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“Henri Cartier-Bresson” Chine, 1948-1949 I 1958
à la Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris

du 15 octobre 2019 au 2 février 2020



www.henricartierbresson.org

 

© Anne-Frédérique Fer, vernissage presse, le 14 octobre 2019.

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Légendes de gauche à droite :
1/  Henri Cartier-Bresson, Dans la rue des antiquaires, la vitrine d’un marchand de pinceaux, Pékin, décembre 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos.
2/  Henri Cartier-Bresson, Tôt le matin, dans la Cité interdite, dix mille nouvelles recrues sont rassemblées pour former un régiment nationaliste. Pékin, décembre 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos.
3/  Henri Cartier-Bresson, Gold Rush. En fin de journée, bousculades devant une banque pour acheter de l’or. Derniers jours du Kuomintang, Shanghai, 23 décembre 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos.

 


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Interview de Agnès Sire, directrice artistique de la Fondation Henri Cartier-Bresson,
par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 14 octobre 2019, durée 13'43". © FranceFineArt.

 


extrait du communiqué de presse :

 

Commissariat : Michel Frizot, Ying-lung Su
Directrice artistique : Agnès Sire
Conservatrice des Collections : Aude Raimbault




Le 25 novembre 1948, Henri Cartier-Bresson reçoit une commande du magazine Life pour faire un reportage sur les « derniers jours de Pékin » avant l’arrivée des troupes maoïstes. Venu pour deux semaines, il restera dix mois, principalement autour de Shanghai, assistant à la chute de la ville de Nankin tenue par le Kuomintang, puis contraint de rester à Shanghai sous contrôle communiste pendant 4 mois, et quittant la Chine quelques jours avant la proclamation de la République populaire de Chine du 1er octobre 1949.

Au fil des mois, ses témoignages des modes de vie « traditionnels » et de l’instauration d’un nouvel ordre (Pékin, Hangchow, Nankin, Shanghai), produits en pleine liberté d’action, rencontrent beaucoup de succès dans Life et les meilleurs magazines internationaux d’actualité (dont Paris Match, qui vient d’être créé).

Le long séjour en Chine s’avère être un moment fondateur de l’histoire du photojournalisme : ce multi-reportage intervient aux débuts de l’agence Magnum Photos, que Henri Cartier-Bresson a co-fondée dix-huit mois auparavant à New York, et apporte un nouveau style, moins événementiel, plus poétique et distancié, attentif aux personnes autant qu’aux équilibres de l’image. Un grand nombre de ces photos sont aujourd’hui encore parmi les plus célèbres du photographe (telle le « Gold Rush à Shanghai »). Comme une répercussion de « Chine 1948-1949 », Henri Cartier-Bresson devient dès 1950 une référence majeure du « nouveau » photojournalisme et du renouveau photographique en général. Les livres Images à la sauvette (Verve, 1952) et D’une Chine à l’autre (Delpire, 1954), préfacé par Jean-Paul Sartre, confirment cette suprématie.

En 1958, à l’approche du dixième anniversaire, Henri Cartier-Bresson repart à l’aventure dans des conditions toutefois opposées : contraint par l’accompagnement d’un guide pendant 4 mois, il parcourt des milliers de kilomètres, au lancement du « Grand Bond en avant », pour rendre compte des résultats de la Révolution et de l’industrialisation forcée des campagnes. Il réussit toutefois à montrer aussi les aspects les moins positifs, l’exploitation du labeur humain, l’emprise des milices, etc. Là encore, le reportage rencontre un succès international.

L’exposition à la Fondation HCB regroupe 114 tirages originaux de 1948-1949, 40 tirages de 1958, et de nombreux documents d’archives. Elle est accompagnée de l’ouvrage Henri Cartier-Bresson : Chine 1948-1949 I 1958 par Michel Frizot et Ying Lung Su, publié aux éditions Delpire.





Extrait du livre Henri Cartier-Bresson Chine : 1948-1949 I 1958 aux Editions Delpire

Ce projet est né d’un livre un peu oublié de Cartier-Bresson, D’une Chine à l’autre, publié par Delpire en 1954, et de l’idée d’en faire une exposition, qui fut agréée par Agnès Sire, co-fondatrice de la Fondation HCB. Notre intérêt se portait d’abord sur le moment historique dont le photographe avait été le témoin pendant dix mois, de décembre 1948 à septembre 1949, moment qui voyait la chute du gouvernement du Kuomintang et l’avènement de la République populaire de Chine. Les photographies elles-mêmes, dont certaines sont restées parmi les plus célèbres de Cartier-Bresson, nous paraissaient devoir être reconsidérées dans leur ensemble comme témoignage d’événements et de modes de vie, et surtout pour leurs qualités empathiques et poétiques.

