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“La Comédie humaine“

Balzac par Eduardo Arroyo à la Maison de Balzac, Paris

du 6 février au 10 mai 2020 (prolongée jusqu’au 16 août 2020)

Maison de Balzac.fr

Interview de Yves Gagneux, directeur de la Maison de Balzac et commissaire de l'exposition,

PODCAST Interview de Yves Gagneux, directeur de la Maison de Balzac et commissaire de l’exposition,

par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 5 février 2020, durée 15’48. © FranceFineArt.

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©Anne-Fréderique Fer, présentation presse, le 5 février 2020.

Edouardo Arroyo, Balzac 1850, 2014. Huile sur toile. Collection particulière. Courtesy Galerie Louis Carré & Cie. © Adagp, Paris, 2019.
Edouardo ArroyoBalzac 1850, 2014. Huile sur toile. Collection particulière. Courtesy Galerie Louis Carré & Cie. © Adagp, Paris, 2019.
Edouardo Arroyo, Les Jardies, 2014. Collage et technique mixte sur papier. Maison de Balzac. © Mercedes Cosano. © Adagp, Paris, 2019.
Edouardo ArroyoLes Jardies, 2014. Collage et technique mixte sur papier. Maison de Balzac. © Mercedes Cosano. © Adagp, Paris, 2019.

Extrait du communiqué de presse :

commissariat : Yves Gagneux, directeur de la Maison de Balzac

Avec cette nouvelle exposition, la Maison de Balzac présente un artiste qui est le seul à s’être intéressé à la fois à la figure de Balzac, aux personnages tirés de ses romans mais aussi aux endroits où l’écrivain a vécu. À travers une trentaine de peintures, collages et dessins, réalisés depuis 2014, La Comédie humaine, Balzac par Eduardo Arroyo montre comment cet artiste utilise sa connaissance très fine de Balzac pour se pencher sur ses propres impressions.

Portraits de l’écrivain, intérieurs et personnages deviennent ainsi le prétexte à un vagabondage dans les souvenirs, à une narration qui prolonge les mémoires du peintre. Les oeuvres nous invitent à une promenade dans le Paris d’hier et portent une rêverie nourrie de souvenirs liés à cette ville, explorent des sensations qu’Arroyo place dans la lignée des romans d’Aragon. Littérature et peinture se croisent tant et si bien qu’elles se fondent.

Eduardo Arroyo s’est fait connaître dans les années 1960, comme l’un des fondateurs du mouvement pictural « Figuration narrative ». Sa peinture aux couleurs vives, au dessin précis, exprime le fort tempérament d’un peintre contestataire, engagé dans la politique comme dans l’art.

Le premier contact d’Arroyo avec Balzac lorsqu’il arrive à Paris dans les années 60, c’est la sculpture de Rodin sur le boulevard Raspail, il découvre ensuite les curieux portraits de l’écrivain par Picasso. Mais ce lien se concrétise lorsque Gilles Aillaud propose en 1964 le thème du roman Une passion dans le désert à Eduardo Arroyo et Antonio Recalcati pour un cycle de treize peintures, peu après présenté par les critiques comme le manifeste d’un nouveau mouvement pictural, la figuration narrative.

C’est en 2013, qu’Arroyo réintroduit Balzac dans sa peinture, avec près d’une trentaine d’oeuvres. En 2015, il décide de publier une Comédie humaine illustrée, chantier colossal, propre à stimuler l’artiste. Curieux, il a figuré les héros d’ouvrages peu connus, comme Melmoth réconcilié ou Les Employés. Il n’hésite pas à peindre des personnages que Balzac lui-même renonce à décrire, comme s’il y voyait un défi à relever. Arroyo ne restitue d’ailleurs pas La Comédie humaine, ni la vie de Balzac, mais y trouve l’inspiration, en retient des impressions qui se mêlent à des souvenirs personnels, pour des créations souvent surprenantes.

Le projet a malheureusement été brisé par sa disparition en 2018, mais de nombreux portraits de personnages ont néanmoins été réalisés : ces œuvres d’Arroyo forment la première tentative d’illustration de La Comédie humaine par un artiste d’envergure. La Maison de Balzac est la première institution en France à consacrer un hommage à cet artiste disparu.

