sans solution de continuité, ce qu’on pourrait appeler le « grand Art » de Cárdenas, celui d’une variété étincelante de formes et de couleurs qui se nourrissent et se répondent mutuellement.


« Oscillant entre l’expression spontanée du geste et des rendus plus maîtrisés, les oeuvres sur papier donnent un aperçu révélateur du processus artistique de Cárdenas. Elles éclairent la façon dont l’artiste est passé aisément du dessin à la sculpture, entremêlant les deux pratiques d’une manière originale, de sorte que toute notion de hiérarchie entre ces deux moyens d’expression se dissipe, à la manière d’une ombre dans la nuit. Au cours d’une carrière s’étalant sur cinq décennies, Cárdenas a utilisé alternativement les outils de la sculpture et du dessin, brouillant voire abolissant les frontières entre pratiques spécifiques, afin de réconcilier les antinomies apparentes – noir et blanc, obscurité et lumière, nuit et jour, intérieur et extérieur, inconscient et conscience, rêve et éveil – et d’élaborer un corpus d’oeuvres harmonieux, sensuel et cohérent. » Susan Power, extrait du catalogue d’exposition publié aux éditions Hermann.


*au sens où Yves Bonnefoy écrivait : « Notre modernité critique a désenclavé le dessin. Elle ne le réduit plus aux préliminaires d’une image chargée d’un sens. Elle l’aime pour ce qu’il est, tracé inabouti autant que pensée…» (La beauté dès le premier jour. Yves Bonnefoy. 2009, William Blake & Co. éditeur).

Biographie :

Né à Matanzas (Cuba) en 1927, Agustín Cárdenas dessine compulsivement dès son plus jeune âge.

Entre 1943 et 1949, il étudie à l’Académie des Beaux-arts de San Alejandro. Arrivé à Paris en 1955, il s’installe à Montparnasse. Il sera aussitôt révélé par André Breton, séduit par son œuvre spirituelle, poétique et sensuelle. Il sera vite intégré au dernier groupe des Surréalistes et participera à de nombreuses expositions à leurs côtés. Abandonnant sa formation classique, l’artiste retrouve avec eux ses racines africaines et peut donner libre cours à l’érotisation de son œuvre. Le lyrisme charnel de ses sculptures lié au primitivisme des origines se mêlant aux rites animistes donnent à son œuvre un caractère universel. Il travaille principalement le bois, mais aussi le marbre, le bronze, le plâtre.

Ses sculptures sont tout en arrondis lisses et courbes évocatrices des formes féminines, laissent voir la force des symboles.

De 1956 à 1997, il participe à des dizaines d’expositions personnelles et de groupe. Il expose régulièrement dans la légendaire galerie Le Point Cardinal. À partir de 1968, il vit et travaille à Meudon-Bellevue et dans son atelier à Nogent-sur-Marne, ainsi qu’au Canada, en Autriche, au Japon, produisant des pièces monumentales dans le cadre de symposia internationaux de sculptures monumentales, en Israël et en Corée. Il séjourne souvent en Italie, à Carrare pour y sculpter le marbre, et à Pietrasanta, où sont fondues ses sculptures en bronze. En 1994 il retourne vivre à la Havane où il finira ses jours. Il meurt en 2001 et est enterré au cimetière Montparnasse.

Il fut l’ami des peintres Wifredo Lam, Joaquim Ferrer, et de l’écrivain et poète Edouard Glissant, tandis que de nombreuses autres figures littéraires telles qu’André Breton, José Pierre, André Pieyre de Mandiargues, Jean Leymarie, Emile Langui, Alain Jouffroy – et Glissant toujours – lui ont consacré leurs plus beaux textes.

Il reste l’un des maîtres de la sculpture moderne, au même titre que Brancusi, Arp, Henry Moore et Giacometti. Aujourd’hui il est représenté par la galerie Mitterrand, Paris et la galerie Almine Rech (Paris, Bruxelles, Londres, Shanghai, New York).