Les archives mises à notre disposition par la Fondation révélaient que le long séjour de Cartier-Bresson avait produit plus qu’un simple « reportage », un corpus photographique et documentaire d’une ampleur exceptionnelle, par lequel on pouvait accéder à la pratique, aux intentions et aux perceptions d’une figure majeure de la photographie. Plusieurs centaines de tirages originaux destinés à la diffusion, l’intégralité des planches-contacts, les notices tapuscrites rédigées pour chaque rouleau par le photographe, la correspondance échangée avec Magnum ou avec ses parents, la totalité des publications d’époque reproduisant ses photographies : nous nous devions d’explorer minutieusement ce matériau inédit.

Il nous fallait reconsidérer ce corpus dans un contexte historique précaire : les enjeux de la « guerre froide », les processus de décolonisation, la poussée communiste en Europe centrale et en Asie. Membre de la toute récente agence Magnum Photos, Henri Cartier-Bresson doit sa notoriété artistique à une exposition au MoMA de New York en 1947, mais il n’est pas reconnu pleinement comme un photojournaliste. Le magazine international Life, qui lui commande la story initiale sur Pékin, soutient de longue date les nationalistes du Kuomintang, à l’opposé des engagements plutôt communistes de Cartier-Bresson. Toutes ces circonstances singulières constituent le séjour Chine 1948-1949 du photographe comme un moment d’acmé de sa carrière, au cours duquel il élabore (à quarante ans) une pratique photojournalistique toute personnelle dont il ne se départira plus pendant les vingt années suivantes.

Marqué par les épisodes désordonnés de cette aventure chinoise (successivement à Pékin, Tsingtao, Hangzhou, Nankin, Shanghai), passionné par cette culture (il se fera bouddhiste), Henri Cartier-Bresson avait souhaité retourner en Chine pour constater les effets du changement de régime. Le retour délibéré se produit en 1958, en plein « Grand Bond en avant » proclamé par Mao Zedong. Le souhait de la Fondation HCB d’associer ce deuxième séjour de quatre mois pour ce projet élargit considérablement le propos, à la fois en résonance et en contraste. Car Chine 1958 est le contraire d’une redite : sous le contrôle d’un guide-interprète, Henri Cartier-Bresson parcourt des milliers de kilomètres, de grand barrage en aciérie, de nouveau puits de pétrole en école maternelle, de village paysan en commune collective. Mais il reste fidèle aux caractéristiques connues du « photographe Henri Cartier-Bresson », sa gestique furtive, la construction éloquente des images, la présence modeste pour percer l’authenticité des êtres avant tout : « Moi, je m’occupe presque uniquement de l’homme. »

Deux portfolios, respectivement de 112 et 39 photographies pour 1948-1949 et 1958, conformes à la légende esthétique de Cartier-Bresson, montrent à la fois des séries attachées à un lieu ou un événement, et des images que Cartier-Bresson concevait comme « uniques » ou « isolées » au sens où elles se suffisaient à elles-mêmes. Certaines d’entre elles, pourtant validées par le photographe, n’avaient pas ressurgi depuis leur création. Disposant d’un ensemble incomparable de données originales, nous avons voulu explorer par un appareil documentaire toutes les facettes d’une pratique de reportage atypique – qui deviendra néanmoins un « style » –, et la suivre jusqu’à la publication finale des images, avec les étapes de la saisie photographique, de la rédaction de notices par le photographe, associées aux réflexions rapportées dans sa correspondance, qui font de lui un chroniqueur insoupçonné.

Une étude introductive expose le contexte et les conditions de réalisation de Chine 1948-1949, qui restera pour Henri Cartier-Bresson une expérience inégalée sur laquelle s’est développée sa renommée internationale et sa réputation d’individualité inimitable. Afin de rendre justice à un grand nombre des images qu’il produit avec une pertinence constante, nous les avons ordonnées dans un dossier « Séquences de reportage et images isolées » pour restituer sa démarche à la fois pratique et mentale, sur tel sujet thématique ou improvisé, et souligner sa maîtrise des images intuitives dans lesquelles il a toujours excellé.

Les reproductions des pages de magazines publiant ensuite ses photographies en autant de narrations disparates, mettent en relief le devenir incontrôlé des images, dont Henri Cartier-Bresson savait qu’elles lui échapperaient. Enfin, pour une meilleure compréhension de la pertinence des images, nous avons établi un parallèle chronologique entre les événements politiques et militaires d’un côté, les situations du photographe et la progression de son travail, de l’autre.

Habité par cette passion de la fulgurance toujours renouvelée qui le rendait peu sensible à l’élaboration d’un livre ou d’une exposition, Henri Cartier-Bresson était tourné sans relâche vers l’image à venir, celle de l’instant prochain, qui l’étonnerait encore. Lors de ces deux épisodes Chine 1948-1949 et Chine 1958, chacun manifestement caractérisé par une situation politique et sociale dissemblable, il était parvenu à reconfigurer le modèle standard du reportage ou story, tout en fournissant à de nombreux magazines matière à déployer au fil des pages ce « regard sur la vie » qui le captivait et l’émouvait comme « une espèce d’interrogation perpétuelle et une réponse immédiate ».

Michel Frizot et Ying-lung Su