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“Claudine Nougaret, dégager l’écoute“

Le son dans le cinéma de Raymond Depardon à la BnF François Mitterrand, Paris

du 14 janvier au 15 mars 2020

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©Anne-Fréderique Fer, visite de l’exposition avec Pascal Cordereix, le 14 janvier 2020.

Claudine Nougaret, Film Paris, 1997. Raymond Depardon©Magnum Photos.
Claudine Nougaret, Film Paris, 1997. Raymond Depardon©Magnum Photos.
Claudine Nougaret, désert du Mali 1986. Raymond Depardon©Magnum Photos.
Claudine Nougaretdésert du Mali 1986. Raymond Depardon©Magnum Photos.
Claudine Nougaret et Louis Brès, Film Profils paysans : l’approche, 1999. Raymond Depardon©Magnum Photos.
Claudine Nougaret et Louis Brès, Film Profils paysans : l’approche, 1999. Raymond Depardon©Magnum Photos.

Extrait du communiqué de presse :

Commissariat :
Pascal Cordereix, conservateur au département de l’Audiovisuel, BnF,LLL*
Gabriel Bergounioux, directeur du Laboratoire Ligérien de Linguistique (LLL).

Au cinéma, l’image est prépondérante.
Je fais du son pour une image mais il faut que l’image laisse du temps au son.

Claudine Nougaret

Depuis plus de 30 ans, Claudine Nougaret et Raymond Depardon construisent un cinéma qui leur est propre, elle au son, lui à l’image. Un duo de créateurs, qui, d’Urgences (1987) à 12 jours (2017), s’est attaché à dresser un portrait visuel et sonore de la France, accueillant « le récit des personnes filmées comme un texte sacré ». Cette matière exceptionnelle, Raymond Depardon et Claudine Nougaret ont souhaité la livrer à la postérité, en faisant don de leurs archives filmiques à la Bibliothèque nationale de France. L’institution consacre cet hiver une exposition au travail de Claudine Nougaret dans toutes ses dimensions, de ses qualités techniques jusqu’à sa valeur patrimoniale, sans oublier sa portée scientifique, infiniment précieuse pour la recherche sociolinguistique actuelle. En toile de fond s’esquisse la figure d’une femme fermement engagée dans son temps, qui, de la prise de son à la production, a su braver les codes d’un certain milieu et d’une certaine époque et inventer sa vie au gré de ses passions.

Une matière exceptionnelle pour la recherche sociolinguistique
L’exposition de la Bibliothèque nationale de France est née suite à la rencontre de Claudine Nougaret avec Gabriel Bergounioux, sociolinguiste, directeur du Laboratoire Ligérien de Linguistique (LLL), qui voit dans la bande son du film Les Habitants (2016) un formidable sujet pour l’étude du français parlé. Raymond Depardon et Claudine Nougaret font alors le geste généreux de confier à la BnF l’ensemble de leurs archives filmiques et sonores. Sous forme de supports analogiques comme numériques et de documentation papier, les rushes image et son et les archives documentant les tournages enrichissent considérablement les collections du département de l’Audiovisuel de la BnF. « Par ce don nous laissons une trace de la façon de parler de 1975 à nos jours […] Toute une mémoire Française ! » Claudine Nougaret.

Trente ans de cinéma « à l’écoute »
L’exposition parcourt et explore plus de trente ans de création cinématographique. En vitrines sont exposés les matériels de prise de vue et de prise de son – caméras, enregistreurs, micros… – qui, de l’analogique au numérique jalonnent l’oeuvre de Raymond Depardon et Claudine Nougaret. Des rapports son, des rushes viennent illustrer le processus de restitution du son réel. Des photos de Raymond Depardon illustrant le tournage et la prise de son des films témoignent du lien entre le son et l’image. Des affiches (signées Xavier Barral, Roman Cieslewicz…) ayant accompagné la sortie des films en salle sont également présentées. D’Urgences (1987) à 12 jours (2017), c’est plus de trente années d’une collaboration fusionnelle entre Raymond Depardon à la caméra et Claudine Nougaret au son qui sont exposées. A travers la justice (Délits flagrants, 10e Chambre, instants d’audiences), la psychiatrie (Urgences, 12 jours) et le monde rural (Profils paysans), la société française occupe une place centrale dans leur cinéma. Mais l’Afrique est une terre nourricière toujours retrouvée (Empty quarter, La captive du désert…). De même, Donner la parole (2007-2008, commande de la Fondation Cartier pour l’art contemporain) illustre bien l’attention portée à l’écoute de la parole de l’autre, qui traverse toute l’œuvre des deux auteurs. De tout un chacun pris dans la machine judiciaire, des paysans de Lozère aux peuples premiers d’Amazonie, « dégager l’écoute » est bien la démarche principale de Raymond Depardon et de Claudine Nougaret, dans un cinéma à l’évidence trompeuse. L’apparente simplicité du résultat final livré au spectateur en salle masque en fait une réflexion et un dispositif technique de « fabrication » du film particulièrement élaborés.

