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“Zhong Weixing” Face à face
à la Maison Européenne de la Photographie, Paris

du 8 novembre 2017 au 7 janvier 2018



www.mep-fr.org

 

© Anne-Frédérique Fer, vernissage presse, le 7 novembre 2017.

2286_Zhong-Weixin2286_Zhong-Weixin2286_Zhong-WeixinLégendes de gauche à droite :
1/  Zhong Weixing, Sabine Weiss, photographe franco-suisse, Paris, le 11 novembre 2016. © Zhong Weixing.
2/  Zhong Weixing, Vik Muniz, artiste photographe contemporain brésilien, Paris, le 27 avril 2016. © Zhong Weixing.
3/  Zhong Weixing, Vik Muniz, artiste photographe contemporain brésilien, Paris, le 27 avril 2016. © Zhong Weixing.

 


2286_Zhong-Weixin audio
Interview de Zhong Weixing,
par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 7 novembre 2017, durée 17'00". © FranceFineArt.
(avec l'aimable traduction de Zhu Dongdong)

 


extrait du communiqué de presse :

 

Avec des portraits de Yann Arthus-Bertrand, François-Marie Banier, Bruno Barbey, Valérie Belin, Martial Cherrier, JH Engström, Bernard Faucon, Alain Fleischer, Robert Frank, Alberto García-Alix, Jean Gaumy, Harry Gruyaert, Françoise Huguier, Dominique Issermann, JR, William Klein, Jean-Pierre Laffont, Arno Rafael Minkkinen, Sarah Moon, Vik Muniz, Martin d’Orgeval, ORLAN, Martin Parr, Vincent Perez, Pierre et Gilles, Miguel Rio Branco, Sebastião Salgado, Klavdij Sluban, Christine Spengler, Sabine Weiss.



« La photographie a donné naissance à des oeuvres magnifiques qui ont parfois contribué à changer le monde. Ce sont de grands photographes qui sont à l’origine de ces images. Ils s’appellent Nadar, Man Ray, Brassaï, Gisèle Freund, Cartier-Bresson… Malheureusement ils n’ont souvent laissé d’eux-mêmes que quelques rares portraits. La planète des Maîtres de la photographie est en grande partie un monde sans visages. C’est pourquoi j’ai décidé de prendre mon appareil photo et de réaliser les portraits des plus grands photographes de mon époque. Un panthéon, en quelque sorte, en forme d’hommage dédié à leur talent et à leur engagement dans cet art incomparable qu’est la photographie. »

Zhong Weixing





« En 1851, Nadar, avant de devenir photographe, a pour projet de dessiner le portrait des plus grandes gloires du moment et de les regrouper en quatre feuillets panoramiques, dont un seul paraîtra en 1854, rassemblant plus de 250 auteurs, écrivains ou journalistes. Le Panthéon Nadar était né.

C’est à la lueur de ce lointain cousinage que s’inscrit Zhong Weixing. En 2015, il commence à photographier systématiquement les plus grands photographes de la planète : William Klein, Sebastião Salgado, Robert Frank, Bettina Rheims, Françoise Huguier…

Face à d’illustres prédécesseurs comme Sander, Penn ou Avedon, il n’est cependant pas aisé pour un photographe d’aujourd’hui de renouveler le genre du portrait. C’est pourtant le défi que s’est lancé Zhong Weixing. Il travaille en studio, utilise un fond noir et une lumière diffuse. Installé frontalement à son modèle, il réalise en noir et blanc, ou en couleur, une série de portraits dans lesquels il tente, non pas de révéler la personne derrière le personnage, mais bien plutôt le photographe derrière la personne. Après s’être profondément imprégné de l’oeuvre de celui ou celle qui est en face de lui, Zhong Weixing nous offre une vision plurielle et une interprétation très personnelle.

Ses portraits surgissent comme s’ils s’étaient extraits de la photographie de leur auteur. Certains même sont réalisés avec la collaboration complice du photographe-modèle, comme c’est le cas pour Minkkinen, Bernard Faucon ou encore ORLAN. Cette participation active, qui instaure non pas une confrontation mais un dialogue constructif entre deux photographes, caractérise ce qu’on pourrait appeler la gémellité créative de Zhong Weixing.

