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“Marche et démarche” Une histoire de la chaussure
au MAD, musée des Arts Décoratifs, Paris

du 7 novembre 2019 au 23 février 2020



madparis.fr

 

© Sylvain Silleran, présentation presse de l'exposition, le 6 novembre 2019.

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Légendes de gauche à droite :
1/  Paire de chaussures pour femme France, 1775-1790. Paris, musée des Arts décoratifs, dépôt du musée de Cluny, 1911. © MAD Paris / Photo : Hughes Dubois.
2/  Paire de chaussons de danse utilisés par Marie Taglioni lors de sa soirée d’adieu chez l’impératrice de Russie au palais d’Anichkoff à Saint- Pétersbourg, le 1er mars 1842. France, Paris, musée des Arts décoratifs, legs comte Auguste Gilbert de Voisins, 1940. © MAD Paris / Photo : Hughes Dubois.
3/  Paire de chaussures pour homme Iran, début du XVIIe siècle. Paris, musée des Arts décoratifs. © MAD Paris / Photo : Hughes Dubois.

 


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Interview de Denis Bruna, conservateur en chef - collections mode et textile antérieures à 1800 - musée des Arts Décoratifs, et commissaire de l'exposition,
par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 13 novembre 2019, durée 21'49". © FranceFineArt.

 


texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

 

Bien alignées les unes derrière les autres en rangs par quatre, en paires ou solitaires, les chaussures avancent en ordre de bataille. Ce défilé est celui d'une armée sexy, multicolore, une parade où époques et pays se télescopent. Geta, poulaines, Louboutins, ballerines, bottes, chaussures lingots ou même sandale de fakir hérissée de clous marchent ensemble, emmenant l'humanité toute entière vers son destin radieux, c'est à dire tout simplement le bout de la rue.

Des chaussons de bébés, d'enfants, simple apparat, puis nos fameuses Kickers, des chaussures de fillettes pointues de la fin du XVIIIéme aux ravissant motifs en nœuds ou celles brodées de fils métalliques, paillettées de pointillés réguliers ouvrent ce bal. La douceur du satin, la souplesse du daim laissent place aux lourdes semelles de bois de l'occupation, à la légèreté estivale du liège et son insouciance. Ici il n'y a pas de frontières, Eram rencontre Ferragamo. Une paire de bottes japonaises Yukigutsu en paille de riz tressée évoque l'hiver et le silence de la ruralité seulement troublé par le crissement de la neige. Plus musicales, des bottes ouzbèques ou du Caucase, des santiags américaines pour cow-boys se ressemblent comme de proches cousines.

Un sabot espagnol à trépied, une geta japonaise élèvent le pied, toujours plus haut, toujours plus loin, jusqu'aux sommets audacieux et quelque peu périlleux des modèles de Vivienne Westwood. Les talons aiguilles s'allongent, rendant la démarche hésitante entre la vulgarité assumée de Louboutin, l'élégance de Pierre hardy et la magnificience de Dior. Le modèle 'duc de Guise' oblige, pour marcher sur la pointe des pieds, de se former à la marche avec un maitre de danse. Les chopines vénitiennes ou espagnoles, leurs sœurs mandchoues surélevées en 'sabot de cheval' invitent à un voyage lointain, et puis quelque part au Kansas un tourbillon nous emportera marcher sur un arc-en-ciel avec la Rainbow aux semelles compensées créée par Salvatore Ferragamo pour Judy Garland.

Les bottines follement érotiques de la fin XIXe siècle promettent la félicité à qui saura vaincre l'interminable alignement de boutons et de crochets comme celui d'un corset, extraire le pied de son écrin, sa cambrure de cuir blanc aux volutes noires. Des escarpins comme des ballerines étreignent avec la délicatesse de leur rubans les petits pieds nobles des princesses comme ceux de Marie Antoinette, ou ceux de l'impératrice Joséphine, superbement étoilés et fleuris par Antoine Vincent Janssen. Du charme de la petitesse au cruel 'lotus d'or' de Chine il n'y a qu'un pas. La pratique des pieds bandés est explicitée par de moulages de pieds atrocement difformes, les chaussures sont posées sur des gabarits de pointures, ce qui permet de saisir avec effroi et dégoût l'horreur de cette mutilation.

Des chaussure de nonnes ou celles aux semelles de feutre de cambrioleurs permettent de marcher en silence mais toutefois, espérons-le, pour des raisons différentes. Des sandales ailées d'Hermès, les escarpins de verre de Cendrillon, les godillots iconiques de Charlot, une paire de mocassins amérindiens en pieds d'ours plongent dans les mythes, permettent de voler, de danser. D'autres envols sont proposés par les chaussures-fantasmes qui attendent le curieux derrière des rideaux noirs.

Une derby de tennis des années 20 discute avec une Stan Smith des années 70. Les baskets se gonflent comme des engins futuristes, ressemblant à leur mère originelle, la chaussure de la NASA ayant marché sur la lune. Le modèle 'superstar' des rappeurs RUN DMC a définitivement remplacé les bottines aux talons de strass de John Lennon au panthéon de vinyle.

Des ballerines de danseuses étoiles font face à des rangers militaires, speed dating improbable d'un féminin et d'un masculin si étrangers l'un à l'autre. Et puis le soulier devient créations architecturale, sculpture, meuble, il se met à exister par lui-même, pour lui-même, excluant de fait le pied qui l'a fait naitre. C'est beau mais froid. Retournons donc admirer le miracle d'apesanteur qu'est une sandale Ferragamo, la puissance lourde et virile des bottes de postillons ou l'érotisme si XVIIIe des broderies et des rubans.

