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“Yuya Tsukahara + contact Gonzo” watching you surf on beautiful accidents

à la Maison de la culture du Japon, Paris

du 29 janvier au 28 mars 2020

www.mcjp.fr

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© Sylvain Silleran, présentation presse, le 28 janvier 2020

contact Gonzo The Greatest Show on Earth, 2016. Photo : Anja Beutler.
contact Gonzo The Greatest Show on Earth, 2016. Photo : Anja Beutler.
contact Gonzo photo : contact Gonzo.
contact Gonzo photo : contact Gonzo.
Yuya Tsukahara from mimoca play YUYA TSUKAHARA vol.01-03.
Yuya Tsukahara from mimoca play YUYA TSUKAHARA vol.01-03.

texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

Dans le hall de la gare d’Osaka deux hommes entrent en collision, il se tournent autour, se jettent l’un sur l’autre, s’éloignent et se rapprochent, se frappent même, cherchant un contact brutal, animal. Leur danse ressemble à un combat, une troublante étreinte de corps cherchant dans la violence à exorciser l’indifférence de la foule des passants trop pressés. Seuls les enfants regardent vraiment ce qui se passe, se dévissant la tête avant d’être entrainés bien vite ailleurs par la main de leurs parents. Yuya Tsukahara et son collectif contact Gonzo dynamitent les conventions de la danse et de l’improvisation tout comme le gonzo de Hunter S. Thompson brisait les codes du journalisme.

Des collages de photographies noir et blanc, une grande fresque imprimée sur des bâches, mélange de photographies et de dessins graffités à la bombe, des scans géants de détails de surfaces de peau agrandis, des projections, des objets scotchés au mur, tout se mélange dans une performance totale. Le corps découpé en mains qui agrippent, les visages grimaçants, des cerfs au bord de la route pris dans les phares des voitures, un monstre surgi de l’obscurité, des campeurs surpris par l’orage : la photographie nocturne et ses couleurs ternes se fait brutaliser par la bombe de peinture orange, bleue, noire, un dessin cru entre naïveté et perversité.

Yuya Tsukahara et ses compagnons dévalent une montagne en surf sans planche et se lancent dans l’ascension des murs d’une galerie, y vissant des bouts de bois comme prises pour leur escalade. Ils créent une chorégraphie dans une chambre à l’aide d’une roue de vélo et d’un bloc multiprise, chorégraphie fournie avec un mode d’emploi précis afin que tout un chacun puisse la refaire. La danse contemporaine au temps d’IKEA et de Youtube se doit d’être totalement accessible.

Sur une table un mannequin au masque noir est allongé parmi des organes cartes électroniques. Son bras se prolonge en tentacule hentai de papier kraft scotché au mur, serpentant jusqu’à une main faisant jaillir des éclairs de ses doigts. Des nuages orageux dessinés à la bombe sont équipés de caméras de surveillance. Des cyborgs bricolés, des prothèses, de la réalité virtuelle ; le collectif assemble toute une technologie low tech à partir de fonds de placards, de récupération, créant un monde pseudo-futuriste insouciant et libre. Il s’agit de produire de l’émotion à partir de l’artificiel.

Des petits monstres scotchés à des chaussures, des mains et des pieds en silicone débordent de paniers à roulettes de supérettes. Chacun est invité à les prendre et les déposer sur une courroie transporteuse, ils tomberont au bout de leur voyage, remplissant un nouveau panier. Le contact de l’organe de silicone produit un intense frisson qui parcourt tout le corps, l’étincelle est là, l’émotion née de l’artifice. Le bel accident arrive quand la prothèse est confondue avec le réel, quand elle nous offre une sensation tactile, nous réveillant de notre torpeur. Lorsqu’elle bascule et chute à la fin de son parcours, c’est un peu de nous qui tombons, qui s’envolons un infime instant.