Parcours de l’exposition :


Portraits de l’écrivain

Au fil de ses lectures, Eduardo Arroyo s’est de plus en plus intéressé au personnage même de Balzac ; apparaissent alors les portraits. Ceux-ci évoquent non seulement l’écrivain mais aussi le Paris des années 1960 où s’installe Arroyo, après avoir quitté une Espagne peu ouverte à l’innovation artistique. La statue de Rodin sur le boulevard Raspail, et les curieux portraits de Picasso, avaient en effet beaucoup impressionné Arroyo qui se souvient aussi de son ami Daniel Anselme, considéré comme un véritable sosie de l’écrivain. Les techniques utilisées par Arroyo pour ses Balzac s’accordent à ses souvenirs : ce sont une sculpture, des visages dessinés dans l’esprit des gravures de Picasso, d’autres qui transparaissent sur un fond de peinture évoquant une palette, possible allusion aux ateliers alors fréquentés, des collages qui traduisent ces mosaïques d’impressions, l’assemblage de fragments de photographies anciennes qui renvoient à son passé…

Personnages de romans
Arroyo n’illustre pas La Comédie humaine mais s’en nourrit pour y chercher l’inspiration, il en retient des impressions qui le conduisent à imaginer de nouveaux personnages qui lui sont très personnels. Ses portraits de Victorine Taillefer ou de Madame de Mortsauf n’évoquent en rien les douces créatures des romans ; le colonel Chabert apparaît dans la nouvelle de Balzac comme un homme brisé physiquement et moralement, privé de sa femme, dépouillé de sa fortune, de son grade et même de son identité : un homme à plaindre. Or comment Arroyo qui a détesté le régime soutenu en Espagne par l’armée, considérera-t-il un ancien colonel de Napoléon ? Chabert reste pour lui un militaire, qu’il représente dans sa sécheresse. Melmoth, avec ses trois cornes, cesse d’être la victime du tentateur pour devenir la personnification du diable. Edouardo Arroyo n’hésite pas à peindre des personnages que Balzac lui-même renonce à décrire, comme s’il y voyait un défi à relever. Ainsi d’Élisabeth Baudoyer, « une de ces figures qui se dérobent au pinceau par leur vulgarité même », ou du cousin Pons dont le « vaste visage percé comme une écumoire, où les trous produisaient des ombres, et refouillé comme un masque romain, démentait toutes les lois de l’anatomie(1). » La lecture d’Arroyo est active, éveille chez lui des souvenirs, des réminiscences, suscite des réactions parfois fortes : d’innombrables petites madeleines de Proust, qu’en véritable amateur de littérature, il prend plaisir à partager. Les héros balzaciens forment ainsi le prétexte à une promenade poétique dans des souvenirs, et cette galerie de portraits constitue un livre d’artiste qui est aussi album de souvenirs, ce qui explique les techniques utilisées, la photographie, les ciseaux et la colle qui remplacent la palette et les pinceaux.

Intérieurs
L’intérêt d’Edouardo Arroyo pour la biographie de l’écrivain revêt une forme particulièrement originale avec les représentations des intérieurs de Balzac aux Jardies, près de Sèvres, et de sa résidence de la rue Fortunée – l’actuelle rue Balzac dans le 16e arrondissement de Paris. Ici encore, rien de littéral. Quelques réminiscences des maisons bourgeoises décrites par Balzac et dont Arroyo a connu l’équivalent en Espagne comme en France, se marient avec l’évocation des objets acquis auprès des antiquaires et accumulés par Balzac, qui se présentait lui-même comme atteint de « bricabracomanie », ce qui plaît beaucoup à Arroyo. L’hétérogénéité des techniques est équilibrée par la présence systématique de croquis figurant Balzac, souvent sa tête, parfois réduite à la moustache, les yeux et la royale. La figure de Balzac griffonnée sur chaque collage semble faire un clin d’oeil au spectateur. L’espace se trouve disloqué, la planéité de la toile est soulignée par l’application des papiers peints, mais contrariée par des représentations en légère perspective, et par la profondeur des photographies. De même, les repères chronologiques se bousculent : mobilier néo-gothique, Henri III ou du XXe siècle ; papiers peints désuets mais conception résolument moderne du tableau… Tous ces motifs restent figuratifs mais l’ambiguïté spatiale et le bouleversement des repères temporels rendent, au dire même d’Arroyo, ces créations plus conceptuelles que les portraits, moins directes, moins réalistes encore, plus libres.

(1) « Le Cousin Pons », La Comédie humaine, tome 7, édition de la Pléiade, NRF, 1977, p. 485.