L’ensemble de ces images constitue un panorama exceptionnel de la photographie contemporaine. Un Panthéon, en quelque sorte, mais surtout un hommage vibrant à ceux qui, comme Zhong Weixing, oeuvrent pour faire de la photographie l’art majeur de notre temps. »

Jean-Luc Monterosso, Directeur de la Maison Européenne de la Photographie





Extrait du catalogue : Zhong Weixing, Le voyeur et le voyant par Alain Fleischer – aux éditions Xavier Barral.

Le portrait est le genre artistique qui a permis à la photographie de prendre spontanément le relai de la peinture et, bien qu’en imitant ses codes esthétiques – pictorialisme –, en la surpassant dans sa réponse à l’exigence de la ressemblance. Jamais, dans d’autres registres comme ceux du paysage, de la scène de genre ou de la nature morte, la conformité d’une image avec son modèle n’a été un critère de valeur aussi déterminant, la moindre dissemblance pouvant fausser la personnalité d’un visage et d’un être. C’est tout naturellement que le portrait a offert à la photographie ses premiers grands succès et ses premiers grands photographes (Nadar, Bisson, Cornelius…).

À l’époque de la peinture classique, les techniques du portrait ont pu sembler préfigurer ce que sera plus tard l’effet de vérité de l’empreinte photographique. De certains portraits des XVIIe et XVIIIe siècles, n’a-t-on pas pu dire, sous forme de louange : on dirait une photographie ? D’abord réservé aux personnages de haut-rang, aristocrates, prélats, ministres, soldats, savants, le portrait s’est ensuite démocratisé et la photographie a beaucoup contribué à ce mouvement, en même temps que se multipliaient les usages : documentaire (architecture, archéologie, ethnographie…), professionnel (archives), administratif et policier (photographies d’identité, anthropométries de Bertillon), personnel et familial (histoire sociale, Un art moyen, selon Pierre Bourdieu).

C’est au XIXe siècle que la peinture s’affranchit de l’obligation d’une conformité physique entre le portrait et son modèle, pour privilégier l’évocation d’une vérité moins superficielle, plus intérieure, en recourant à d’autres techniques, à d’autres esthétiques et à d’autres conventions que celles du réalisme et du naturalisme. La dissemblance assumée, et même la caricature deviennent révélatrices d’une personnalité, fût ce au détriment de la fidélité à la morphologie d’un visage, à ce qu’on appelle la physionomie. C’est donc au moment où les peintres se libèrent de l’obligation de ressemblance, au profit de la révélation d’une vérité moins évidente, que la photographie vient offrir une conformité prétendument objective, puisqu’une partie du processus physico-chimique de la photographie semble échapper aux photographes.

À ses débuts, on dirait que la photographie n’est pas encore un art, avec sa sensibilité propre et sa liberté d’interprétation, mais une simple technique de reproduction mécanique du visible. Alors se produit une divergence entre photographie et peinture, que chacune des deux disciplines cultive de son côté, et qu’un peintre comme Picasso poussera aussi loin que possible dans le genre du portrait : la dissemblance subjective devient chez lui aussi extrême que souveraine.

De semblables tentatives de déconstruire ou de distordre l’image en photographie (Distorsions de Kertész, photomontages), seront plutôt perçues comme recherches d’artistes plasticiens que comme exploration et expérimentation d’une spécificité photographique. Pour juger l’intérêt et le génie de l’interprétation picturale d’un visage humain, c’est quand même à la référence photographique qu’il faut revenir : comment déchiffrer et apprécier les célèbres portraits de Dora Maar par Picasso sans la connaissance des portraits photographiques, tout aussi célèbres, de la même Dora Maar, par Man Ray, Brassaï, Izis, Rogi André ?

Il faut attendre le milieu du XXe siècle pour que la peinture, recevant en retour l’influence de la photographie, revienne à la recherche d’une ressemblance presque irréelle, ou surnaturelle par son excès, entre l’image et son modèle : la peinture et la sculpture hyperréalistes se voudront plus précises, plus piquées, que la photographie. On se souvient des dessins de l’artiste français Jean Olivier Hucleux, reproduisant, agrandissant des portraits photographiques en noir et blanc, et inscrivant plus de points au crayon qu’il n’y avait de grains de sels argentiques dans les tirages originaux. C’est à peu près au même moment que la photographie, après avoir révélé et célébré la profondeur invisible d’une surface visible – celle d’un visage ou d’un corps –, cesse d’être directe (straight photography) et force sa technique, supposée neutre et objective, pour que l’empreinte lumineuse ne dépende plus seulement de la sensibilité d’un support, mais de la sensibilité d’un artiste (je crois pour ma part qu’il n’y a qu’un seul art photographique, et je trouve inopportune l’expression anglaise « Fine arts photography »).

