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“Ils arrivent !” 

texte de Sylvie Neeman, illustration d’Albertine

aux éditions La Joie de lire

Sylvie Neeman
Albertine
La joie de lire


 1-Couverture de Ils arrivent !, texte de Sylvie Neeman, illustration d'Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.2- Page intérieure, Ils arrivent !, texte de Sylvie Neeman, illustration d'Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.

1-Couverture de « Ils arrivent ! », texte de Sylvie Neeman, illustration d’Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.
2- Page intérieure, « Ils arrivent ! », texte de Sylvie Neeman, illustration d’Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.


texte de Françoise Schmid, rédactrice pour FranceFineArt.

Des monstres pour petites et grandes personnes

Depuis les origines, « le monstre » est un être fabuleux, visiteur de nos imaginaires et bien sûr de nos vies ordinaires, quand bien même sa rareté fait rire les rationalistes mais laisse toujours une incertitude sur la réalité de sa présence… Il appartient au monde des légendes qui prennent racine dans le quotidien ordinaire lorsque apparait le « hors norme ». La littérature scientifique a du reste mis plusieurs siècles à établir la frontière entre une observation des phénomènes étranges et les témoignages fantaisistes des aventuriers. Ambroise Paré par exemple, anatomiste à l’observation rigoureuse n’avait pas hésité à publier un traité « Des monstres et prodiges » répertoriant la baleine ou la girafe aux côtés d’animaux chimériques. Figure du merveilleux, effigie du sauvage, le monstre est biface, il fascine, conjure ou alimente la peur. Il est un puissant ressort de l’imaginaire, d’où la profusion de ses avatars en littérature comme au cinéma, sans oublier la littérature pour la jeunesse.

pages intérieures, Ils arrivent !, texte de Sylvie Neeman, illustration d'Albertine, aux éditions La Joie de lire, 2018.

pages intérieures, « Ils arrivent ! », texte de Sylvie Neeman, illustration d’Albertine, aux éditions La Joie de lire, 2018.


Une vision moderne tend à considérer les monstres comme la projection des démons intérieurs. Un grand classique du genre est l’album de Maurice Sendak, « Max et les maxi-monstres » (Where the Wild Things Are), publié aux Etats-Unis par Harper & Row en 1963. L’auteur/illustrateur met en scène le bouillonnement des pulsions d’un enfant qui, à partir de la distorsion progressive de sa chambre, va effectuer un voyage dans l’espace et le temps. Ce voyage lui permettra de maîtriser son monde intérieur. Nous retenons la gestion de l’image qui gonfle jusqu’à envahir de monstres baroques la pleine double page. Le gamin reprend la maîtrise des événements en faisant obéir les monstres, l’image progressivement diminue, remet les choses en place comme se calme le désir de toute puissance du petit Max.

Cet album inquiéta les parents lors de sa parution, ce qui étonne aujourd’hui où la vulgarisation de la psychologie de l’enfant a fourni des clés d’interprétation qui donnent sa légitimité à l’ouvrage.

5/ 6/ pages intérieures, Max et les maxi-monstres, texte et illustration de Maurice Sendak, aux éditions Harper & Row, Etats-Unis, 1963.

Pages intérieures,  « Max et les maxi-monstres », texte et illustration de Maurice Sendak, aux éditions Harper & Row, Etats-Unis, 1963.


Nous arrivons en 2018, les éditions La joie de lire, sises à Genève, complètent ou inversent les choses… Elles viennent de publier un album concrétisant la collaboration de Sylvie Neeman pour l’écriture et d’Albertine pour le dessin. « Ils arrivent », un présent qui met derechef en situation…

Sous le titre vert de la page de titre, un gnome, pas antipathique, vert à pois mauves, tient sous sa patte, étirée comme la main gluante d’une farce attrape, un doudou lapin rose. Ensuite, en toile de fond, sur le blanc sidéral d’une double page, une petite dame en attente, à l’écoute de quelque bruit, quelque part… Le texte est minimaliste, imprimé bleu sur la page de vis-à-vis… Sur la double page suivante, impression noir et blanc, se matérialisent des silhouettes noires et massives, aux têtes d’animaux sauvages, qui semblent vouloir traverser en diagonale l’épaisseur de la page, en sens inverse de la lecture, pour affronter la petite dame apeurée

7/ 8/ pages intérieures, Ils arrivent !, texte de Sylvie Neeman, illustration d'Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.

pages intérieures, « Ils arrivent ! », texte de Sylvie Neeman, illustration d’Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.


La suite va se structurer d’une autre manière. Pour évoquer les lieux où se déroule la séquence, l’illustratrice dessine d’un trait de couleur pâle le seul contour des objets : une table avec les bols du petit déjeuner, un toboggan, un arbre derrière lequel vont surgir des êtres inouïs, aux couleurs pleines et violentes … L’invasion prend du volume, ils font autant de bruit que trente-six rhinocéros dans un autobus, dit le texte… Jouant des diagonales qui s’affrontent, les pages s’animent de représentations fabuleuses qui distordent le réel : le réveil matin a des cornes de diable, le déjeuner se compose de limaces. Le texte restitue le monologue intérieur de notre petite dame… elle est visiblement angoissée, ses mots parfois dérapent… les épées sont des épis de maïs et le mousquetaire, des moustiquaires…

Ce clin d’œil à Pef, l’illustre auteur du Prince de Motordu, ne nous invite-t-il pas au sourire qui détourne la peur ? Indice entre les lignes, la perspective d’un couloir d’école, indice entre les pages, le vocabulaire de l’univers enfantin, la petite dame se ressaisit : « Bon, ça suffit ces enfantillages. Ce n‘est plus de mon âge ».  Et la voilà repoussant de son dos un amoncellement de monstres disparates aux contours fantomatiques. « Ils arrivent ! » La dernière double page dévoile la cause de tout le psychodrame… En chair et en os et en couleur, je n’ai pas besoin de dire combien ils sont !

pages intérieures, Ils arrivent !, texte de Sylvie Neeman, illustration d'Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.

pages intérieures, « Ils arrivent ! », texte de Sylvie Neeman, illustration d’Albertine aux éditions La Joie de lire, 2018.


Les enfants comprendront-ils que les appréhensions et le désordre intérieur peuvent aussi être ceux des grands, éducateurs ou parents ? A découvrir en lisant l’album avec eux… Qui ? les monstres bien sûr, ils sont merveilleux, mais pas facile toujours de vivre en bonne entente avec eux !

Françoise Schmid


Eléments bio-bibliographiques :

Sylvie Neeman Romascano est écrivain et critique littéraire, vivant en Suisse. Elle a écrit de nombreux articles concernant la littérature jeunesse, en particulier dans la revue suisse Parole, publiée par l’Institut suisse Jeunesse et Médias, dont elle a longtemps été rédactrice en chef. Elle a publié plusieurs albums pour les enfants.

Albertine
, enseigne à l’Ecole supérieure d’arts visuels de Genève. Elle est aussi illustratrice de presse. En tant qu’auteure/illustratrice de livres jeunesse, elle publie aux éditions La Joie de lire. Genève. Elle a reçu de nombreux prix pour son travail.