Comment faire renaitre de l’émotion dans un monde artificiel, technologique, froid de machines et d’écrans ? Comment faire quand l’autre qui nous frôle dans la foule est un étranger lointain ? De simples branches attendent qu’on les ramasse, qu’on les maintienne en tension entre notre corps et celui de quelqu’un d’autre, puis un autre… Comme liens entre les hommes et leurs histoires. Ce lien sensitif, tactile, fragile puisque dès que l’on s’écarte les branches retombent au sol, est cette étincelle sortie de l’artifice, un piratage du réel. Le DIY punk de contact Gonzo est finalement plein de joie et d’espoir.

Sylvain Silleran


extrait du communiqué de presse :

commissariat : Aomi Okabe, directrice artistique des expositions de la série Transphère



Pour clôturer son cycle Transphère – qui depuis 2016 fait la part belle à la création japonaise contemporaine – la Maison de la culture du Japon à Paris présente, du 29 janvier au 28 mars 2020, « watching you surf on beautiful accidents », la première exposition en France de contact Gonzo, collectif d’Osaka fondé par Yuya Tsukahara dont les performances se caractérisent par la rudesse des contacts physiques et rappellent des combats de rue ou, parfois, des chorégraphies.

Créé en 2006 par Yuya Tsukahara, contact Gonzo transgresse avec insouciance les codes de la danse contemporaine, tout comme Hunter S. Thompson, pionnier du journalisme gonzo, rejetait les conventions de la presse écrite. Le collectif s’est rapidement fait remarquer en diffusant sur YouTube les vidéos de ses performances dans les lieux les plus divers : espaces publics, parcs, galeries, musées…

Les photos et les vidéos à l’aspect simple, brut et résolument amateur font aujourd’hui encore partie intégrante du travail de contact Gonzo.

« watching you surf on beautiful accidents » dévoile pour la première fois en France le parcours original de ce trublion de la scène artistique japonaise, prisé des milieux du spectacle vivant et de l’art contemporain.

Composée de deux parties, l’exposition de la Maison de la culture du Japon présentera plusieurs vidéos permettant de découvrir la radicalité et la fraîcheur des performances de contact Gonzo. Pour cette exposition, Yuya Tsukahara, cofondateur et membre actuel du collectif, a également conçu une installation constituée notamment d’une courroie transporteuse, métaphore de la vitesse urbaine.



La démarche singulière de contact Gonzo

Le collectif contact Gonzo est né de la volonté de révéler le mécanisme du monde à partir de l’expérience des contacts physiques et des actions instantanées. Il est composé aujourd’hui de quatre membres : Yuya Tsukahara, Keigo Mikajiri, Takuya Matsumi et NAZE.

À l’origine, le terme « gonzo » signifie « extravagant, insensé », mais « contact Gonzo » a été choisi comme nom du collectif également en référence au journalisme gonzo qui s’est développé dans les années 1970 et privilégiait la subjectivité.

Les « contacts », tels que le collectif les conçoit, dépassent les frontières entre contacts corporels d’ordre sexuel, rituel ou social. Dans leurs performances, les acteurs comme les spectateurs doivent, par le biais de la résonance corporelle, s’abandonner au processus de création de sens en se fiant à leur sensibilité, à leurs sentiments, à leurs perceptions. Ils créent ainsi un espace-temps condensé, où l’on coexiste avec autrui dans une zone frontière qui relativise le monde, ouvre une brèche qui fait table rase des connaissances existantes et engendre parfois une catharsis.

Les activités du collectif ont très rapidement connu une reconnaissance internationale grâce à YouTube. Ses défis étant remarqués dans les domaines à la fois des arts de la scène et de l’art contemporain, contact Gonzo a participé à des expositions internationales, comme la Triennale de Nankin 2008 et celle d’Aichi 2010, et fait également une présentation au MoMA de New York en 2013.



Des performances entre lutte et hasard

Les performances de contact Gonzo sont autant de bagarres, de corps à corps. Plutôt que de la danse, elles peuvent évoquer un affrontement physique, comme au rugby.