Les photographies de Zhong Weixing manifestent à la fois une parfaite connaissance des techniques et des supports photosensibles d’aujourd’hui, et une sensibilité à ce que la photographie peut faire surgir au-delà de sa sensibilité à la lumière. Tout photographe est un voyeur qui collecte et collectionne des traces du visible. Plus rares sont les photographes qui sont des voyants (ou des visionnaires), capables de rendre visible ce qui se cache dans l’ombre, dans l’inconnu, dans l’inconscient. Il est rare qu’un photographe se concentre exclusivement dans le genre du portrait, et plus rare encore dans les portraits de photographes. Il y a toujours la collecte et la collection mais les critères deviennent alors de plus en plus restrictifs. La collecte et la collection resserrent leur champ, le photographe se fait spécialiste.

Lorsqu’un photographe fait le portrait de quiconque ne connaît rien à la photographie, le face-à-face est déséquilibré : d’un côté, celui qui sait ce qu’il veut obtenir et comment l’obtenir, de l’autre celui qui sait quelle image il aimerait donner de lui-même, mais qui ignore ce qu’il donne et comment le donner, ne connaissant que les ruses naïves de la pose, de la posture. Le plus souvent sources de déception. Quand un photographe fait le portrait d’un autre photographe, l’équilibre des forces est différent, il y a comme un duel, un combat à armes égales, même si un seul des deux est armé, et même si c’est celui qui appuie sur le déclencheur qui a le dernier mot.

J’ai connu Zhong Weixing lorsque, en compagnie de Jean-Luc Monterosso, il vint visiter l’école que je dirige dans le nord de la France : Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains. En réalité, cette visite était un prétexte et une forme de politesse, pour que le motif principal n’apparaisse pas trop brutalement : j’avais été prévenu à l’avance que je devais impérativement accepter de me laisser tirer le portrait par ce visiteur chinois, grand collectionneur et futur fondateur dans son pays d’un musée de la photographie contemporaine, mais avant tout lui même photographe. Chez Zhong Weixing, la photographie comme passion totale : être photographe et prendre des photos, faire des portraits de photographes, collectionner des photographies et créer le lieu de leur présentation publique… En acceptant cette visite, je ne pris pas trop au sérieux l’obligation de me prêter au jeu de l’arroseur arrosé. D’ailleurs, tout cela n’allait-il pas se passer chez moi, dans un territoire où je resterais le maître ? C’était sans compter sur la détermination méthodique d’un artiste pour qui la priorité absolue est la réalisation de son projet.

Alors que je me préparais à faire découvrir à mon hôte nos installations très sophistiquées et performantes pour la création cinématographique, photographique et numérique – plateau de prises de vue, régies de postproduction, auditoriums de création sonore et de mixage, laboratoire, salles de projection, etc. –, j’entendis Zhong Weixing me demander si nous avions un piano. J’ai cru qu’il s’informait de la souhaitable présence d’un piano dans un lieu où s’élaborent les musiques pour le cinéma, pour les installations, pour le spectacle vivant. Je lui répondis qu’il nous arrivait d’en louer, au besoin (ce fut le cas pour l’enregistrement sur le plateau du Fresnoy des airs de Britten, Quilter et Warlock, par Simon Edwards, ténor, et Simon Leben, pianiste, destinés au coffret Songs from an island, de la collection Musicales d’Actes Sud, dont je devais faire les photographies).

Nous passâmes devant une magnifique batterie pour le jazz qui traînait aux abords d’un des auditoriums d’enregistrement, sans que cet instrument intéressa Zhong Weixing. C’est autre chose qu’il avait en tête, et cela ne concernait pas les activités du Fresnoy : dans le projet impératif de faire mon portrait pour la collection qu’il avait entreprise et, alors que nous nous étions rencontrés à peine quelques minutes auparavant, il avait décidé de me représenter en musicien, idéalement en pianiste, et devant un clavier. Bien que ce qu’il connaissait de moi était mes travaux de photographe et de cinéaste, et alors qu’abondaient autour de nous les outils propres à ces disciplines, une autre vision moins évidente s’était imposée à lui. Je suis sûr que c’est sa sensibilité de photographe – et son projet de faire avec moi le portrait d’un photographe – qui lui avait permis de voir une identité fantôme derrière la personne présente : un musicien derrière le photographe.