Le son et l’image
C’est pourquoi, en seconde partie de l’exposition, dans une ambiance évoquant une salle de cinéma, est projeté un film produit spécialement pour l’exposition par Claudine Nougaret et Raymond Depardon. Ils y expliquent ce rapport très particulier entre image et son dans leur oeuvre, et comment la prise de son de Claudine Nougaret a profondément influencé le cinéma de Raymond Depardon. C’est la première fois que le public peut voir et entendre les deux auteurs s’exprimer sur ce sujet. Coeur de l’exposition, c’est ici que se révèle tout le sens de ce que « dégager l’écoute » signifie. Pour présenter et valoriser le travail des chercheurs sur le matériau sonore collecté par les auteurs, un second écran, synchronisé à l’écran principal diffusant le documentaire, présente en temps réel l’analyse de la parole faite par les linguistes du LLL (Laboratoire Ligérien de Linguistique), à l’aide d’une transcription alphabétique et phonétique, d’un spectrogramme et d’une mesure d’intensité de cette parole. Une visualisation du signal réalisée par Olivier Baude et Guykayser.

Texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

Claudine Nougaret est accroupie derrière un chariot de matériel, reliée à une tour de machines par le câble de son énorme casque audio comme par un cordon ombilical. Indifférente au mouvement des gens, aux circulations, elle est entièrement concentrée sur son écoute, elle devient écoute ; le câble lui transmettant le son en train d’être capté et enregistré fait office de perfusion, lui insufflant la vie. Cette photo résume à elle seule l’engagement total de Claudine Nougaret pour l’enregistrement sonore, cette passion de vie et de création ; image peut-être même plus symbolique que le générateur de time code Aarton Origin C+ qu’elle reçut comme cadeau de mariage.

Parce que si la caméra doit reculer pour voir, l’oreille doit s’approcher pour entendre, le micro de celui qui témoigne doit tout saisir : la respiration, les nuances infimes de la voix, les froissement du papier des dossiers d’un juge, le cliquetis des menottes. La vérité est là, quelque part parmi ces mille petites choses minuscules. Alors comment parler de ces petites voix de la France et du monde que Depardon est allé documenter, archiver avec tant d’humanisme pour qu’on ne les oublie jamais ?

Des vieilles machines de métal brossé : les boutons que l’on tourne, les cadrans et les aiguilles, la mécanique apparente des bobines et des rouages ne sont pas des reliques du passé. Ces appareils nous parlent d’un rapport au monde, aux hommes, d’une humilité devant la parole et l’expérience de la vie. Les notes de Raymond Depardon sur un tableau blanc, ce mélange de feutre rouge, vert, noir entre rébus et carte géographique, comptabilisent de choses inquantifiables, organisent le choc des vies, des trajectoires entrant en collision dans un tribunal, dans un hôpital.

Il a fallu à Claudine Nougaret 14 micros soigneusement répartis pour saisir ce qui se dit dans une salle d’audience du tribunal, et surtout pour capturer et montrer le plus important, le plus juste : ce qu’il y a entre les mots et les phrases, les silences qui n’en sont pas, le bruissement des robes, le frottement des mains sur un visage de condamné, le dossier que l’on ouvre et que l’on referme. Le micro enregistre le son de la langue, l’architecture du language, l’accent des voyelles et des consonnes avant qu’une époque ne succède à la précédente et n’efface tout cela à jamais. Le paysan français et l’amérindien Yaomani ont la même voix parce qu’ils parlent de la même chose : de leur terre, de leur maison et de leur héritage. Pourtant, semble-t-il, les microphones sont genrés : ils restituent mieux les fréquences basses de la voix d’homme que les aigus des voix féminines.

Sur un écran les mots défilent en même temps qu’est analysé le spectre des fréquences vocales s’affichant sur un spectrogramme. Les mots se succèdent comme essentielle vérité, résonnent sur le carrelage d’un hôpital, caressent les pierres d’une grange, se perdent dans les collines, remplissent tout l’espace. Claudine Nougaret efface de ses documentaires sur la vie paysanne les sons « stéréotypiques » : coqs, cloches d’églises, aboiements de chiens disparaissent pour nous laisser seuls avec les mots, la nudité des témoignages. Car ne compte que l’humain et la parole qui traverse sa peau burinée.

Sylvain Silleran