Sylvain Silleran

 


extrait du communiqué de presse :

 

Commissaire :
Denis Bruna, Conservateur en chef - collections mode et textile antérieures à 1800




Après « la Mécanique des dessous » (2013) et « Tenue correcte exigée ! » (2017), le musée des Arts Décoratifs poursuit l’exploration du rapport entre le corps et la mode avec un troisième volet aussi surprenant qu’original autour de la chaussure, la marche et la démarche. L’exposition « Marche et démarche », du 7 Novembre 2019 au 23 février 2020, s’interroge sur le statut de cet accessoire indispensable du quotidien en visitant les différentes façons de marcher, du Moyen Âge à nos jours, tant en Occident que dans les cultures non européennes. Comment femmes, hommes et enfants marchent-t-il à travers le temps, les cultures et les groupes sociaux ? Près de 500 oeuvres : chaussures, peintures, photographies, objets d’art, films et publicités, issues de collections publiques et privées françaises et étrangères, proposent une lecture insolite d’une pièce vestimentaire tantôt anodine tantôt extraordinaire. La scénographie a été confiée à l’architecte/designer Eric Benqué.

Le thème de cette exposition est né lors de l’étude, dans les collections du musée, d’un soulier porté par Marie-Antoinette en 1792. Cet objet est étonnant par ses dimensions puisqu’il mesure 21 cm de long, et pas plus 5 cm de large. Comment une femme alors âgée de 37 ans pouvait-elle glisser son pied dans un soulier aussi menu ? La recherche dans les textes de l’époque – chroniques, mémoires, romans – révèle que les dames de l’aristocratie au XVIIIe siècle, puis de la haute bourgeoisie au XIXe siècle, marchaient peu, que leur mobilité était contrôlée et que l’univers urbain leur était hostile.

Le constat surprend aujourd’hui : les femmes de cette époque portaient des souliers pour ne pas marcher ! Quelles chaussures portaient les enfants pour leurs premiers pas ? Comment les femmes adeptes du culte du petit pied, tant en Europe à partir du XVIIe siècle (Charles Perrault écrit Cendrillon en 1697) qu’en Chine depuis le XIe siècle, ont-elles pu concilier idéal de beauté et mobilité ? Quelles particularités des chaussures du quotidien permettent une marche aisée ? Quels sont les détails techniques qui, au fil des siècles, ont apporté plus de confort aux souliers ?

L’exposition s’ouvre sur une analyse de la façon de marcher au quotidien, de l’enfance à l’âge adulte, en Europe, en Afrique, en Asie et en Amérique. Du XVe au XIXe siècle on constate que certains facteurs environnementaux, tels les sols irréguliers et boueux, viennent contraindre la marche, imposant l’usage de souliers adaptés. En France sous l’Occupation, les pénuries engendrent la fabrication de semelles en bois qui entraînent une démarche saccadée et bruyante.

Les cultes des petits pieds bandés en Chine, et contraints en France du XVIIe au XVIIIe siècles, sont dévoilés par des photographies, des moulages, des caricatures, des souliers dont des étonnants « lotus d’or » chinois. Les formes diverses des chaussures sont abordées par l’étude de pièces à semelle plate, à talon ou à plateforme qui ont une incidence directe sur le confort du soulier. Un espace converti en salon d’essayage vient ponctuer le parcours et le visiteur est invité à se prêter au jeu. Petits et grands peuvent tenter de déambuler avec l’un des huit modèles extraordinaires de chaussures refaits à l’identique par le bottier Fred Rolland pour l’occasion. Quelques domaines singuliers sont aussi abordés tels le sport - avec la chaussure de tennis, de course, de basket, et les sneakers de 1890 à nos jours et la danse – avec le chausson de demi-pointe et de pointe.

La marche militaire est également présente avec notamment la création de l’incontournable chaussure d’Alexis Godillot au XIXe siècle ; des chaussures de clowns et celles de Charlie Chaplin sont aussi exposées sans oublier les chaussures magiques telles que les talonnières d’Hermès ou les bottes de sept lieues !

Le fétichisme n’est pas en reste avec des chaussures élégantes de cuir aux talons vertigineux et des bottes lacées très haut. Elles évoquent, dans le XIXe siècle bourgeois, le fantasme notamment de la part de clients de maisons closes pour la contrainte des pieds et la démarche entravée. Plus proche de nous, en 2007, souliers et photographies évoquent la collaboration entre Christian Louboutin et David Lynch ; le célèbre bottier a demandé au réalisateur de photographier des danseuses du Crazy Horse portant des souliers à talons démesurés dans un univers délibérément fétichiste.

Enfin, une sélection de pièces de 1990 à nos jours, met en évidence des modèles insolites et déroutants avec lesquels il est difficile, voire impossible, de marcher. Quelles sont les motivations des créateurs contemporains, davantage artistes plasticiens que bottiers traditionnels – Benoît Méléard, Noritaka Tatehana, Masaya Kushino, Alexander Mc Queen ou Iris van Herpen – qui réalisent délibérément des souliers ne permettant que l’immobilité ?

Au-delà d’une approche sur la chaussure comme simple accessoire de mode, « Marche et démarche » jette un regard nouveau et plein de surprises sur un accessoire que l’on enfile tous les jours et que l’on croit connaître.