Ce faisant, il ne se trompait guère, mais comment avait-il pu deviner que, pendant toute mon enfance, j’avais commencé par être destiné à une carrière de pianiste, avec la grande Marguerite Long comme professeur ? Le photographe-voyeur devenait photographe-voyant.

Il me semble que Zhong Weixing était prêt à demander qu’on fasse venir un piano, mais il s’informa de l’éventuelle présence d’autres instruments de musique. Il se trouve que ce jour-là, un étudiant chinois, Junkai Chen, un virtuose de la programmation et des interfaces numériques, travaillait à la réalisation de robots permettant de jouer des instruments naturels comme par exemple une harpe celtique. Il y eut alors entre Zhong Weixing et Junkai Chen un bref échange dans leur langue, qui me sembla courtois, mais où le photographe avait dû l’emporter sur l’artiste informaticien car le travail de ce dernier fut interrompu, et je fus bientôt invité à m’asseoir devant la harpe celtique (que le robot aurait jouée infiniment mieux que moi…). J’improvisais une simulation, posant mes doigts sur les cordes de cet instrument auquel je ne connais rien.

La séance de prise de vue fut assez brève, mais avec des moyens techniques très élaborés : un assistant ajustait la lumière selon les indications de Zhong Weixing, à qui un autre présentait un écran de contrôle. Il s’agissait bien sûr d’images numériques. La suite de la journée se passa comme prévu, et très agréablement, mais pour Zhong Weixing l’essentiel avait eu lieu d’entrée de jeu, comme il l’avait souhaité. On reconnaît parfois un artiste authentique à l’autorité intraitable de son désir de création. Mon portraitiste avait obtenu ce qu’il voulait. Mais pour moi, et à ma grande surprise, il avait surtout pré-vu ce que son travail de photographe allait lui donner à voir, une vérité cachée que son oeil de photographe lui avait révélée.

Quelque temps plus tard, lorsque je revis Zhong Weixing en Italie où il effectuait une tournée de prises de vue chez les plus grands photographes italiens, il m’apporta en cadeau un très beau tirage en noir et blanc. Je m’y découvris en musicien jouant de la harpe celtique. Contrairement à l’horreur et au rejet que m’inspirent régulièrement les portraits photographiques dont je suis le sujet – je pourrais dire la victime… –, j’eus aussitôt l’impression que j’avais sous les yeux le plus beau portrait qui m’ait été fait depuis l’époque de l’adolescence et de sa photogénie miraculeuse, éphémère. Zhong Weixing ne me donnait pas une de ces images flatteuses, obtenues après retouches sur Photoshop, mais un portrait rigoureux, à la fois fidèle à l’aspect de mon visage aujourd’hui, et proche du vieux rêve d’être devenu un musicien, plus d’un demi-siècle après avoir renoncé à cette vocation.

En découvrant la belle série des portraits photographiques que Zhong Weixing expose à la Maison Européenne de la Photographie à Paris – après l’exposition au Brésil –, il m’est facile de déceler dans chaque image la part de la ressemblance objective, et celle de la rêverie visionnaire, le travail du voyeur à la recherche de ce à quoi la photographie va être sensible, et le travail du voyant et d’une sensibilité à ce qui est invisible. Dans ses portraits de photographes célèbres, Zhong Weixing retient le trait particulier qui deviendra révélateur d’une personnalité tout entière. Et ce phénomène devient plus étonnant encore dans les courtes vidéos où une attitude, un geste, une expression, un gimmick, sans cesse répétés, finissent par donner au mouvement filmé une sorte de fixité proche de celle de l’empreinte photographique. Ces portraits en mouvement sont les images d’un mouvement comme portrait. Dessiner un être d’un seul trait, le saisir dans la trace d’un mouvement unique, simple instant faussement anodin, répété pour que l’insistance dessine le spectre d’une personnalité : autre forme d’une image spectrale. Dans ces scénettes vidéographiques, Zhong Weixing retrouve certains secrets de cet art directement issu de la photographie qu’ont été la préhistoire du cinéma (Muybridge, Marey), et le cinéma des premiers temps – celui des films burlesques –, s’amusant, s’émerveillant du mouvement, de la répétition, de la réitération, de la reproduction d’un même motif, et aussi des écarts entre le semblable et le dissemblable, entre l’individuel et le collectif, entre le singulier et l’universel, entre ce qui disparaît et ce qui apparaît.