Plutôt que dans des lieux institutionnalisés, comme les théâtres ou les salles de spectacle, le collectif se produit souvent dans des endroits improbables : rue, terrain de sport, abri, entrée d’entrepôt, couloir, etc. Le spectateur est souvent lui aussi libre de se tenir là où il veut, mais comme le degré de dangerosité est assez élevé, sa participation n’est pas forcément souhaitée, et cela dès l’origine. Les gestes et les déplacements que de jeunes hommes en tee-shirt et pantalon ample accomplissent dans un espace des plus simples, sans décor particulier ni musique, ouvrent violemment un espace-temps non quotidien.

La différence entre les performances du collectif et une bagarre paraît subtile mais tient d’abord au fait que, même si les artistes acceptent avec un certain masochisme d’être tapés et frappés, leurs coups ne doivent jamais occasionner de blessures mortelles. Néanmoins, dans le feu de l’improvisation, quand l’un d’eux saute sur le dos ou la poitrine d’un autre, le gémissement qui peut retentir transmet une sensation de douleur aux spectateurs. À leurs débuts, paraît-il, les corps des membres du collectif étaient couverts de bleus et les blessures relativement graves, comme une côte cassée, étaient fréquentes. Grâce à l’étonnante concentration dont ils font preuve lors des performances et à un entraînement voisin de celui pratiqué dans les arts martiaux ou le sport, ils se blessent plus rarement à présent. La crainte pour le spectateur que, pendant une performance, ils perdent le contrôle de leur corps et qu’une catastrophe se produise est la même que l’on ressent au cirque ou lorsqu’on assiste à une compétition sportive.

Dans les performances de contact Gonzo, ce n’est pas le résultat esthétique ou la perfection de l’exécution qui sont visés, l’objectif est incertain et les performances commencent et se terminent de manière indéterminée. Leur longueur et leur contenu dépendent souvent des lieux, des spectateurs, de la condition des performeurs et de l’atmosphère. Cette agitation est un jeu physique dans lequel la possibilité d’une destruction incontrôlable est envisagée.



Le processus sur scène

D’ordinaire, pour enregistrer les performances, une caméra vidéo est placée, sans opérateur, à un endroit d’où toute la scène est visible. En même temps, les membres de contact Gonzo se photographient ou photographient leurs actions de très près à l’aide d’un appareil photo bon marché, à prise de vue instantanée. Ils appellent ces photos « the first man narrative » (« le premier mec narratif de l’histoire ») et considèrent cette manière de faire comme une méthode qui leur est propre. La lumière des flashes et le bruit de la pellicule qui tourne donnent un effet minimal qui devient partie intégrante de la performance.

De petites bouteilles d’eau en plastique sont également nécessaires, non seulement pour étancher la soif des performeurs, mais aussi pour créer des obstacles quand plusieurs d’entre elles sont posées sur le sol et ainsi augmenter la dangerosité. Ces bouteilles en plastique sont également des métaphores du corps humain, largement constitué d’eau, et le bruit sourd qu’elles produisent quand elles sont jetées par terre ou sur un mur peuvent perturber les spectateurs, comme s’il s’agissait de chutes d’organismes vivants.



Retour à une dimension sauvage du corps

Les membres du collectif sont tous des citadins qui aspirent à échapper aux mailles de la vie contemporaine, administrée, institutionnalisée, en redonnant vie, par admiration pour la dignité de la nature et des animaux, à la dimension sauvage du corps.

En 2017, le collectif a participé au Reborn-Art Festival organisé dans l’objectif d’aider à la reconstruction de la ville d’Ishinomaki, dans le département de Miyagi, ravagée par le tsunami de 2011. À cette occasion, ses membres ont bâti une cabane de montagne rustique, sont descendus au bord de la mer pour se laver, ont photographié des cerfs tout en redoutant de tomber sur un ours, ont construit une sorte de chapelle shinto et un chemin. Des oeuvres inspirées de cette performance seront présentées dans l’exposition.